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LA GENÈSE

La petite Benoîte n'était pas jolie. Elle était çncore moins heureuse, et ne le savait même pas.

Elle vivait seule au monde; elle n'attendait rien; elle ne soupçonnait pas qu'on pût attendre quelque chose. Elle recevait les jours, l'un après l'autre, avec une résignation qui s'ignore, et sans même remarquer leur monotonie. Son existence était si désolée que la pauvre créature, à force d'habitude, ne constatait même plus cette désolation.

Peut-être elle l'avait douloureusement sentie, autrefois, il y a des années, lorsqu'elle commençait à marcher, à parler, et qu'elle percevait les choses avec cette stupeur quasiment

o LES BENOIT

animale des enfants que frappe une misère contre nature: comme un jeune chien qui ne tient pas encore sur ses pattes, et qui ouvre des yeux ronds, quand on le bat, elle avait appris de bonne heure que sa fonction sur terre était de recevoir les coups; elle les avait acceptés sans conteste, ainsi qu'on accepte la nuit, la faim, le froid, et son âme de chien battu s'était formée en grelottant, dans l'ombre des coins.

Benoîte n'avait pas eu de mère, et n'avait ni frère ni sœur. Son père, paysan forézien, s'était remarié quand elle atteignait ses quatre ans. Dans le nouveau ménage, la fillette ne fut qu'une bête de somme: mais, faible et mal venue, elle rendait peu de services et sa bellemère lui reprochait le pain.

On ne l'avait même pas baptisée; son père, attaché politiquement à d'autres rehgions, lui avait interdit celle du Christ. D'autre part, les lois de l'instruction pubHque et obligatoire n'existant pas encore, on ne l'avait pas envoyée en classe: elle ne savait pas lire. A peine les religieuses de l'école, rencontrées quelquefois dans un sentier désert, lui avaient parlé, en cachette, de la Sainte Vierge, reine des anges, et du Bon-Dieu, qu'il faut prier. Elle avait répondu en balbutiant:

— Oui, la sœur.

Mais elle n'avait guère compris.

L'absence du baptême, jointe à sa candeur naturelle, contribuait à la faire considérer, au village, comme une bête. Dans les fermes et chez son père, on la tenait pour une idiote; elle croyait tout et admirait tout. Parce qu'on la reléguait à l'écart de la vie, et que tous les gens, toutes les choses, étant loin d'elle, lui semblaient supérieurs à elle, la pauvre petite, faute d'être admise à aimer, s'assouvissait en admirant, et, dans son besoin de communions possibles, elle croyait tout, afin d'être moins seule.

Lorsqu'elle eut quatorze ans, son père mourut, sa belle-mère l'envoya «chez les autres ».

Elle gagnait quatre francs par mois, et la veuve de son père empochait cet argent. Dans cette maison nouvelle, l'existence fut un peu meilleure. L'orpheline s'y trouva moins seule: une vieille grand'mère, qui était sourde, lui apprit à coudre, à la veillée, pendant que les autres causaient et riaient. Benoîte aimait bien la vieille, qui lui parlait doucement et bas. Elle aimait aussi le chien sale, qui venait se frotter contre elle, comme si elle eût été une personne pareille aux autres, et qui la contemplait avec des yeux pleins d'or et de velours: Benoîte ignorait ce que sont le velours et l'or, et cepen-

dant ces yeux du chien lui semblaient une chose magnifique et bonne à regarder, sans doute à cause de la tendresse qu'elle y voyait, et qu'elle n'avait vue nulle part.

A cause de la vieille et du barbet, Benoîte se trouvait heureuse, et elle n'aurait demandé qu'à rester là toujours.

Mais les fermiers la renvoyèrent en la traitant de voleuse, parce qu'ils avaient trouvé dans sa poche un bout de sucre qu'elle gardait pour le chien.

En rentrant chez sa belle-mère, elle fut rouée de coups et chassée pour toujours.

— Va gagner ta vie!

Elle avait seize ans. Les religieuses, dont elle implora le secours, trouvèrent pour elle, au chef-lieu, un engagement chez une couturière bien pensante, à la condition que la petite païenne se ferait baptiser: elles la recommandèrent au curé de la cathédrale, et Benoîte, avec un petit panier noir, s'en alla.

A cent mètres du village, elle vit une fois encore la grande croix de pierre qui étend ses bras sur le bord du chemin, comme un salut immobile à ceux qui viennent et à ceux qui s'en vont.

Elle se retourna vers le pays, pour regarder les maisons. Là-dedans, tous l'avaient rudoyée,

à part la vieille et le chien; elle n'avait jamais aimé personne, et elle ne savait pas qu'on aime.

Pourtant, elle pleura, comme si elle perdait quelque chose.

Puis, elle continua sa route.

Le village, où elle ne devait plus jamais revenir, disparut.

Elle vit encore des champs et des arbres connus, et d'autres qu'elle connaissait moins, et d'autres qu'elle voyait pour la première fois.

Elle vit des gens nouveaux, qui l'examinaient au passage. Elle s'étonnait.

- Faut-il qu'il y en ait, du monde, sur la terre!

Enfin, elle vit un gros bourg, une gare, et des gens, un train avec des gens, une ville où elle se perdait, et toujours des gens...

Benoîte entrait dans le monde.

Elle se présenta chez sa nouvelle patronne, qui la reçut avec humeur, n'osant la refuser; par obéissance, elle alla aussi chez le curé, qui fut scandalisé par son ignorance. Elle fit de son mieux pour contenter tout le monde, et n'y réussit guère: au bout de six semaines, on la congédia de l'atelier, où l'on n'avait plus besoin d'elle. Benoîte dut partir encore, sans baptême.

Elle pensa mourir de faim. Une ouvrière, qui avait deux ans de plus, et qu'on venait de congédier aussi, la consola.

— Te tourmente pas, ma fille I On gagne bien mieux dans les grandes villes, et on fait ce qu'on veut.

— Ah?

— Si on allait à Lyon, nous deux, on se débrouillerait.

— Ah?

— Pour sûri Veux- tu venir?

— Je veux bien.

Avec cette compagne, Benoîte s'en alla de

nouveau, confiante. C'est si bon de ne pas être seule, et d'avoir là quelqu'un, une espèce de sœur, à qui l'on peut dire ce qu'on pense, quand on en a envie, et sans crainte d'être rabrouée ou battue ! Benoîte, dès lors, voua une gratitude d'enfant à cette aînée qui lui parlait sans bourrades ni mépris.

Les deux pauvresses, à Lyon, trouvèrent du travail et s'installèrent dans une mansarde. Elles gagnaient chacune cinquante sous par jour: ce fut la richesse.

Gabrielle était gaie, et, le soir, elle riait en alliunant le petit fourneau de fonte où se préparait le souper. Près d'elle, Benoîte apprit à voir rire; peu à peu, elle apprit à rire ellemême.

Dans la belle saison, les deux amies, après leur journée faite, sortaient ensemble, pour marcher un moment sous les arbres ou les arcades; elles regardaient les boutiques lumineuses; Benoîte admirait Gabrielle et ses réparties promptes, quand des jeunes gens leur parlaient. Cela pourtant lui faisait peur: elle n'aurait su dire exactement pourquoi, car elle savait beaucoup de choses sur les bêtes mais elle ne savait rien des hommes; cependant, leur approche et leur galanterie l'effrayaient, comme la menace d'un danger: Gabrielle raillait ces frayeurs.

LES BKNOIT 15

— Tu es sotte! On peut bien s'amuser, tout de même!

Benoîte aurait mieux aimé rester seule avec son amie; mais elle la voyait contente, et s'en faisait une joie. D'ailleurs, les gens s'occupaient de l'aînée, plus jolie et plus vive; Benoîte n'en était nullement jalouse, et toute son iquiétude lui venait de penser que peut-être un passant, plus aimable que les autres, lui ravirait sa compagne, quelque jour.

Ces craintes se précisèrent bientôt.

Chaque soir, un commis de magasin rejoignait les deux filles; il devint leur ami. Une fois, en les reconduisant, il embrassa Gabrielle. Une autre fois, les amoureux quittèrent Benoîte pour se promener seuls. Une fois, enfin, la grande sœur ne rentra pas dormir à la mansarde, et la petite pleura toute la nuit.

Dès lors, les absences de Gabrielle se renouvelèrent souvent. Elle disait avec enthousiasme: «Il m'aime! Je l'aime!» Elle raconta son bonheur, et l'expliqua dans les détails.

Benoîte, très étonnée d'événements si bizarres, écoutait avec un mélange d'admiration, d'incrédulité, d'effroi: son amie lui semblait à la fois grandie, comme d'un progrès ou d'une noblesse, et presque à plaindre, comme d'aller chez un dentiste douloureux. Elle ne la blâmait pas, n'ayant jamais entendu dire qu'il fût mal

de prendre un amant; elle se complaisait à la voir heureuse, mais les brûlants récits d'amour 'ne savaient troubler d'aucun rêve le sommeil enfantin de sa virginité: tout juste ressemblaient-ils, pour elle, à des souvenirs de voyage, rapportés par quelqu'un qui revient de pays lointains, où l'on n'ira jamais, où l'on ne souhaite pas d'aller.

— Fais comme moi, disait Gabrielle: tu verras !

— Ohl nonl

— Pourquoi?

— Je ne sais pas... Je suis trop bête... Et puis, je ne suis pas jolie, moi...

— Ça ne fait rien.

— Mais, dis?... Tu n'iras pas demeurer avec lui, n'est-ce pas? Tu ne m'abandonneras pas, hein?

Gabrielle n'osa rien répondre: l'une désirait ce que l'autre craignait.

Les absences de l'amoureuse devinrent de plus en plus fréquentes. Benoîte restait seule une nuit sur deux. Puis, Gabrielle s'aperçut qu'elle était enceinte.

— Un enfant! Tu aurais un enfant? Comme c'est drôle 1

— Je ne trouve pas.

— Mais, alors, dis?... Tu vas aller demeurer

avec lui, maintenant? Il va falloir que tu y ailles... Et moi, c'est fini.

Benoîte, tour à tour, se réjouissait du bonheur de son amie, et se désolait de sa propre solitude, qui lui semblait inévitable désormais.

— Si tu veux, j'irai demeurer chez vous, et je ferai le ménage: je le faisais, à la ferme.

— Oui...

— Tu lui as raconté, à lui?

— Pas encore.

— Pourquoi? Il sera si content!

— Tu crois?

— Bien sûr! Tu lui raconteras, demain?

— Peut-être.

Le lendemain soir. Benoîte s'endormit en souriant, à l'idée de cette joie où les deux amants devaient être. Mais, dans son premier sommeil, elle fut réveillée brusquement par la porte qui s'ouvrait.

— Gabrielle? Toi? Tu reviens?...

L'autre ne répondait pas, mais dans les ténèbres. Benoîte entendait des sanglots.

Vite, elle alluma une bougie; elle vit Gabrielle, assise au pied de son lit, et qui pleurait, la face dans les mains.

— Qu'est-ce qu'il y a?

— Il m'a... chassée...

— Non?...

Benoîte ne comprenait pas. A la longue,

cependant, elle arracha, mot par mot, et sanglot par sanglot, le récit de cette entrevue, où l'amant avait ri, s'était mis en colère, avait dit des insultes.

— Il m'a... appelée... roulure...

— Qu'est-ce que ça veut dire?

— Il dit que l'enfant n'est pas de lui., que je vais avec tout le monde... et que...

— Mais, il se trompe! Ça n'est pas vrai, ça! Qu'est-ce qui lui fait croire ça?

— Il ne le croit pas!

— Pourquoi le dit-il, alors?

— A cause de l'enfant, tiens! Pour me le laisser!

Tout cela était trop compliqué pour Benoîte.

Elle consola son amie, du mieux qu'elle put, avec des phrases qui n'avaient pas de sens, mais qui étaient tendres; elle la berça et l'embrassa; elle réussit à l'endormir.

Le lendemain, à l'atelier, elle réfléchit pendant toute la journée: elle ne parvenait pas à se chagriner, et elle s'en voulait, puisque sa «grande» avait de la peine. Evidemment, l'ami de Gabrielle n'avait pas été bien, et cela lui semblait certain; mais cela aussi valait peutêtre mieux.

— Nous nous arrangerons toutes les deux, chez nous...

Elle organisait la vie, et voyait des heures

charmantes, où les deux mamans dorloteraient le beau poupon.

- Nous travaillerons la nuit, pour gagner des sous, des sous et payer la nourrice; le dimanche, nous irons le voir; il rira; il nous reconnaîtra...

Dans cette créature en exil, et faite pour l'abnégation, l'attente du bébé fut une aube qui se levait. A mesure que le petit être se formait dans le sein de sa mère, une vie nouvelle se développait en Benoîte. Ensemble, l'enfant de l'une et l'âme de l'autre s'apprêtaient à naître. Déjà la candide fille était pleine de rêves qui remuaient pour devenir des idées. Tout le jour, elle souriait aux anges. Elle acheta une tirelire de dix centimes, et, chacpie samedi, elle y mettait un franc de bel argent, la pièce la moins usée et la plus propre.

- Pour la layette... Pour le berceau... Pour le bonnet...

Au bout de trois mois, le trésor était presque lourd: elle s'amusait à le faire sonner près de son oreille, pour entendre la plus jolie musique du monde.

- Ce sera un garçon, hein?

Je ne sais pas.

- Quand est-ce que tu sauras?

Quand il sera venu ..

Pas avant?...

— Sotte, tu as bien vu des bêtes!

— Alors, c'est donc comme des bêtes, les gens?

Gabrielle, épuisée de chagrins, de fatigue, s'en fut accoucher dans un hôpital. Benoîte était bien anxieuse de ne plus l'avoir auprès d'elle et attristée de n'être pas à son chevet, pour recevoir le tout petit.

Une fois par semaine, elle allait visiter son amie. Un dimanche, on lui montra l'enfant, qui était né enfin. Elle pleura de tendresse, de joie.

— Comment il s'appelle?

— Il n'a pas encore de nom. Benoîte.

— Faut lui en donner un!

— On l'appellera... Benoît...

— A cause de moi, hein? Oh, tu es gentille! Benoît... Il sera à nous deux, pas vrai? Riez, Benoît!

Quand elle sortit de l'hôpital, le monde, autour d'elle, apparut lumineux.

Pendant toutes les heures du jour, elle pensait au cher mignon, et le voyait, et lui parlait, en l'agaçant d'un doigt qui danse. Elle attendait le dimanche, si lent à revenir.

Le dimanche arriva, l'heure réglementaire sonna; Benoîte accourut: alors, on lui apprit que Gabrielle était morte.

Elle demanda à la voir: Gabrielle était enterrée.

Elle réclama l'enfant.

— De quel droit? A quel titre?

Benoîte s'en revint, toute seule, à la mansarde vide. Elle y trouva la tirelire qu'elle prit à deux mains, et elle s'assit en pleurant.

Au creux de sa jupe, entre les genoux, le petit tonneau de terre cuite peint en vert tremblait dans ses paumes fiévreuses: tout son rôve était là-dedans, mort. Elle le contemplait sans voir. De grosses larmes muettes coulaient sur ses joues pâles. Elle resta ainsi pendant des heures. Le soir tombait. La nuit vint, et, dans la pénombre. Benoîte berçait son urne funéraire, comme on berce un enfant.

«Benoît, père et mère inconnus...»

La fille-mère, avant de mourir, avait tenu sa promesse, et donné à son enfant le nom de son amie. Benoîte voulut comprendre que la morte lui confiait son petit.

Mais l'Assistance Publique, ne considérant pas que cette fille sans ressources fût en état d'élever un enfant, et ne lui reconnaissant, d'ailleurs, aucun titre légal à le revendiquer, avait impitoyablement repoussé les réclamations de la pauvre ouvrière.

Conformément à la règle, le poupon fut mis en nourrice, par les soins de l'Administration. Benoîte n'eut que la permission de le visiter chez la paysanne qui l'hospitalisait. Le dimanche, pour neuf sous, elle prenait un train, et devenait une mère.

L'enfant était beau, et, comme à l'ordinaire, le plus beau de tous les enfants. Lorsqu'elle arrivait, et qu'il l'apercevait, il s'agitait dans son maillot, comme pour tendre les bras. Elle

le déshabillait afin de le laver, mais surtout afin de le voir. Il lui riait. Quand il eut dix mois, on le sevra: ce fut une grande aventure dont le bébé pleura beaucoup, mais dont Benoîte fut secrètement réjouie, car ainsi la nourrice perdait un peu de son importance prépondérante, et Benoîte se rapprochait d'autant.

Elle continuait religieusement à prélever un franc sur le gain de sa semaine, et la tirelire s'emplissait.

— Puisque l'Assistance se charge du chéri, il faut la laisser faire. Il est bien soigné, je le surveille. En apportant des douceurs à la nourrice, j'intéresse la bonne femme à garder mon petit aussi longtemps que possible, et tout va bien. Je n'ouvrirai pas la tirelire, et elle nous servira, quand mon Benoît sera plus grand...

Au lieu d'une layette, elle projetait maintenant d'acheter les premières culottes, des bas, un habit pour l'hiver. Afin que le garçon eût plus tard une veste bien chaude, elle gelait dans sa mansarde, n'allumant pas de feu. Afin qu'il pût souper quand l'Assistance ne le nourrirait plus, elle mangeait souvent son pain sec, et, plus le repas était chiche, plus elle le trouvait savoureux: un vieux quignon de pain, bouilli dans de l'eau salée, devint la meilleure friandise: d'avaler cette panade, elle gagnait huit sous, dix sous, puisqu'elle ne les dépensait pas;

à chaque cuillerée, c'était un gain de quelques centimes, et elle s'en grisait comme de manger du rêve.

Toute invention qui lui permettait de prolonger l'usage. d'une jupe ou d'une jaquette la remplissait de joie jusqu'au fond du cœur, et les ingéniosités de sa parcimonie lui semblaient un présent du ciel, comme si la Sainte-Vierge, dont les religieuses ont tant parlé, avait pris soin, pour lui venir en aide, d'envoyer de bonnes idées.

Cependant, les idées, avec les jours, avec les mois, tournaient, muaient et progressaient.

— Puisque l'Assistance se charge du chéri, pourquoi ne l'habillerait-elle pas, quand il sera plus grand? Alors, la tirelire nous servirait à lui assurer un bon état...

Quel état? Elle les passait en revue, se renseignait à l'atelier, auprès des camarades qui ont un père, un frère; elle examinait les chances, les bénéfices, les risques: elle cherchait le meilleur métier et ne le trouvait pas.

— Menuisier? C'est propre. Ça sent le bois neuf, et les jolis copeaux s'enroulent.

L'avenir du garçon était le jouet de Benoîte, sa première poupée: elle inventait un beau gaillard, déluré, en blouse, en veste, et, sans répit, son imagination l'habillait de costumes

toujours nouveaux, dans des cadres toujours changeants.

Afin de réfléchir plus pratiquement et de mieux combiner les projets, elle cassa le petit tonnelet d'argile, et y trouva cent-trois francs qu'elle mit à la caisse d'épargne.

— Dans un an, les intérêts feront cent cinq, et mes quarante-deux semaines me feront cent cinquante-sept: une fortune 1

Benoîte devint avare, rapace. Tout ce que ses compagnes consentaient à lui donner, elle l'emportait comme une proie. Sa grande douleur chronique, chaque année, fut d'acheter des chaussures, qui coûtent si cher. Dans la rue, elle marchait avec précaution, en évitant les flaques ou les cailloux, et à l'atelier, elle veillait à ne pas frotter les pieds sur le parquet, pour ne pas user ses semelles.

Elle apprit à faire des barres et des additions: elle mit trois mois à calculer la somme que ses économies atteindraient dans dix ans, par l'accumulation des intérêts et des versements. Elle fut émerveillée de ce trésor futur. Pour l'accroître encore, elle décréta des privations nouvelles et entrevit des possibilités plus hautes.

— Ça, ce serait trop beau...

Des cinquante sous quotidiens, elle tirait un monde, sou par sou, et ce monde s'animait.

vivait, s'embellissait, de semaine en semaine, riche d'une âme qui s'y versait toute.

— Pourquoi pas?

Le petit eut trois ans, cinq ans. Benoîte en était venue, insensiblement, à songer qu'elle pourrait bien, peut-être, faire de son marmot un homme, qui saurait des choses, qui serait instruit, un savant, un monsieur...

— Ça, ça coûterait gros!

Elle se défendait d'y penser, et se détournait de cette idée-là, comme d'une tentation trop forte, dont elle avait peur et qu'elle appelait en la repoussant: son esprit têtu y revenait toujours.

— Il serait bien plus heureux! Quel dommage que ce ne soit pas possible!

Le soir, dans son petit lit de fer, blottie sous les draps sales, elle se permettait, en manière de récompense, de penser à cela un peu, rien qu'un moment, pendant un tout petit quart d'heure, avant de s'endormir. Elle souriait à ses visions.

— Il serait si beau! Il comprend tout. 11 réussira tout, si seulement je peux le faire étudier.

Sur ces entrefaites, son salaire fut augmenté de cinquante centimes par jour: tout de suite, elle vit dans cette aubaine une décision d'en haut, un ordre supérieur, une idée de la Vierge,

sans doute, qui voulait, qui consentait, qui l'exauçait. Pas une minute elle ne songea à s'adoucir l'existence, avec cet argent qui lui tombait du Ciel: elle l'avait souhaité pour le garçon, il appartenait au garçon, et sa décision fut prise, d'un coup, enfin!

Loin de prélever pour elle une part de ces dix sous, elle résolut, au contraire, d'arrondir la somme chaque fois qu'il faudrait, afin de pouvoir désormais apporter à la caisse d'épargne, régulièrement, coûte que coûte, cinquante francs par trimestre.

La pauvresse y parvint.

Sa folie, d'ailleurs, semblait se légitimer quelque peu: le petit venait de gagner ses huit ans; il savait lire, écrire, compter; à l'école communale, on le citait comme un modèle. Le curé avait dit: «C'est dommage de ne pas éduquer celui-là...»

Le curé avait des cheveux trop blancs pour qu'il pût se tromper. Benoîte vit le prêtre et lui conta par le menu l'histoire de l'enfant, leur situation réciproque, ses propres devoirs, ses ambitions, ses rêves: elle quêtait un encouragement, que le vieillard ne lui refusa pas tout à fait.

— Oui... Peut-être... Il faudrait voir...

Toute radieuse, elle le remercia de cette

parole comme d'mi secours qui la sauvait. Le prêtre, touché d'un tel enthousiasme, s'offrit à donner au garçon les premiers éléments du latin, pendant les vacances.

— Ohl monsieur le curél

— On pourrait, de la sorte, lui faire gagner une année. Mais, pensez-y, mademoiselle: cela coûte cher, le lycée I

Benoîte sourit d'un petit air entendu.

Cependant, son projet ne devait pas rencontrer chez tous une pareille bienveillance. L'administration municipale souleva maintes difficultés. A force de démarches et de certificats. Benoîte établit que, depuis la naissance de l'enfant, elle lui donnait des soins, et que, depuis lors aussi, elle économisait des sommes destinées à son éducation. La Police fit sur elle une enquête et constata sa vie irréprochable, son zèle, son dévouement. Mais la loi s'opposait, pour raison d'âge, à l'adoption. Enfin les bureaux, de guerre lasse, agréèrent un expédient: il fut décidé que Benoîte, en considération de ses bonnes notes de police, se verrait confier par l'Assistance la garde de l'orphelin, et serait dûment autorisée à lui procurer, à ses frais, l'instruction convenable, sous réserve que le pupille fût placé par elle, en qualité d'interne, dans un collège ou lycée de l'État.

Benoîte s'enorgueillit de cette décision autant que d'un triomphe définitif.

Enfin, le sept octobre, date inoubliable, elle se rendit au lycée, en menant son petit par la main; de l'autre main elle serrait, dans la poche de sa jupe, les huit cent cinquante francs qu'elle avait retirés de la caisse d'épargne, pour les présenter et donner confiance.

A tout moment, elle baissait la tête vers son gars, et elle lui souriait avec admiration.

— Tu vas être bien heureux. Tu auras des petits camarades. Tu travailleras bien...

Pendant qu'ils attendaient dans une grande salle nue, elle lui montra les minces papiers mauves qui pesaient quelques granmies, et qui représentaient neuf années de labeur, de misère, de faim, de froid, neuf années de rêve: elle ne lui disait pas tout ce qu'ils coûtent de peine à réunir, et elle s'étonnait plus que lui de voir tant de choses tenir si peu de place.

— Tout ça, mon chéri, c'est à toi... C'est pour que tu sois un homme, plus tard...

L'enfant, grave, essayait de comprendre, regardant tour à tour les billets dans la main de Benoîte, et les larmes dans ses yeux: il avait un air si comiquement attentif, que la maigre ouvrière le prit dans ses deux bras et le serra très fort, en pleurant sur sa joue.

Elle fut reçue par le proviseur; elle était bien émue dans le beau cabinet aux rideaux de serge verte. Elle fut reçue aussi par l'économe; elle signa des déclarations; on lui parla de trousseau, de premier terme: elle acquiesçait à tout, radieuse et un peu ivre; elle donna des billets de banque, sans compter, et on lui rendit de l'or, de l'argent, des quittances. Plusieurs autres personnes lui parlèrent encore, et elle leur répondait. Puis le petit garçon, emmené par un maître, disparut derrière une grande porte, et elle se retrouva seule. Tout cela se passait très vite, dans un lieu, dans un autre, et les incidents de la journée défilaient devant Benoîte comme des images, sans qu'elle eût conscience de vivre ces instants qui fuyaient.

Ensuite, elle se retrouva dans la rue. Enfin, elle se retrouva chez elle.

Alors, elle compta son argent, et sa gorge se serra, tandis qu'une sueur froide lui venait au front.

— Quoi? Je me trompe! Je perds la tête! Elle lut les papiers, examina les quittances,

fit et refit ses comptes. Le premier versement l'avait presque ruinée.

— Et cela doit durer huit ans?

Elle répétait: «Huit ans... Huit ans...» Elle essayait de pleurer, et elle ne pouvait pas. La folie entrait dans sa tête.

— Huit ans!...

Benoîte arpentait la chambre.

— Huit ans!...

Alors, tout ce qu'elle avait fait jusqu'ici, ce n'était rien, ce n'était rien? Rien, puisqu'il fallait renoncer dès le début, et puisque sa seule entrée dans la maison des riches lui dévorait d'un coup les deux tiers de sa fortune, les deux tiers du passé, tant de jours patients, tant de mois engouffrés en une minute?

— Huit ans, comme ça! Huit ans!

Elle oublia de dîner, et elle n'avait ni le besoin ni l'envie de manger.

Elle descendit dans la rue; elle allait devant elle, sans savoir où, tantôt d'un pas rapide, tantôt d'un pas très lent.

— Comment faire? A chaque trimestre, il faudra verser une somme que je n'aurai pas, que je ne pourrai jamais avoir...

Sa marche ahurie heurtait les gens au passage. Deux filles qui stationnaient à l'angle d'un trottoir lui jetèrent des injures et des rires. Elle les regarda, hébétée, un instant, puis elle s'éloigna.

— Dix sous que j'économiserai par jour ne suffiront jamais, jamais...

Elle était lasse et marchait quand même.

— C'est deux francs qu'il faudrait, peut-être trois, tout ce que je gagne!

Parfois elle s'arrêtait aux vitrines des magasins, qu'elle contemplait d'un œil vague; elle répétait comme un refrain de chanson: «Huit ans... Trois francs...» Puis elle repartait dans l'ombre.

— Gagner trois francs de plus!

Les magasins se fermèrent. Elle allait toujours, et le bruit de sa marche scandait le refrain monotone:

— Trois francs, huit ans!...

Lorsqu'elle était fatiguée d'aller en avant, elle

tournait l'angle d'une rue, à droite, à gauche, au hasard; elle passait et repassait les ponts. Les trottoirs devenaient déserts.

— Trois francs, huit ans...

A un moment, elle se retrouva en face des deux filles.

— La voilà encore, celle-là!

— Eh bien! Quoi? Ça va donc pas, le commerce?

— Tu peux peut-être pas rester dans ton quartier?

— On te fait trotter, pour tes trois francs!

— Trois francs?

Elle passa. Le dernier mot des filles emboîta sa chanson:

— Trois francs, huit ans!...

Elle s'arrêta.

— Comment savent-elles que j'ai besoin de trois francs?

Elle se remit à marcher dans la nuit.

— Qu'est-ce qu'elles ont voulu dire, avec leur: «Trois francs?...»

Tout à coup, elle comprit, et son cœur battit un grand coup, qui lui arracha un cri.

Elle dut s'appuyer au mur.

A ce moment, un homme passait. Il lui parla.

Ce qu'il disait, elle ne l'a jamais su.

Elle ne répondit rien. L'homme l'avait prise par le bras. Elle essaya de se dégager, faiblement. Mais l'homme l'entraînait, et, ce soir-là, Benoîte vendit sa virginité, pour soixante sous.

Benoîte fut une bizzare prostituée.

Elle avait alors vingt-six ans: petite et frêle, brune, sèche, triste, avec un visage aux lignes nettes et assez nobles, mais dures et sans charme, elle était peu troublante; le trottoir l'appelait: Pruneau. Elle allait toujours vêtue de noir, par économie, et bien brossée. Été comme hiver, elle portait un chapeau de feutre également noir, toujours le même, sur lequel s'aplatissaient deux plumes maigres, qui se pelaient en jaunissant.

La police de Lyon l'ignorait. Le soir, elle descendait de sa mansarde, et, de neuf à onze, elle se louait à quelque passant. La chose faite, elle redevenait, pour vingt-deux heures, l'ouvrière laborieuse et rude, sans vice, qui peine, se prive, et ne rit pas.

Personne ne pénétrait dans son taudis. En y rentrant pour se coucher, elle déposait dans une grosse bourse de cuir l'argent qui lui venait

d'un homme; car elle n'en voyait qu'un par jour, et se tenait quitte. Avant de se mettre au lit, elle comptait ses pièces blanches, bien qu'elle en connût exactement le total, et elle les examinait une à une : sitôt qu'elle avait rassemblé vingt francs, elle les portait à la Caisse d'épargne. Jamais elle n'eût distrait pour son usage un centime de cette somme, qui ne lui appartenait pas; elle aurait cru voler: cet argent-là était «pour le petit».

— Il faut bien que je l'élève, n'est-ce pas, puisque je m'en suis chargée?

Elle ne regrettait point d'avoir assumé cette tâche, car son rôle maternel la consolait de tout; elle ne croyait pas non plus accomplir un devoir, car elle n'avait pas la notion du devoir; mais elle se trouvait en face d'une nécessité, et, simplement, elle faisait ce qu'il faut, la seule chose qu'elle pût faire. Sans nul doute, elle eût préféré d'autres besognes, mais elle n'avait pas le choix, et elle se résignait à celle-ci, aussi bien qu'à toutes, sans constater de notable différence entre une misère et les autres. Quant à la valeur morale de sa conduite, elle ne l'appréciait pas, n'y songeait pas, et n'imaginait point que son rôle pût sembler infâme ou sublime. Elle ne voyait ni la grandeur de son dévouement, ni la bassesse de sa condition, et le moraliste l'eût également surprise en lui

déclarant qu'elle imposait l'admiration ou qu'elle inspirait le mépris.

La Bête, parfois, s'élève plus haut que nous, sans le savoir, et la nature peut atteindre à des beautés qui nous paraissent monstrueuses, mais qui tout uniment sont les manifestations normales de l'instinct. Cette campagnarde fruste et neuve, seule au monde, sans famille, sans souvenirs, n'ayant pas eu d'enfance et n'ayant pas de jeunesse, ignorait tout, sauf ses intuitions, et n'obéissait à rien, sauf aux lois naturelles: vivre, faire vivre, ne pas mourir. Son métier ne lui inspirait donc que des répugnances physiques, et elle les supportait de son mieux, faute d'y pouvoir échapper.

Le plus douloureux pour elle était de se dévêtir devant un homme, et de se montrer nue: de cela, elle avait honte, par instinct de pudeur, et jaimais elle ne parvint à s'y accoutumer. Quant aux étreintes, elles les subissait passivement, et dissimulait son déplaisir, par déférence. En témoignant du mauvais vouloir, elle aurait pensé mal agir: on la payait, elle était la servante, elle n'avait qu'à obéir; à la manière d'une esclave antique, elle se laissait charger d'amour comme d'un fardeau quelconque, puisque tel était le fardeau que son maître lui donnait à porter.

Donc, le soir, après son maigre repas, elle

descendait dans la rue, et marchait. Jamais elle ne sollicita personne : elle était trop timide pour l'oser; mais toujours elle suivit ceux qui voulaient d'elle. Lorsque des gens qui l'avaient prise une fois l'emmenaient à nouveau, elle leur était reconnaissante et s'étonnait un peu: en effet, se sentant inapte à rire ou à causer, et ne percevant aucun émoi, elle ne comprenait qu'à demi l'étrange plaisir de ces hommes. Quand ils la rudoyaient, elle laissait dire; quand l'un deux manquait à lui donner son salaire, elle réclamait doucement, avec la voix du plus faible qui parle au plus fort; quand on refusait de la payer, elle murmurait tout bas: « Ce n'est pas bien. »

Elle ne l'aurait pas dit plus haut, étant trop humble pour se permettre de juger les méfaits d'autrui, mais elle pensait au garçon, aux notes du collège, et de grosses larmes lui venaient dans le coin des yeux.

En cette inconscience de brute bienfaisante, elle vivait, sans espoir et sans honte, hypnotisée par son but, et elle entassait.

Un jour, pourtant, une lueur lui traversa l'esprit, et un frisson courut dans tout son corps; elle ne comprit pas jusqu'à rougir d'ellemême, mais elle comprit assez pour avoir peur, et, vaguement, une dignité de femme s'éveilla dans cet effroi trouble.

Cela se passait un dimanche, Benoîte avait été chercher son lycéen, et elle avait pris, comme de coutume, sa leçon de lecture: car son petit lui apprenait à lire, chaque dimanche, pendant une heure, après laquelle ils allaient se promener ensemble, sur les places, sur les quais, dans les jardins publics.

Benoîte tenait son enfant par la main: un orgueil tendre lui gonflait la poitrine, quand elle baissait la tête vers ce gamin aux boutons d'or, à la casquette brodée d'or, et qui ressemblait à un riche: fière d'avoir fait cette chose magnifique, à tout moment elle se tournait vers son œuvre, pour l'admirer. L'enfant levait les yeux, et souriait; mais aussitôt, gêné par ce regard trop fixe et si intense, il détournait le visage et il examinait la rue: alors, les sourires de la mère tombaient à pic sur la casquette plate, renflée au milieu par la petite bosse du crâne; elle contemplait cette bosse, et elle pensait: «Là-dedans, je mets des choses...» Ses regards tendres s'y attardaient comme des baisers, et le couple marchait en silence.

Tout à coup, un homme les croisa, reconnut la fille, parut s'étonner de l'enfant, prit un air goguenard, et s'éloigna.

Benoîte, sans savoir pourquoi, devint pourpre. Tout son orgueil s'était écroulé d'un seul coup: elle aurait voulu se cacher, cacher

son lycéen, n'avoir pas été vue, et l'étonnement qu'elle avait lu dans les regards de l'homme pénétrait tout entier en elle. Sans discerner ce qu'il y avait de trop dans cette rue, le client, le petit, ou elle-même, elle sentait là des choses incompatibles, qui n'auraient pas dû se rencontrer, des figures qui ne devaient pas se connaître; elle roulait les yeux, tournait le cou, avec une rapidité hagarde, comme pour chercher une issue à travers les murs.

Son malaise fut pire quand le garçon leva vers la maman deux prunelles candides, et demanda:

— Qui c'est le monsieur qui rit?

Elle balbutia:

— Je ne... sais pas...

Puis, aussitôt, elle eut une grande souffrance d'avoir menti au chérubin, et une grande crainte qu'il put apprendre la vérité.

Elle le reconduisit hâtivement au lycée et rentra chez elle en rasant les murailles. Ce soir-là, elle n'osa pas retourner au trottoir; maintes fois elle s'y apprêta, mais toujours, au moment d'ouvrir la porte pour le départ, la force lui manqua; et c'était en elle un mélange de lassitude et d'angoisse. Elle croyait voir, dans l'ombre, les claires prunelles de son fils, qui la regardaient avec une interrogation muette; elle essayait de s'en détourner, d'ef-

facer, d'oublier: le regard suivait tous ses gestes.

— Je ne pourrai pas...

Des frissons froids lui crispèrent la peau, à l'idée d'un homme qui la dévêtirait, ce soir, et du petit qui serait là, comme maintenant, et qui verrait tout.

— C'est idiot, parole!... Je ne fais rien de mal. C'est pour son bien que je travaille!

Elle tâcha vainement de s'expliquer les causes de son malaise : elle crut avoir la fièvre, elle s'accusa de lâcheté; mais elle resta dans sa mansarde.

— Eh bien! je ferai congé! C'est dimanche! Dès qu'elle en eût pris son parti, elle se sentit

heureuse. Toute seule et sans lumière recroquevillée sur une chaise basse, les coudes aux genoux et le menton sur les poings, elle se fit oisive pour la première fois de sa vie, et libre: sans bouger, elle savoura les heures qui s'écoulaient dans les ténèbres.

Elle les illumina de rêve, et une féerie de joie scintillait dans son âme, pareille à une nuit d'été: les douces prunelles qui la gênaient tantôt, elle les rappela et les vit; dans leur clarté d'étoiles, elle se rafraîchissait et se reposait comme en un bain de pureté bleue; elle était bien; elle prenait confiance; avec des mouvements de chatte, elle remuait sa tête engoncée

entre ses épaules; elle se mit à conter au petit garçon les difficultés de la vie, et tout l'argent qu'il faut, et comme on a du mal à gagner quelques sous; elle lui demandait pardon d'avoir dû lui mentir, et bien qu'il fût absent, elle ne lui confessa point conmient elle gagnait les pièces blanches, ni que ce fût poyr lui qu'elle en arrivait là.

— Tout de même, je ne le ferai plus sortir le dimanche: ça vaut mieux.

Elle se priva ainsi de l'unique plaisir qu'elle eût dans la semaine.

— Au lieu de promener comme une dame, je rapiécerai mes effets, qui en ont besoin. Il restera avec ses petits camarades, et il s'amusera bien mieux; j'irai le voir au lycée, et nous ne risquerons plus de rencontrer personne.

Quand Benoîte avait décidé une chose, vaille que vaille, elle n'en examinait plus jamais les avantages ou les inconvénients, et elle s'en accommodait comme d'un état irrévocable.

— Quel dommage! c'était si gentil d'apprendre à lire avec lui. Il riait si bien, le chéri, quand je me trompais... C'était bon de lui devoir çal Dire qu'il peut déjà apprendre des choses à des autres...

Elle ne vit plus l'enfant qu'au parloir du lycée. La grande salle carrée devint son paradis; tous les quinze jours elle y passait une heure

attendue pendant quinze jours, car elle n'osait, par discrétion et malgré son envie, aller là chaque dimanche. Au dimanche intervallaire, elle prenait son alphabet, épelait des syllabes, travaillait les diphtongues, et c'était se rapprocher un peu du petit maître, vivre avec sa science, à défaut de vivre avec lui, évoquer sa voix et son rire, à défaut de les entendre...

Quand l'heure du vrai dimanche était venue, elle arrivait au parloir, toujours la première: alors, en récompense de ses peines, elle s'asseyait sur un beau fauteuil en velours vert, et elle se délectait d'écouter la jeune parole, de regarder les yeux profonds, et de recevoir deux baisers qui ne ressemblaient pas à d'autres...

Cette femme, en vérité, n'existait que depuis sa maternité prétendue, et elle était mère pleinement, exclusivement.

Elle s'en délectait. Pour la première fois de sa vie elle échappait à la solitude, et son cœur de brute tendre s'attiédissait au contact d'une vie réchauffée par la sienne. Ce petit être, qui ne sortait pas de sa chair, au moins lui devrait tout le reste! Elle voulait cela, et c'était son orgueil, son triomphe, de donner à l'orphelin ce qu'il n'aurait pas eu sans elle, et ce que la vraie mère n'aurait pas su imaginer pour lui. Un peu de jalousie et de rancune entrait même dans cette âpre volonté de faire bien, de faire mieux que la morte: cette morte ne l'avait-elle pas dépouillée d'un privilège ou d'un droit, en procréant le fils qu'elle aurait tant souhaité ne tenir que d'elle-même? Certes, s'il avait dépendu d'elle de ressusciter la vraie mère, elle n'en eût rien fait, non, certes, et l'idée seule de la voir reparaître entre elle et leur enfant lui

faisait sursauter le cœur d'effroi et presque de colère! Elle y pensait parfois, à cette possibilité fantastique; elle y pensait toutes les fois qu'elle avait rêvé de Gabrielle, ou quand le lycéen lui parlait de sa mère, ce qui, d'ailleurs, arrivait rarement, et ce qui, bientôt, n'arriva plus du tout...

Car les âmes vierges ont peut-être un sens inné de la douleur, acquis par un nombreux atavisme, et les enfants discernent vite ce qu'il ne faut pas dire.

— Tu te portes bien, au moins?

— Oh! oui, maman!

Quand il disait: «Maman», le cœur de la pauvresse se fondait en eau tiède : elle lui était reconnaissante, et peut-être elle avait raison, puisqu'on lui donnait l'amour en échange du pain. L'un à l'autre ils se devaient la vie; c'est par elle qu'il subsistait, mais c'est par lui qu'elle était née; ils étaient les jumeaux de l'âme, et ils le savaient bien, car si de pareilles subtilités ne pouvaient leur entrer dans l'esprit, ils les éprouvaient par le cœur, comme des vérités simples et délicieuses.

— Tu travailles bien, au moins?

— Ohl oui, maman!

Dans ses instants de gaieté enfantine, il l'appelait «Mamoche»: elle aimait ce surnom, qui les faisait rire ensemble.

Il l'avait instruite de tout ce qui concerne les classes, et, troublé d'une joie profonde, il la menait par la main devant le tableau d'honneur, écrit en belles lettres dans un beau cadre d'or. En tête de la liste, la fille épelait: «Benoît...» C'était un peu son propre nom qu'elle voyait planer sur les autres: c'était mieux que son propre nom! Elle embrassait le chéri, très fort, brutalement, non pas pour le féliciter, mais pour le remercier, et des hoquets de sanglots lui secouaient la gorge.

— Alors, donc, tu auras des prix, peut-être?

— Bien sûri J'en veux pour te les donner. je les veux tousl Tu viendras, n'est-ce pas?

— Si ça tombe un dimanche.

— Tu demanderas congé.

— Et du pain, mon petit, si je ne travaille pas ce jour-là?

— Je te donnerai le mien! Mais tu viendras, maman! Il faut que tu viermes! Toujours je m'applique, en pensant à ce jour-là, pour que tu sois contente. Et tu seras contente, tu verras, maman! Je te prépare une surprise.

— Dis-la, un peu.

— Oh, non!

— Il est gentil!

Lorsque vint le grand jour, Benoîte, en effet, demanda congé à sa patronne et s'en fut au lycée.

Arrivée devant la porte que franchissaient les dames élégantes et les messieurs vêtus de noir, elle n'osa pas les suivre, et longtemps elle demeura sur le trottoir, honteuse de sa robe minable. Mais elle se reprochait cette frayeur comme une faute, en pensant au garçon qui aurait du chagrin, à cause de sa maman absente.

Quand le seuil fut désert, elle prit courage, et entra d'un élan. Elle glissait au long des couloirs, comme un pan d'ombre qui se sauve.

Au fond de la grande cour, elle vit une tente enguirlandée, des drapeaux, des dos de gens assis, des nuques et des chapeaux chargés de fleurs, toute une foule de richesse que surmontait, au fond, l'estrade avec son tapis rouge, ses fauteuils d'or et ses livres dorés, des juges en costume, un général, des uniformes... Elle se faufila dans un coin. Plantée debout contre un poteau, à demi perdue sous les plis d'une tenture, elle ne bougea plus.

Sur l'estrade, un des juges, — un professeur, peut-être, — était debout aussi, et hsait des choses écrites sur des feuilles qu'il tenait à la main; quand on l'applaudissait, il buvait devant le monde. Benoîte s'étonnait de tout, mais elle n'écoutait rien. Elle cherchait le garçon, parmi tous ces crânes d'enfants aux cheveux courts. Enfin, elle le trouva: précisément, il se tour-

LES BRNOIT 49

nait. Il était pâle et semblait inquiet. Il aperçut Benoîte, devint rouge, et sa face s'illumina de joie.

— Mignon! Il me cherchait... Il a eu peur que je ne vienne pas, bien sûr...

On appela les prix. Classe de huitième... «Benoît»...

Elle le vit qui gravissait l'estrade seul, conmie un chef.

«Benoît... Benoît...» Toujours le nom de Benoît venait le premier. A peine l'enfant avait descendu les marches, qu'il les remontait, et, sans cesse il remontait. Les grands personnages l'embrassaient, tour à tour.

— Benoît I

Et il remontait encore...

— Benoît!

A la fin, la foule applaudit.

Le petit triomphateur était au milieu de l'estrade, avec des couronnes vertes autour de son bras gauche. Il regardait au loin et la foule l'applaudissait; mais il n'entendait pas la foule.

— Qu'est-ce qu'il fait?

Elle le vit descendre les gradins avec précipitation, et traverser l'allée centrale.

— Où va-t-il donc?

Quand il fut au bas bout de la tente, elle le vit qui tournait à droite.

— Est-ce que?...

Mais avant qu'elle pût fuir, l'enfant se jetait à son cou et la chargeait de couronnes. Benoîte, oubliant sa joie, et folle de peur, sentit sur elle les yeux de la ville entière, qui se tournait, et des mains, par centaines, battaient vers cette femme au chapeau de plumes rongées, dont les deux bras étaient pleins de lauriers.

Benoîte se rappela dans la suite qu'un voisin, alors, lui avait offert sa chaise. Elle ne sut jamais si la séance avait encore duré longtemps. Le certain, c'est que, au moment où tout ce beau monde s'écoulait vers la sortie, des gens l'avaient examinée curieusement, et d'autres lui avaient parlé avec des sourires bienveillants. Elle tremblait. Alors, Benoît l'avait rejointe.

Puis, le proviseur, lui-même, était venu à elle; il avait prononcé les mots de «dévouement», de «sacrifice», de «récompense». Il l'avait appelée: «Madame...»

— L'an prochain, madame, l'enfant aura une bourse; il la gagnera au concours, n'est-ce pas, mon ami?

— Oui, monsieur le Proviseur.

Elle entendait à peine, on la regardait trop, elle voyait trouble, et son visage était hagard.

— Tu comprends, maman? On ne veut plus que tu paies...

— On ne... veut plus?...

— Non, madame.

— Monsieur!... Quoi?... Vous refuserez... mon argent?

— Mon Dieu, oui, madame.

— Mais... monsieur... mon argent...

— Vous le garderez, madame.

— Mais, monsieur... je vous en prie, monsieur... cet argent-là...

— Eh bien, madame?

— Mais, monsieur, il ne faut pas le chasser, monsieur; il ne faut pas le punir... de ce que...

— Ehl nous ne le renvoyons point, madame, au contraire.

— Il n'a rien fait de mal! Il ne sait pasi Ce n'est pas sa faute!

— Tu ne comprends pas, maman: Monsieur le Proviseur te dit que l'an prochain on me donnera la bourse.

— Une bourse? Qui? Je ne veux pas qu'une autre paie! Je paierai, moi!

— Ma bonne dame, il n'y a là rien d'humiliant... C'est l'État, la Ville qui paieront à votre place, et nous l'aurons, en quelque sorte, à titre gratuit.

— Ah?

— Gratuit, maman: sans payer, tu n'auras plus à payer.

— Plus?... Je ne?... Plus?...

— Plus rien, madame.

Benoîte s'évanouit. Il fallut la transporter à l'infirmerie, où péniblement elle reprit ses sens.

Le petit lauréat pleurait au pied du lit, oubliant sa gloire, et s'instruisant déjà de la fragilité des minutes heureuses.

On rassura l'enfant; puis, la mère, à peine éveillée, demanda les couronnes, qu'elle craignait d'avoir froissées. On les lui rapporta.

Elle était assise au bord d'un lit. On dut lui expliquer à nouveau la condition des Boursiers, et elle écoutait de toutes ses forces, en fronçant les sourcils, l'œil oblique et fixe.

Lorsqu'elle eut bien compris, elle se leva, et, tout d'un coup, radieuse elle dit:

— Alors, moi, j'ai fini... C'est fini, ça?

— Quoi, maman?

— Rien, petit... Tu m'as délivrée.

Ses yeux brillaient d'un grand éclat. Elle tint quelques propos incohérents, parmi lesquels revenait sans cesse une prière de ne pas la toucher, de lui rendre ses vêtements, de la laisser partir, puisqu'elle n'avait plus besoin d'argent.

Elle eut des gestes brusques et repoussa violemment ceux qui voulaient la soutenir ou la contraindre à se rasseoir. Elle gagna la porte, mais ne put se tenir debout. Une voiture d'ambulance la transporta à l'hôpital.

Une fièvre innomée, d'apparence typhique et compliquée d'urémie, la tint dans le coma pendant dix jours entiers: les médecins, faute de pouvoir préciser son cas, l'attribuaient à un surmenage suivi d'émotion violente. Elle guérit enfin, et sortit de l'hôpital, avec un visage calme et des pensées toutes neuves.

Cette crise l'avait rajeunie et lavée. Les misères d'autrefois lui semblaient très lointaines; elle ne se rappelait certaines choses du passé que comme les visions d'un cauchemar qu'on repousse et qu'on efface, lorsqu'elles tentent de renaître dans la mémoire du réveil.

Telle qu'avant son abjection, elle était chaste; d'avoir connu la débauche, il ne lui restait qu'un vague souvenir de répulsion et d'épouvante, qui devait persister durant toute sa vie, et son âme était celle d'une vierge froide, sans désirs ni pensées impures, qui s'apprête à vieillir dans sa virginité.

Lorsqu'on regarde attentivement le monde, il donne l'impression d'une chose déjà connue ailleurs, dans quelque autre existence, et qu'on retrouve. On croit reconamencer à vivre: tout ce qui s'accomplit entre les hommes, on l'a vu faire par d'autres créatures et dans un autre cadre, où se mettent en jeu les mêmes vices et les mêmes vertus, ime vanité semblable et des ambitions analogues, tout un faisceau d'instincts pareils: la ressemblance est telle que chacun de ces deux mondes semblerait n'être que le décalque de l'autre, si les habitants du premier ne différaient sensiblement de nous par une taille plus petite et une sincérité plus grande.

Ce pays d'autrefois est le collège avec son peuple d'élèves, dont l'âge varie entre huit et quinze ans, petit monde avant le monde, où les âmes sont presque nues, et où la société humaine s'organise avec un cynisme férocer

L'enfant est un homme qui s'avoue: tous nos

préjugés héréditaires, toutes nos âpretés, nos lâchetés, nos mesquineries, il les a par droit de naissance; les mêmes moyens le conduisent aux mêmes buts, et, toutes proportions gardées, il atteint aux mêmes résultats d'erreurs et de méfaits. Ayant déjà perdu la candeur du premier âge, il combine des raisonnements aussi niais que ceux des grandes personnes, pour en tirer, avec une prétention aussi grotesque, des conclusions aussi fausses; comme nous, il poursuit le gain, les honneurs et les places; toujours en vue de la lutte, il forme comme nous des groupes, des camps et des partis, où l'on s'entr'aide par égoïsme, et c'est ainsi que les collégiens jouent aux billes, aux soldats ou aux barres, tout comme nous: dans le moment où ils s'adonnent à ces jeux, ils les prennent au sérieux, comme nous faisons, et croient naïvement à leur autorité ou à leur importance, comme nous croyons aux nôtres; possessifs et nullement enclins au partage, ils trafiquent de timbres-poste, faute de mieux, et se dupent commercialement; pour faire pendant à nos commissions et sous-conunissions officielles, ils ont aussi des séances d'étude au cours desquelles leur ennui, frère du nôtre, crayonne la caricature d'un voisin; quand parmi eux on intrigue ou complote, c'est toujours dans le dessein de nuire, comme ici, et

de mettre hors la loi un camarade ou un maître; comme nous, ils décrètent des ostracismes, contre innocent ou coupable, à seule fin d'affirmer la force du nombre; ils ont, comme nous, des aristocraties de naissance, de fortune, de mérite; certains sont environnés de prestige, mais les faibles et les hmnbles végètent dans un univers impitoyable, comme le nôtre.

Les sentiments de justice, d'idéal et d'altruisme, tout ce qui honore l'âme humaine, toutes les fleurs de la conscience, ne s'épanouiront que plus tard, au vrai printemps qui est l'adolescence, et pour durer autant que la jeunesse. L'enfance est la saison des instincts: la graine couve. La jeunesse est l'âge des sentiments: la fleur s'ouvre. La maturité est l'époque des égoïsmes: chacun fait sa moisson.

Le temps d'aimer, le temps de croire, le beau temps d'être pur et noble, ce n'est pas l'enfance; elle nous charme par la délicatesse de son épiderme, et par le contraste de son aspect avec le nôtre, mais aussi elle nous amuse perversement par sa ressemblance prématurée avec notre vilenie: nous rions de nous reconnaître en elle, et de nous voir rapetisses, mignons, et très vieux tout de même; nous nous complaisons à entendre sa faible voix qui, déjà, formule nos erreurs, et nous nous étonnons, avec une satisfaction paternelle, de tenir

tout entiers dans ce vase minuscule et joli. Elle nous perpétue: elle est nous, et nous donne la certitude de ne pas mourir; elle a besoin de nous aussi, et nous permet la fierté d'être utiles, de protéger: toutes nos vanités trouvent leur compte auprès d'elle, et nous l'aimons de nous ressembler tant, en ayant l'air de nous ressembler si peu.

Benoît, élève de septième, portait un de ces noms roturiers qui n'imposent pas l'estime. On le savait pauvre, ce qui est un déshonneur, et d'extraction très humble, ce qui est pire encore. Son pupitre et sa case étaient vierges des bibelots qui constituent le luxe, et qui, suscitant l'envie des camarades, dispensent à leur propriétaire un titre de noblesse; il ne possédait ni cahiers cartonnés, ni encrier de poche, pas même un porte-plume rare; ses fournitures étaient strictement celles de l'économat, et la seule élégance qu'on lui connût consistait en un foulard à carreaux de couleurs voyantes, qu'il pliait avec un grand soin et gardait comme une relique. Donc, on l'appelait Foulard.

— Qui c'est, Foulard, qui t'a donné ce beau machin-là?

— Maman.

A la distribution des prix de l'année précédente, on l'avait aperçue, cette mère, ime femme du peuple...

— En guenilles, mon vieux, avec un chapeau, mon vieux, si tu avais vu ça, de quoi se tordre I

Quant au père, on ne le connaissait pas, personne ne le connaissait. On se disait tout bas que Foulard n'avait pas de père. Quelques-uns même affirmaient, pour l'avoir entendu raconter, que sa mère n'était pas sa mère. Alors, quoi? Sa tante, sa sœur aînée?

— Pas même, mon vieux, une ouvrière I Goulaux, un grand de cinquième, dont les

parents tenaient une maison de couture, avait vu la mère à Foulard, dans les ateliers, et Goulaux savait fort bien que la mère à Foulard n'avait jamais eu d'enfant.

— Comment qu'elle s'appelle?

— Benoîte.

Benoît, Benoîte... Benoîte et Benoît...

Il y avait là de quoi rire, mais il y avait aussi quelque chose d'obscur. Un point restait acquis: Foulard n'était même pas le fils d'une ouvrière! Alors, d'où sortait-il? Des Enfants- Trouvés, peut-être?

Devant une hypothèse si inquiétante pour l'honneur de la cour, un grand émoi se propagea dans cette jeune bourgeoisie. Barichon, fils du docteur Barichon, expliqua que les gens pas mariés font des enfants conmie ça, et que, dans les hôpitaux, il en vient à la pelle. Seulement,

des fois, on en recueille un, par faveur, et ça n'est pas juste, parce que les autres valent autant; mais tout ça, c'est des saletés.

Barichon, d'ailleurs, avait promis de s'enquérir, et de chercher dans les livres de son père, à Pâques. On attendit la Semaine Sainte, et le fils du médecin rapporta une brochure: la Génération spontanée. On crut avoir trouvé le mot de l'énigme; mais l'étude la plus consciencieuse ne procura que de médiocres élaircissements: la thèse examinait le cas des microbes, des végétaux, des zoophytes, sans rien dire des collégiens; le problème demeurait entier, et l'enfant sans famille s'entourait d'un vilain mystère.

On causait de ces choses à voix discrète, dans l'angle des cours, en guettant au loin la silhouette de Foulard. Quand il venait à passer près du groupe, on s'écartait de lui avec une crainte presque superstitieuse et mêlée de dégoût, comme s'il eût dégagé dans l'atmosphère une pestilence d'hôpital, et la contagion des maladies qui l'avaient vu naître.

On apprit un jour que Foulard était boursier: cette honte s'ajouta aux autres.

— Il ne peut même pas payer, mon vieux I

La logique démontra que la bourse est une espèce d'aumône, et que par conséquent le boursier est une sorte de mendiant: les notes

qu'il n'acquitte pas, il faut bien que quelqu'un s'en charge?

— Alors, voilà: il passe dans le nombre, tu comprends, et les autres casquent pour lui, ce qui n'est pas juste, tout de même!

II apparut nettement que ce Foulard sans père était entretenu au lycée par tous les pères des lycéens, auxquels on imposait cette dépense, sans leur demander leur avis, ce qui est raide, tout de même!

Foulard devint l'obligé universel.

On le regardait manger le pain d'autrui, et on s'étonnait qu'il n'en eût pas de honte. Lorsqu'il rendait un service, il remboursait. C'est bien son tour! Si, au contraire, il regimbait contre quelque avanie, et rendait coup de poing pour coup de pied, son ingratitude semblait noire, et on ne se gênait guère pour la lui dénoncer.

Ce petit Benoît, qui, par droit de naissance, aurait dû marcher derrière tous, était pourtant le premier de sa classe: cela semblait de sa part une indiscrétion nouvelle, et le comble de l'indélicatesse.

Une vague notion de justice indiquait bien qu'il méritait ses places par un labeur assidu, mais on lui savait mauvais gré de s'acharner ainsi à la besogne, et de tirer à lui les honneurs et les récompenses, sans rien laisser à ceux qui

payaient pour lui; son application prenait des airs de rapacité; le vocabulaire de la Septième ignorait le nom d'accapareur, mais la conscience publique percevait le délit, et ne le pardonnait pas: en sorte qu'une envieuse rancune s'adjoignait au mépris, et Foulard, du consentement de tous, vivait en exil.

Il avait cependant un ami, rien qu'un: Tourtier, dit la Tourte, était l'élève un peu niais qui ne peut rien apprendre, toujours dernier dans les compositions diverses, et que les professeurs ne nomment qu'avec une ironie fatiguée : « Dernier, Tourtier ». Cela fait des vers, cela fait rire, tout le monde est content; c'est la note gaie de chaque semaine, et l'union de tous s'assied sur le dos d'un seul.

Tourtier, poliment, riait avec les autres, une fois par semaine, en entendant son nom; passé crela, il ne riait plus guère: il était de ces animaux timides que l'injure ne révolte pas, et qui, se sentant inférieurs, ne demandent qu'à glisser dans l'oubli, où l'on ne risque rien: il cherchait les coins.

Foulard et lui s'y rencontrèrent: ce rapprochement fut pour tous deux une grande douceur; chacun trouvait dans l'autre des bienveillances refusées ailleurs. La Tourte, bonne bête, respectait fort Benoît: depuis qu'il fréquentait le Premier, on le battait moins. Pendant les ré

créations, la Tourte et Foulard jouaient parfois aux billes, et parfois aussi ils causaient en marchant autour de la cour, comme des Grands.

— Dis, Foulard, tu dois t'ennuyer avec moi?

— Pourquoi je m'ennuierais?

— Parce que je suis bête.

Ils avaient des âmes simples, droites, et le goût du silence: ils acceptaient leur réclusion sans en souffrir beaucoup.

Une année s'écoula ainsi.

Après les vacances d'été, les collégiens se retrouvèrent grandis, brunis; quelques-uns revenaient amoureux; plusieurs avaient vu des choses, des gens, des pays, du nouveau, et rapportaient certaine connaissance de la vie. Barichon, entre tous, rentrait chargé de documents.

La classe de sixième fut copieusement instruite: le cas particulier de Foulard et la question plus générale de la Reproduction s'élucidèrent du même coup. Tout le monde fut charmé d'apprendre en détail le fonctionnement des sexes, si intéressant déjà. Quelques esprits retardataires se refusaient bien, il est vrai, à admettre la véracité des explications fournies par le fils du docteur: la théorie des rapports génitaux leur paraissait on ne peut plus irrévérencieuse pour la respectabilité de leurs mères, si correctes et si pénétrées de religion; l'idée d'être nés de la sorte ne leur sera-

blait pas moins blessante pour leur propre dignité. Un groupe d'incrédules se forma. Néanmoins, ce qu'on ne voulait pas admettre pour soi-même, on en concevait la possibilité pour autrui: l'ordure, qui se manifestait comme inacceptable dans les familles honnêtes, pouvait trouver sa place normale dans la rue et dans les taudis; le clan des modérés proposa une solution transactionnelle qui mettait tout le monde d'accord; on décida que les enfants sont de deux sortes: légitimes, ils naissent du mariage, de l'état de mariage, simplement, sans qu'on ait rien à faire pour les obtenir, sinon de passer devant le maire et le curé; quant à ceux qui naissent des «saletés,» ils sont tout bonnement une contrefaçon des autres, une falsification; c'est pourquoi on les appelle des «bâtards». Et voilà.

Barichon souriait de pitié.

Sur un point, cependant, tous les groupes étaient d'accord : Benoît fut déclaré « Bâtard », à l'unanimité. Dès lOrs, on le surnomma Mauléon. Puis, par abréviation, autant que par couardise, on l'appela: «Léon.» Le premier qui osa l'interpeller, de ce surnom nouveau, parut un brave: d'autres l'imitèrent, avec un courage moindre.

— Pourquoi m'appelles- tu Léon?

— Eh bienl quoi? Léon, c'est un nom: LéonI

L'enfant se contenta de cette explication et n'en demanda pas d'autre. Il eut bientôt pris l'habitude de répondre à ce sobriquet. On riait; il sourit: il sentait bien que ceci probablement cachait encore quelque méchanceté, dont il valait mieux ne pas s'enquérir.

Un instinct de prudence l'avertissait contre la foule: ce petit être possédait une maturité bien supérieure à celle de son âge. Créé pour la misère, il semblait mûri par un atavisme de souffrances entassées, et peut-être avait-il dans le sang une notion des iniquités sociales. Il en va de l'homme et de son esprit comme des bêtes et de leurs organes: la Nature prépare en nous des compréhensions héréditaires, qui nous adaptent par avance à la vie de nos précurseurs: dans les plus grandes profondeurs de l'Océan, les poissons naissent aveugles, parce que des générations antérieures ont vécu dans les ténèbres. Benoît était venu au monde résigné.

Sans apprécier nettement sa situation dans la vie, il la devinait énigraatique, et fausse; transplanté dans un milieu qui n'était pas celui de sa race, il éprouvait, aussi naïvement que ses ennemis, une sensation d'anomalie, et se voyait dépaysé: il en prenait du malaise, mais non de la rancune contre ceux qui le repoussaient: pareil au voyageur qui s'installe en pays

exotique, et qui ne s'étonne pas d'avoir une autre langue, d'autres goûts et d'autres idées, il constatait et ne s'indignait point. Le manque de sympathie ne le chagrinait qu'à peine, car il n'avait, malgré sa nature aimante, aucune inclination marquée pour ce peuple d'étrangers hostiles, et l'affection de Benoîte suffisait à tous les besoins de son cœur.

Il professait pour sa mère adoptive un culte religieux, fait de tendresse, de vénération, de reconnaissance. Il ne savait pas ce que le dévouement de la pauvre fille avait entrepris et accepté pour lui faire un sort en ce monde; mais il sentait ce qu'il ne savait pas. Aussi lorsque Benoîte posait sur lui ses longs regards mouillés et silencieux, il entrait dans un Paradis, et à peine osait-il lever son propre regard vers ces prunelles-là, dont la tendresse infinie et lourde d'admiration écrasait sa petitesse; mais il s'enhardissait, à la fin, et les fixait, une grande fois: alors, les bons yeux de la fille le remplissaient de lumière, de tant de lumière que l'enfant emportait du soleil pour toute une semaine d'exil.

Son culte de Benoîte lui en avait donné un autre, celui de la Vierge, et presque il les identifiait: la Mère-des-Douleurs et sa mère adoptive, qui toutes deux se penchent vers les enfants sans mère, étaient parentes dans son

âme; il les v^oyait également martyrisées par la vie et si bonnes qu'elles oubliaient leurs peines pour compatir à la peine des faibles. Dans la chapelle, la statue de la Vierge était une présence de Benoîte: c'était la Benoîte en belle robe couleur de ciel, et vénérée comme l'autre eût mérité de l'être; c'était la glorification de Benoîte, et le pieux garçon balbutiait des prières câlines.

C'est pourquoi sa douleur fut poignante, quand un jour, dans une dispute, Barichon le traita de «bâtard».

— Pourquoi tu m'appelles comme ça?

— Demande à ta mèrel

— Maman est mortel

— Ça ne l'empêche pas d'être une p...I

Il se jeta sur Barichon et le roua de coups; la fureur lui fit une belle victoire.

Ensuite, il chercha les deux mots dans le dictionnaire: «Bâtard, — dégénéré, — enfant naturel.» L'autre mot, il ne le trouva point. Tout cela le renseignait peu: mais il avait compris, devant l'effroi de tous, que l'injure était grave, et que Benoîte, à cause de lui, était accusée de quelque honte: en haine de lui, on touchait à elle, et on la salissait! Il en eut du remords, et lorsque, le dimanche suivant, Benoîte vint au parloir, il ne put contenir son chagrin: il tomba à genoux devant elle, et la

face perdue dans le giron de la fille, il pleura sur sa robe noire.

Benoîte, stupéfaite et en larmes aussitôt, regardait sauter les minces épaules de l'enfant, sous la secousse des sanglots qui retentissaient dans le parloir vide.

Mais elle eut beau le questionner: jamais il ne voulut avouer pourquoi il pleurait de la sorte.

De neuf ans à quatorze, Benoît, dit Foulard, dit Léon, avec sa double tare d'enfant naturel et de boursier, fut un paria, dans la bourgeoisie du collège.

Durant cinq années, il vécut au ban de ce peuple, et souffrit d'abord sans se plaindre, puis bientôt, sans y prendre garde, comme un invalide qui boîte et qui finit par ne plus penser à sa claudication: son discrédit social était devenu pour lui l'analogue d'une infirmité physique, la chose irrémédiable dont il faut prendre son parti.

— Comme ils voudront I

Cependant, l'habitude de ne compter que sur lui-même avait normalement développé ses forces et sa concentration; il était grave, studieux, déjà savant. Repoussé par ses semblables, il se consolait dans la compagnie des plus grands hommes, et se récréait dans leur fréquentation, par le moyen des livres: il

aimait les livres à la manière d'un parloir où des amis viennent vous rendre visite, et ses amis étaient les plus beaux esprits de l'histoire; il aimait les livres avec respect et gratitude, à cause de leur condescendance; il les aimait d'autant plus que nul autre qu'eux et Benoîte ne daignait deviser avec lui.

Sa ferveur à lire et ses dispositions précoces lui valurent le privilège de prêts spéciaux, consentis par la Bibliothèque du lycée, ou par les professeurs qui s'intéressaient à lui. Ainsi Benoît se faisait un bonheur en même temps qu'un cerveau. Il fut noble avant l'âge.

D'ailleurs, la fin de ses misères sociales approchait de semestre en semestre: à mesure qu'il s'habituait à sa condition, les camarades s'habituaient non seulement à sa présence, mais à sa supériorité: elle avait pris, à la longue, un caractère de fait acquis; immuablement assise, elle devenait constitutionnelle, et faisait corps avec l'ordre général, qui doit être maintenu: l'antipathie originelle s'était donc mêlée peu à peu d'une considération jalouse, puis de quelque déférence, et finalement d'une admiration qui s'imposait.

Barichon, l'esprit fort, fut le premier à rompre avec les préjugés; le docteur Barichon, son père, venait d'être élu au Conseil général, et les ouvriers avaient voté pour lui; Barichon

fils prit sous sa protection le fils naturel d'une ouvrière.

— Nous sommes tous égaux, la naissance n'est rien, le mérite seul, au dix-neuvième siècle... etc.

Benoît fut peu sensible aux charmes de cette amitié brusque; néanmoins, il s'y prêta de bonne grâce, sans arrière-pensée; son âme nette ignorait la rancune.

Barichon l'invita à dîner chez M. le conseiller général : Benoît dîna, sans se croire indigne d'un tel honneur, et sans le trouver plus déraisonnable que l'ostracisme d'autrefois. Les sentiments de la classe avaient changé à son égard, et cela ragardait la classe: le monde a des raisons diverses pour juger diversement. L'enfant, trop tôt, comprenait la vie.

— Benoît, tout de même, c'est un chic type!

Les plus récalcitrants s'apprêtaient à l'admettre; l'estime des maîtres et du proviseur lui faisait une auréole. M. Dormize, professeur de Seconde, l'avait pris en grande affection; il poussait son élève en vue du Concours Général: Benoît y obtint trois prix et fut l'honneur de la maison.

Les autorités le félicitèrent publiquement, dans les discours. Les journaux le citèrent avec éloges.

La pauvre Benoîte en pleurait.

Elle aussi, durant ces huit années, s'était appliquée à comprendre des choses. Pour ne pas humilier le garçon par son ignorance, elle avait lu maintes fois ce qui ne l'amusait guère, et elle avait peu retenu, ce qui l'attristait fort. Mais elle percevait un certain nombre d'idées, et quelques joies nouvelles, c'en était une grande que de lire dans les journaux la louange et le nom de Benoît, le nom de son enfant, écrit avec les mêmes lettres qui servent à imprimer celui des ministres et des hommes célèbres...

— C'est un homme célèbre I Déjà! Et il est si gentil pour moil

Ces triomphes furent utiles au jeune Benoît, plus qu'il n'avait pu l'espérer: dès lors et à lui seul, il constitua l'aristocratie du succès: sa fréquentation devint honorable.

Au surplus, l'âge arrivait, où l'adolescence éveille en nous des sentiments généreux et une ioif de justice.

Dès la rhétorique, Benoît n'eut plus rien qui le différenciât des autres, sinon sa supériorité reconnue. Sa droiture aussi lui mérita des amitiés sincères. Il était indulgent, et de bon conseil. Il parlait avec lenteur et passait pour écrire d'admirables discours, dans une langue sonore qui rappelait les Oraisons funèbres de Bossuet. L'Histoire surtout le passionnait. Cela

ne faisait doute pour personne qu'il dût et pût se destiner à l'enseignement.

— Il entrera à Normale!

— Comme il voudra, encore!

On lui souhaitait de bonne foi ce triomphe suprême. Le professeur Dormize le secondait de toutes ses forces, lui donnait des leçons gratuites, lui apportait des livres du dehors. L'élève en sut bientôt plus que le maître. Après sa philosophie, Benoît se présenta à l'École, et fut reçut d'emblée.

Sa mère adoptive avait alors trente-cinq ans.

Elle lui demanda humblement s'il s'opposerait à ce qu'elle quittât Lyon, pour le suivre à Paris, et le voir un peu, de temps en temps, quand il pourrait...

— Pauvre maman! Tu ne sais donc pas que l'existence est dure pour les femmes, à Paris, plus dure encore qu'ici?

Elle se résigna.

Elle le conduisit à la gare, et l'embrassa bien fort.

Au moment de l'adieu, avec une dextérité de voleuse, elle lui glissa dans la poche un joli porte-monnaie de cuir, où elle avait mis cinquante francs, toutes ses économies.

— Tu m'écriras, Benoît...

— Oui, Mamoche 1

Le train avait filé, disparu, et Benoîte s'était trouvée sur le quai de la gare, avec les bras ballants et l'âme vide. Son rôle était fini, peutêtre? Ce convoi, tout noir avec une fumée jaune, venait d'emporter sa vie?

— C'est la fin. Je n'ai plus rien à faire... Je n'ai plus rien...

Maintenant, la semaine était longue, le travail sans plaisir.

— C'est drôle, ça...

Ils s'étaient quittés depuis deux mois à peine, et déjà elle avait grand mal à se l'imaginer, à le revoir, tel qu'il était parti: depuis qu'elle n'avait plus sous les yeux ce grand garçon solide, c'est le petit qu'elle revoyait, le petit seulement, celui d'autrefois...

Elle le revoyait bien, mais il n'était plus là, pour la caresser avec ses yeux.

— Qu'est-ce que je vais devenir, à présent? Elle devint pieuse.

Un long travail l'y avait préparée, et l'on peut

dire que l'élévation de son enfant avait eu ce double résultat de la diriger vers la foi, et d'en éloigner le petit; l'idée religieuse avait, dans le même temps, suivi en ces deux êtres une marche opposée: la femme ignorante s'était prise à croire, à mesure que le garçon perdait ses croyances premières, et le moment était venu où le collégien dévot, ayant fait une prosélyte, se détachait de la religion qu'il avait lui-même apportée.

Cette transformation ne s'était pas opérée en lui sans des douleurs profondes: tout d'abord, elle s'était faite insensiblement et sans qu'il y prît garde: le travail, la lecture, l'étude des philosophies successives, l'entassement en son cerveau des théories contradictoires, et l'exercice de raisonner tout, et la constatation aussi de l'injustice universelle avaient amalgamé en lui tant de notions et tant d'idées que bientôt le dogme chrétien se trouva mêlé dans le fatras des dogmes, et Jésus fut un dieu parmi la foule des divinités éphémères.

Aussi longtemps qu'il put, il s'efforça de lutter, se refusant à conclure, tenant sa rébellion pour un acte d'orgueil, mortifiant sa bête, humiliant sa tête, obsédé et hanté, possédé du Démon.

Il luttait en vain, et trop tard; il avait beau crier, prier: le dieu mourant était chassé par

l'homme qui venait de naître. Le Christ et la Vierge, les Saints et les Anges s'en allaient de jour en jour, d'heure en heure, pendant la veille ou pendant le sommeil, et quand l'adolescent se recueillait dans la chapelle, les douces figures de la foi étaient chaque dimanche plus loin, et plus loin, plus estompées, plus vagues, si loin qu'on ne les verrait plus, bientôt, et que, bientôt, il ne les vit plus qu'à peine...

Pourtant, il ne se résignait pas encore à confesser ou leur trépas, ou leur départ, et il affirmait leur présence; mais il ne l'affirmait plus qu'avec des mots, aphorismes de combat qu'il tirait de son crâne et qui ne jaillissaient plus de son cœur. Avec sa voix, il contredisait sa raison. Il était le champ de bataille où lui se battait contre lui.

A dix-sept ans, il essaya, une dernière fois, de communier. C'était fini; il le comprit: recommencer ainsi eût été sacrilège, et, par respect pour la religion, il renonça définitivement à tous les gestes de la foi.

La conversion de Benoîte avait duré bien plus longtemps.

A vrai dire, la sainte créature ne possédait pas une notion bien nette de la divinité. Tout d'abord, sa religion s'était bornée à une assez vague connaissance de la Sainte-Vierge, dont lui avaient parlé, jadis, les religieuses du

village: en ce temps-là, elle avait mal compris qu'une si grande dame, une reine, toute vêtue d'étoffes qui brillent, pût s'intéresser aux petites affaires d'im souillon, et, bien que les misères n'eussent pas manqué dans sa vie, elle s'était toujours abstenue de prier, par discrétion.

Plus tard, son lycéen lui avait reparlé de la mère des Douleurs, à laquelle, chaque soir, il demandait la santé pour «Maman Benoîte».

Cette intercession de l'enfant lui avait fait trouver la distance moins grande, entre sa mansarde et le Ciel. Quand il fit sa première communion, la distance diminua encore, et la couturière sentit bien qu'un rapprochement des deux fils avait dû rapprocher les mères.

Mais le garçon commençait à grandir: il allait, tout à l'heure, deviner bien des choses, et Benoîte se mit à songer qu'il pourrait, quelque jour, apprendre la vérité sur elle, les choses du trottoir qui la feraient rougir devant son gars...

— Pas ça, mon Dieu!

Elle disait: «Mon Dieul», comme on crie, et sans penser à Dieu. Pourtant, elle fit réflexion que la Vierge, si puissante, n'aurait pas grand'peine à prendre des mesures contre un danger si redoutable; la Vierge, certainement, aimait leur Benoît, puisqu'elle le connaissait,

et elle ne refuserait pas de faire quelque chose pour lui. Car il s'agissait de lui, n'est-ce pas, bien plus que d'elle-même? Il importait de ne pas le dégoûter de celle qui l'aime, au monde, plus que tout le monde, de protéger son innocence, et l'affaire méritait qu'on y veillât sérieusement.

Cette idée lui donna du cœur: au surplus, entre femmes, on peut aborder certains sujets à demi-mots, et une maman devine une maman...

Elle résolut de parler à la Sainte-Vierge; cependant, elle ne se risqua d'abord à prier que dans sa chambre, estimant que des visites à l'église constitueraient une démarche trop familière et trop pressante, qui pourrait être mal reçue. Elle avait grand soin aussi de prier seulement une fois par semaine, le dimanche, afin de ne pas se montrer importune.

Ce jour-là, elle faisait son ménage méticuleusement; puis, lorsque la chambre était bien propre, elle s'aggenouillait derrière une chaise, fermait les yeux, remuait les lèvres, et les confidences commençaient. Chaque fois, elle se relevait rassurée et d'esprit plus dispos.

Le bien-être qu'elle éprouvait développa sa confiance, si bien qu'elle résolut enfin de se hasarder en quelque église; elle en choisit une qui fût de modeste apparence, et dont la façade

simple n'intimidait pas trop les pauvres gens. Pour être plus sûre de ne commettre aucune bévue capable d'indisposer contre elle le monde de là-haut, elle acheta pour cinq sous un petit livre de messe où elle chercha les formules qu'il convient d'employer lorsqu'on parle à la magnifique Reine des Anges: « Je vous salue, Marie...»

— Marie?... Je n'aurais pas osé l'appeler par son prénom, mais, si c'est l'habitude...

Elle apprit VAve Maria : lorsqu'elle le sut par cœur, elle vint à l'église, mais longtemps elle passa et repassa devant le seuil, sans se décider à le franchir. Enfin, elle entra, timide, faisant des révérences et s'excusant un peu; elle s'agenouilla dans le coin le plus sombre, à l'écart, et récita son oraison; aussitôt après, elle parla du petit, qui déjà était en rhétorique.

— Qu'il ne sache pasl Surtout, maintenant qu'il grandit, vous comprenez?

Se sentant accueillie avec faveur, elle s'apprivoisa davantage. Elle revint.

— C'est un moment à passer, comme ça, et je vous ennuie, Marie; mais quand il aura quitté la ville, pour aller à cette École Normale, nous ne risquerons plus rien et je vous laisserai tranquille: à Paris, on ne me connaît pas, personne ne lui racontera rien. Oh! faites qu'il aille à Paris et qu'il soit reçu, Marie 1

Des trimestres passèrent, et Benoît ignorait toujours: elle remercia la Sainte-Vierge.

Benoît partit sans rien savoir, et Benoîte se crut sauvée.

Mais l'âme des créatures humaines n'est point faite pour la quiétude. A peine délivrée d'une angoisse, la pauvre fille retomba dans une autre, qui fut pire.

N'ayant plus auprès d'elle l'idole de sa vie, et désemparée qu'elle était, elle se replia sur elle-même. La solitude présente lui rappelait l'ancienne: de se retrouver abandonnée, elle pensa aux temps de sa misère, et les ressuscita; les visions du passé remontaient en foule, avec une précision perdue depuis longtemps. Jamais, au cours des huits années dernières, elle ne s'était, comme aujourd'hui, remémoré ces heures sinistres; jamais elle ne les avait revues, si vivantes, si proches: et il était atroce, ce défilé d'hommes qui l'emmenaient l'un après l'autre.

— Comment ai- je pu ça?...

Le souvenir tournait en manie; sous cette obsession, elle prenait horreur, non pas de sa conduite, mais de son corps; car sa honte n'existait plus, mais son corps était toujours là, toujours le même, et souillé, comme une relique de fange, une indestructible relique, qui

défend de renier, d'effacer, qui ne veut pas qu'on oublie rien!

— Ça fait du mal, de penser ça... N'y pensons plus.

Elle s'appliquait à oublier, systématiquement, et cet effort perpétuel ne l'aidait qu'à se souvenir davantage.

Les conversations de Benoît, et tout le travail mental qu'elle avait fait pour le comprendre, pour le suivre, afin de n'être pas trop loin de lui, toute l'éducation lente et tardive qu'elle avait essayé d'acquérir, tous ces labeurs qui peu à peu l'avaient formée, féminisée, purifiée, maintenant retombaient sur elle, comme le poids d'un châtiment.

Elle avait froid dans son cœur, et elle marchait dans du noir: elle revint à l'église pour demander secours.

— Excusez-moi, Marie, car il ne s'agit que de moi, mais je suis bien malheureuse; c'est comme un tracassin que j'ai, et si vous pouviez faire que je n'y pense plus, que j'oublie tout ça, voyez-vous !

Chaque soir, au sortir de l'atelier, elle entrait dans la petite église et s'agenouillait un moment, dans le même coin chaque soir.

Elle se sentait moins seule; elle pensait moins fort; elle dormait mieux, aussi.

— Marie est vraiment très bonne: elle s'intéresse à moi, je crois.

Enfin, un jour de Carême, enhardie par l'exemple de plusieurs, elle se jeta dans un confessional, et attendit.

Le vicaire dut l'aider beaucoup: elle raconta toute l'histoire de son passé; elle apprit qu'elle avait péché gravement; elle s'étonna un peu: jusqu'alors elle avait eu conscience de la souillure, mais non de la faute.

— Je ne l'aurais pas cru, que je faisais du mal. Ce doit être vrai, puisque vous le dites, et ce doit être pour ça, aussi, que j'avais peur.

— De quoi?

— Qu'il sache, donci Et j'en avais si peur!

— Vous avez craint le regard d'un enfant plus que le regard de Dieu, qui voit toutl II est présent partout!

— Ah bien, voilà du beau, que vous m'apprenez là! Mais la Sainte-Vierge, au moins, n'assistait pas?

— Rien n'échappe au regard divin,

— Ah, pauvre femme, je la plains! Mais elle a dû me plaindre aussi, car tout de même, monsieur, je n'ai pas cherché ça pour mon plaisir, bien sûr, et tout de même, si je ne m'étais pas résignée à ça, il serait malheureux, à présent, et dans un atelier, comme moi, à gagner son pauvre pain...

— Le but était louable, le moyen fut criminel.

Le prêtre lui reprocha de venir si tard au tribunal de pénitence.

— Repentez- vous !

Benoîte, de confiance, entra dans l'ère des remords.

Si l'enfance nous charme par son naïf instinct d'imitation, la jeunesse, au contraire, nous est confusément antipathique, parce qu'elle se sépare et s'éloigne de nous; dans la verdeur de sa force naissante, elle s'émancipe de notre tutelle, et juge nos lois en nous jugeant; elle n'a plus l'œil qui admire et l'esprit qui parodie, mais l'œil qui cherche et l'esprit qui dépasse; sa prunelle nous offense et son geste nous relègue; mettant toute sa foi dans les générosités que nous ne connaîtrons plus, elle nous fait honte de nous, et nous la déclarons ingrate de ne plus consentir à rester notre image: c'est pourquoi les familles sont rares où la dix-septième année du fils n'amène pas la querelle de l'enfant et du père.

C'est au mieux: la Société doit désespérer de l'être qui, à vingt ans, ne s'indigne pas contre elle. La révolte des jeunes est nécessaire à la marche du monde. De génération en génération, l'hmnanité chemine à travers l'idée;

chaque lustre qui s'écoule propose des conceptions nouvelles. De vaillants esprits, ignorés de fa foule, ou reniés par elle, incubent l'avenir, préparent l'atmosphère, et la jeunesse, qui reconnaît en eux les aspirations latentes de son âme, passionnément s'empare de ces rêves et les emporte dans la vie.

Elle les emporte en criant: la jeunesse est entière et ne transige pas. Toute chaude d'idéal, elle s'exalte pour les idées abstraites, les principes absolus, l'intégrité des devoirs: elle amplifie ce qu'elle adopte; elle fait les théoriciens irréductibles, les martyrs, les héros, tout comme elle fait les amants; son ardeur pour l'amour n'est pas moins vive pour les renoncements, et c'est la même; le but seul a changé; si les vœux monastiques se prononçaient à quarante ans, les cloîtres seraient vides : car la jeunesse seule sait donner, et se donner. Elle est l'unique beauté, l'unique santé, l'unique noblesse; elle est l'oasis dans la vie, elle est la gloire du monde, et les âmes sublimes sont uniquement celles-là qui surent conserver une interminable jeunesse!

A l'École Normale, Benoît ne retrouva rien des vilenies qui avaient martyrisé son enfance.

C'était un rude gars, membru, trapu, barbu, fort en gymnastique comme en thème, et qui sentait d'une lieue le peuple et la santé. Il ne

possédait aucune distinction de manières, mais ses yeux étaient d'une douceur profonde, et sa physionomie ouverte exhalait la franchise. Toujours un peu grave et de gestes mesurés, il n'était rien moins que spirituel, et ne saisissait les plaisanteries qu'avec un retard appréciable; mais il riait d'un rire sonore, quand il riait, ce qui arrivait rarement, et durait peu. On eût dit qu'une tristesse gisait au fond de lui. Il ne se cachait point de ne pas avoir de famille et ne s'en vantait pas davantage, comme aurait pu faire un sot, désireux de n'être ici-bas que l'enfant de ses œuvres et de tout devoir à luimême; au contraire, il prétendait n'exister que par le dévouement de l'admirable créature qui l'avait élevé, et nul n'ignorait, à l'École, ce roman d'un enfant trouvé et d'une ouvrière héroïque. Benoît n'en était ni moins estimé, ni moins aimé. Personne ne songeait à le plaindre, car il se montrait assez fort pour ne pas exciter la pitié, et l'on ne se souvenait de sa naissance que pour excuser en lui certaines étrangetés qui apparaissaient connime les résultantes logiques de sa condition irrégulière. A cette cause, sans doute, il fallait attribuer l'outrance de ses idées sociales, et aussi la pureté de ses mœurs.

En effet, le Normalien Benoît n'était pas seulement un chaste, mais un théoricien de la

chasteté. En toute bonne foi, il exécrait l'imprudence des amours passagères, et le risque d'engendrer joyeusement, sans y prendre garde, en cinq minutes, une créature qu'on ne verra jamais et dont même on ignorera la naissance, un homme qui va vivre et peiner pour notre plaisir d'un instant, une victime qui sera la chair de notre chair, et qu'on envoie sans armes aux périls de la vie: un tel acte l'horripilait, comme le plus monstrueux phénomène de l'inconscience et de l'égoïsme.

— Peut-on, en gaieté de cœur, semer de la souffrance ?

Thèse nihiliste qu'il ne déduisait pas, mais que, plutôt, il subissait: elle jaillissait de lui comme un cri de l'instinct, et presque comme une révolte: tous les hasards de naître, et toutes les menaces qu'un baiser de rencontre peut jeter sur la terre, c'était le total de sa vie. Une sainte l'avait sauvé, mais les. saintes sont rares, et la Providence n'a pas souci d'en placer une au chevet de tous les grabats où vont s'accoupler deux folies.

— L'enfant! Vous oubliez toujours l'enfant!

Avec une candeur féroce, il poussait la théorie jusqu'aux plus extrêmes limites du paradoxe: c'est ainsi qu'il en arrivait, en dépit des lois physiologiques, à ne pas considérer la

séduction des vierges comme un crime plus périlleux que le louage des filles publiques.

— Votre égoïsme social, criait-il, a introduit des distinctions que la Nature ne connaît pas! Le forfait est de donner la vie, d'engendrer l'angoisse et la faim, la honte et la haine, toutes les tortures, et devant cette action-là, si longue de conséquences, osez donc me parler des misères qui s'appellent l'honneur familial ou le respect de l'innocence? L'innocence? Vous la respectez quand elle est riche, et d'extraction bourgeoise, comme vous; mais quand elle est pauvre, c'est une proie qui vous appartient, qui vous attend! Vous ne touchez point à la fille d'un magistrat ou d'un banquier, parce qu'elle est habillée de tulle et de rubans bleuciel; mais le trottin qui porte les falbalas dans un carton de modiste ou de lingère, au lieu de les porter sur son dos, c'est votre Petit- Chaperon-Rouge, monseigneur du Loup, et les filles du peuple ont une virginité qui ne compte guère, n'est-ce pas? A tout prendre, cependant, la responsabilité de votre conscience est moindre, si vous plantez un enfant dans une famille capable de le nourrir, et ce n'est là que de l'indélicatesse, comme l'adultère, que je trouve' fort impoli et sarts doute abusif, mais que vous pratiquez, bien qu'il soit immoral, et que vous punissez parce qu'il est insocial!

90 LES BENOIT t

Sa foi, d'ailleurs, se montrait sincère plus que loquace, et il la prêchait par sa conduite plus que par ses discours. Il n'essayait point d'y convertir les pensionnaires de la rue d'Ulm: lorsqu'un d'eux, aux jours de sortie, narrait ses frasques amoureuses, Benoît l'écoutait avec moins de colère que de commisération: au fond, il le plaignait. Jamais on ne put l'entraîner. Tous les paris basés sur la déchéance de cet anachorète n'aboutirent qu'à la confusion des sceptiques. Les tentations l'effarouchaient sans le troubler. Qui sait? Peut-être n'avait-il aucune peine à se défendre contre elles, et nul mérite, si la tentation était en lui moins forte que l'idée? Il fit son temps d'École sans apprendre par lui-même que Paris est la Babylone moderne, et il s'en alla comme il était venu, vierge.

Au moment de quitter la capitale, il fit venir Benoîte: il ne l'avait pas revue depuis trois ans.

Elle descendit d'un wagon de troisième, chargée de petits paquets. Il courut vers elle, en riant. Sur cette face qui lui riait, elle vit une barbe épaisse, et les deux yeux de son enfant. Puis, les yeux du jeune homme cessèrent de rire.

Benoîte et Benoît, au lieu de tomber dans les bras l'un de l'autre, se contemplaient gravement. On eût dit qu'ils s'intimidaient, ou qu'un

respect mutuel les retenait tous deux: debout et face à face, ils avaient l'air de s'admirer avec vénération, et chacun d'eux semblait se croire indigne d'approcher et d'embrasser l'autre.

Enfin il dit:

— Vous voilà?

Elle répondit faiblement:

— Oui. Vous êtes bien bon de m'avoir fait venir.

— Bon? Vous osez parler de la bonté des autresl... Vous ne me tutoyez plus. Benoîte?

— Vous êtes un monsieur, maintenant...

— Je ne suis que votre œuvre, et je vous aime de tout mon cœur.

A ces mots, elle fit un cri de joie, si brusque qu'il ressemblait presque à un cri de douleur: elle lâcha ses paquets nombreux, et se jeta sur la poitrine de Benoît; elle balbutiait:

— Merci... merci...

Elle pleurait un peu. Il lui baisa le front.

— Vous avez pris des cheveux gris, ma petite maman.

— Je suis vieille, Benoît. Mais je suis bien contente. Comme vous voilà beau!

— Tutoyez-moi!

— Il y a si longtemps qu'on ne s'est vu. C'est long, le temps.

— Pauvre maman! Mais nous allons être

bien heureux, vous verrez. D'abord, nous ne nous quittons plus. Je vous emmène 1

— Où donc?

— Je ne sais pas encore: mais je vais être professeur, et l'on m'enverra Dieu sait où. Je vous emmène à Dieu-sait-oùl

— Moi!

— Évidemment. Pensiez-vous que votre gars vous laisserait comme vous êtes, quand son tour est venu de travailler pour deux? Benoîte aux cheveux gris, il faut prendre ses invalides, que cela vous plaise ou nonl

— Ohl mon Benoît.

Alors, elle se mit à pleurer pour de bon. Les voyageurs, en passant, la regardaient. Elle s'en aperçut et prit honte.

— Allons-nous-en...

Benoît ramassa les paquets, et Benoîte monta dans un fiacre, comme une dame, pour la première fois de sa vie.

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