‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 96 sur 124 · Arch.nat., AFiv., 1x · texte numérisé non relu

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peclueuse du pouvoir établi el de ses protégés. Souvent les jureursse faisaient demander par les populations ou les municipalités. Dom Bonard, sur la proposition du maire, se chargea de Saint-Nicolas-du-Port. Dans les Vosges, Maudru correspondait activement avec Grégoire et Saurine, chefs tacitement reconnus de Tl^^glise constitutionnelle, et groupait son clergé qui comptait nombre de bénédictins : Dom Pierre Toussaint, le franc-maçon de Metz, curé du Puid; Dom Benoît Pierson, vicaire d'Haussonville ; Dom Granddemange, curé <Je Celles.

Dans la Haute-Saône, Flavigny, ancien chanoine de Vesoul, devenu évêque constitutionnel, s'appliquait également à organiser son diocèse. Cet excellent iiomme, plein dun zèle ardent et d'un dévouement complet à ses ouailles, prêtre vertueux, avait embrassé les idées révolutionnaires avec un enthousiasme entier et sans restriction. La République lui paraissait la plus belle chose du monde, ses lois des dogmes, et il traitait l'opinion contraire avec le plus parfait mépris. Il essaiera vers 1799 de , prouver l'accord de la religion catholique avec les principes du gouvernement répulilicain — tel qu'on l'entendait alors — et verra dans Bonaparte un soutien delà république I 11 n'y avait pas de bornes à Faveuglement de ce prêtre ingénu, toujours prêt à ménager le pouvoir en atténuant les principes. Aussi, il ne cessera avec un beau dévouement de prêcher la pacification et l'union, navré des obstacles qu'amassaient sur sa route les prêtres déportés rentrés, qu'il finit par considérer, malgré sa douceur, comme d'insupportables factieux « qui infestent le département », incapable de comprendre la nécessité pour ceux-ci de conserver l'intégrité de leur foi et de se préserver de toute compromission avec ses erreurs, te quelques précautions qu'il prenne ». Pétri d'illusions naïves, ce doux têtu s'ingénie à souffler à Grégoire ses

idées de rapprochement et de pacification avec les prêtres dissidents qui auraient évidemment sauvé l'ég-lise constitutionnelle de l'immense discrédit dont la revêtait son schisme. Exempt de jansénisme qui plus est (car tous les prêtres assermentés ne l'étaient pas forcément), il ne voit pas celui de son cher et aimable Grappin ou de l'incomparable Grégoire. Tandis que ces deux réalistes, conscients des possibilités, se rendent compte nettement du fossé infranchissable qui les sépare de rÉglise et s'appliquent à sauver leur chapelle avec Tappui du gouvernement, but constant de leurs efforts jusqu'au Concordat, l'innocent ex-chanoine ne se lasse pas de se ressasser les idées, incapable de les soumettre à une sévère critique^. Aussi ses directions locales n'eurent pas grande influence sur la marche générale du schisme que fournira bien mieux la vie de Dom Grappin.

Naturellement, le culte constitutionnel était beaucoup plus actif et mieux organisé dans des diocèses comme ceux des Vosges et de la Haute-Saône, où leurs évêques se multipliaient, que dans la Meuse, la Meurthe ou l'Aube où Aubry, Lalande et Sébille faisaient piètre fleure.

En marge de ces deux clergés, les côtoyant sans les pénétrer, vivaient les neutres, prêtres qui avaient laissé passer l'orage en s'abritant étroitement et rasant les murs, ou bien anciens constitutionnels insoucieux de combattre ou travaillés par les remords et le doute. IJeaucoup de ces prêtres avaient montré au début de la réorganisation une ignorance identique à celle de Dom Marchai. Ils recommencèrent donc paisiblement à dire leur messe, convaincus qu'ils étaient affranchis de toute obéissance et de la tutelle de la hiérarchie. Aussi trou-

1. Gazier (Georges), J.-B. Flavigny, év. const. de la Haute- Saône, Mcm. de la Soc. d'ii^mul. du Doubs (8*^ série, t. I, 1906).

vèrent-ils fort mauvais les reproches et Tinlerdit que leur jetèrent les prêtres approuvés, munis des instructions des évêques et de leurs mandataires, Hejelés par Tune et l'autre Eg-lise, ces irrég-uliers comme DomJ.-B. Aubry à Gommercy, Dom Ch. Gajot à Verdun, durent s'abstenir d'exercer non sans luttes fort reg^rettahles et non sans recevoir des horions dans la mêlée des principes. Les fidèles désireux de rester en communion avec Rome, les considéraient comme des pestiférés et leur refusaient toute confiance.

Mais la plupart des vannistes se contentèrent de vivre. Dom Gallet, ancien procureur général, sorti des Gordeliersde Nancy, habitait Saint-Dié. Dom Benoît Urbain, ancien cu.ré constitutionnel d'Haussonville, s'était retiré à Raon, DomTailly, qui avait voyagé de cures en cures, à Neufchâteau, Dom Larminach avait abandonné son vicariat constitutionnel de Baccarat et avait choisi La véline, Dom Gabriel Henry hésitait entre Ghaumousey, Giraucourt, puis Hauteville, La variété des opinions de ces religieux choisis au hasard montre les difficultés qu'ils pouvaient avoir à se décider. Leurs hésitations sont compréhensibles. Tous attendaient l'issue, espéraient une détente et un statut qui les fixeraient. Ils étaient au centre du cyclone, trompeuse sécurité ; la seconde branche allait les rouler dans son tourbillon.

En l'été de 1797, catholiques et gallicans, tous étaient à l'espérance, La pacification de la Vendée par Hoche, en février-mai 1794, avait éteint la guerre civile. Le Directoire installé depuis le 27 octobre 1795 faisait preuve d'assez de libéralisme. L'Italie était conquise par Bonaparte, Le royalisme faisait de grands progrès. Les élections de Tan V avaient donné dans les deux conseils la majorité au parti modéré et l'on pouvait se flatter de voir rapporter les lois de proscription.

Vain espoir. A peine la loi pacificatrice du 7 fructidor an V^ (24 août 1797) était-elle votée, qu'un coup

d'État rendait le 18 du même mois (4 septembre) le pouvoir aux Jacobins. La persécution allait recommencer pour FEglise de France. De nouveaux décrets de proscription sont édictés. Un nouveau serment de haine à la royauté et à Tanarchie est imposé. Il divisa encore une fois les catholiques. Il sera formellement réprouvé par Pie VII : les prêtres ne devaient pas le prêter. Toutefois, le pape n'imposa ni pénitence, ni même rétractation. Il en résulta des hésitations multiples que ne connut pas l'Eg^lise constitutionnelle. La perspective du retour des modérés lui avait causé un préjudice sensible. Ses évêques redoublent de prosélytisme. Maudru, évêque des Vosg^es \ exaspéré comme Flavigny des résultats obtenus par les réfractaires et des attaques qu'il avait eu naturellement à subir de leur part, en profite pour dénoncer aussitôt au département « les personnag-es royalisés et prêchant le retour prochain des émigrés quelques jours avant le 18 fructidor ». Les bénédictins de Senones, apôtres actifs qui se sont révélés durant l'accalmie, sont particulièrement visés :

Bailly, prêtre à Saales, qui attendait un roi avant Germinal et les anciens évêques sur leur siège ; Bridot, prêtre à Rupt; Léonard, prêtre à Senones ;

Marchai, prêtre à Senones, dit le Beau Marchai ; Bouclainville, curé de Plaine ; Gallet, ex-bénédictin à Raon-rÉtape.

Cette dénonciation tombait d'autant mieux ({u'elle cadrait avec les dispositions du Directoire du Département des Vosges qui va se signaler pendant cette persécution. Elle fut efficace. L'on mit la main sur Dom Bridot, émigré rentré, qui rejoint aux Annonciades

1. Lahàche, Sein, relig.dè Saint-Dié, 1901, p. 717. L'attribution de la dénonciation anonyme à Maudru paraît prouvée.

d'Épinal Dom Wiilaume, compagnon d'exil de Dom Remy Marchai et rentré depuis le 3 avril 1796. Comme le délai accordé par la loi du 19 fructidor aux déportés rentrés pour sortir à nouveau du territoire de la République n'était pas expiré, ils furent expédiés tous deux sur Bâle avec un convoi de prêtres. Dom Marchai, recherché à Senones, émigra en Souabe et ne reviendra qu'en 1802, après de nombreux voyages.

Dom Gallet dut échapper pour les mêmes raisons qu'en 1793. Il n'est pas compris sur l'arrêté de déportation qui vise avec Dom Marchai et Dom Bailly, Dom Devouton et Dom J.-F. Baptiste. Dom Anatole Devouton, porté comme fanatique, fut épargné parce qu'âgé et infirme. Dom J.-F. -Baptiste de Corcîeux est emprisonné à Mirecourt, malgré son âge, et ne fut relâché que le 18 pluviôse an VIII (7 février 1800). Dom J.-B. Bailly, arrêté aussitôt la dénonciation de Maudru, avait été déjà dénoncé le 3 juillet 1795 : « Il a fort bien profité des leçons de l'endoctrineur Thumery, puisqu'au lieu de se soumettre aux lois de la République conformes à celle du 11 prairial, il déclare qu'il est prêt à donner sa tête plutôt que de changer la moindre chose à la religion catholique, apostolique et romaine, soit directement, soit indirectement. » Il fut déporté le 13 mars 1793 sur la, Décade et mourut le 18 septembre 1798 à Konanaraa (Guyane) dans d'effroyables douleurs.

Ce bénédictin est la première victime de la Guyane. Cette déportation vaut celle de la Terreur, si même elle ne la dépasse en cruauté. L'envoi dans un pays malsain d'hommes manquant de toute hygiène, sevrés même du nécessaire, débilités par toutes les privations, marque suffisamment le résultat espéré. J'accorde que l'intention des décrets ait été dépassée par l'application, mais cette cruauté était si patente, la mortalité des prêtres déportés en Amérique si élevée que le Direc-

toire paraît avoir eu honte de Tiniquité de ces mesures et peut-être peur de leurs conséquences '.Il interrompit ces déportations et remplaça la Guyane par les îles de Ré et d'Oléron, geôles barbares, mais moins inhumaines.

Cette atténuation se produisit un peu tard : outre Dom Bailly, cinq bénédictins avaient été envoyés en Guyane, deux seulement en reviendront.

Dom Gérin, ancien religieux de Flavigny, retrouva sur la Décade Dom Bailly. Il venait de Boulay, son pays natal, et avait été déporté comme émigré sur ordre du Département delà Moselle^. Il mourra trois jours avant son confrère, le 11 novembre 1798, à Cayenne.

La Franche-Comté fournit le plus grand nombre des victimes de cette première période. Dans la Haute- Saône, les mesures de rigueur sévissaient. Six prêtres du canton du Colombier sont condamnés à la déportation par arrêté du 25 frimaire an VI (15 décembre 1797). Trois bénédictins : Dom Vautherot, Dom Jean-François Bourgeois, Dom Daviot y figurent. Le 3 février 1798, ils sont à Rochefort. A ce moment, un ami dévoué s'employait activement à les sauver au ministère de la police qu'il accable de pétitions en leur faveur. Il expose que ces religieux ont été constamment, depuis leur sortie du monastère, occupés au labourage, à conduire des approvisionnements aux armées, ils ont fabriqué du salpêtre et Lent conduit dans les magasins de la République. Il demande qu'on se hâte de les délivrer. Quatre sont déjà en rade de Rochefort : Denis Daviot, capucin; Jean-François Daviot, bernardin ; Claude-Etienne Vautherot et Jean- François Bourgeois, bénédictins; etdeux autres malades

1. Peut-être cette clémence était-elle tout bonnement l'effet de la crainte des corvettes anglaises qui avaient capturé plusieurs des bateaux envoyés en Guyane.

2. Lesprand, Revue eccl. du dioc. de Metz, avril 1911, p. 219.

à rhôpital de Rochefort : Jean-Nicolas Daviot, bénédictin, et Claude-François Gérin K Démarches vaines. Tous vont être expédiés en Guyane. Dom Jean-François Bourgeois y mourra. Religieux de Montier-la- Celle en 1789, il avait continué la vie régulière à Saint-Pierre-au-Mont, sous la direction de Dom Prêcheur, jusqu'à la fermeture de cette maison de réunion. Il revint;^lors à Troyes, puis desservit Montreuil, sans doute avec Dom Huard, ancien prieur de Montiéramey. Pendant la Terreur, il retourna à La Villeneuve, son pays natal. L'arrêté de déportation, qui le vise, le signale « comme n'ayant cessé de donner dans tous les tems des preuves d'incivisme et de haine à la Révolution ; il a employé les manœuvres les plus criminelles en prêchant constamment la désobéissance aux lois de l'Etat et l'avilissement des autorités constituées ». Déporté sur la Bayonnaise, il termina ses souffrances à Konanama, le 8 novembre 1798.

Dom Daviot et Dom Vautherot revinrent seuls de la Guyane. Les trois Daviot étaient parents, sinon frères, unanimes.d'opinion et également poursuivis. Le capucin, apôtre des plus ardents, absorba dans son rayonnement la gloire et aussi les œuvres de ses homonymes difficilement distingués. Le bénédictin est presque ignoré. Il survécut à sa détention en Guyane, mais, libéré, s'arrêta à la Martinique, où il desservit une paroisse à Sainte-Lucie, jusqu'à sa mort survenue dès le 26 décembre 1801. Dom Vautherot, prieurde Luxeuil, ancien visiteur, fut rapatrié le 80 septembre 1800 sur la Dédaigneuse. Il écrivit un récit de sa déportation, terne et d'une banalité désespérante, où il ne mentionne même pas ses confrères dont il fut sans doute séparé. Retiré à Pusy en 1804, il mourut à Epenoux.

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