‹ Les BenoîtChapitre 3 sur 7 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

Le jeune professeur fit comme il avait décidé. Nommé au lycée de P., il emmena la vieille fille, et s'installa avec elle, dans un petit appartement, que le soleil caressait tout le jour.

Ils avaient un foyer, ce rêve, et ime servante, ce luxel Benoîte soignait le ménage, et la demeure était proprette.

Aux jeudis de congé, ils s'en allaient dans la campagne, où l'un portait son livre et l'autre quelque ouvrage: ils s'asseyaient sous un arbre ou dans le creux d'un ravin. Quelquefois même, on les vit dans un restaurant de banlieue, buvant du vin clairet, en partie fine.

Benoît ne s'était point départi de son austérité. Une existence calme et retirée lui facilitait la vertu. D'ailleurs, il préparait son agrégation, et ce labeur l'absorbait. Le soir,

la vieille fille et le jeune homme travaillaient sous la lampe cormnune.

— Tu devrais te marier, mon garçon.

— Bastel Ne sonmies-nous pas très bien comme ceci?

— Des jours, je pense que je vais te faire tort, bientôt, en t'empêchant d'avoir une femme.

— Une femme qui peut-être ne t'aimerait pas, mamoche !

— Elle t'aimerait.

— Mieux que toi, n'est-ce pas? Voyez-vous la jolie existence que nous aurions, si quelque mijaurée se permettait de quereller ma vieille maman? Non, non! Nous sommes bien, et pour ne rien gâter, ne changeons rien.

C'est ainsi que le vigoureux garçon, pris entre la crainte du mariage et l'horreur de l'amour libre, vivait chaste, et restait vierge.

Il n'en jouissait pas moins d'une déplorable réputation; même, son existence, peu à peu, tendait à devenir un scandale.

La ville n'avait guère tardé, en effet, à se créer une opinion.

Les villes veulent avoir des opinions; elles n'admettent pas que rien leur soit caché: les plus grandes tiennent à connaître les faits, et les plus petites réclament la connaissance des causes qui ont produit les faits; une importante cité se contente de savoir les événements, mais

une moindre veut savoir les mobiles: l'une aime à raconter, mais l'autre prétend à expliquer; les détails qu'on exige sont en raison inverse de la superficie.

Ce jeune professeur, arrivé du Quartier Latin, et d'aspect grave, trop grave, sortait à peine de chez lui, évitait les lieux publics, et fréquentait peu ses collègues, moins encore les gens du pays; on le disait fort instruit et travailleur, mais on devinait assez que ses dehors austères n'étaient qu'un masque d'hypocrisie, destiné à couvrir la perversité de ses mœurs.

La conscience publique formulait contre lui plusieurs griefs: il avait, en pleine classe, proféré des phrases subversives et des appréciations sur les événements de l'Histoire, appréciations qui tenaient de la politique plus que de l'enseignement. L'attitude de ce professeur autorisait les pires hypothèses; peut-être était-il franc-maçon? A coup sûr, et tout au moins, il était libre-penseur, révolutionnaire, antisocial, communard, pourquoi pas? Sa leçon sur le règne de Louis XV avait revêtu le caractère d'une diatribe, d'un pamphlet! Bien plus, il avait fait à ses élèves une lecture de Diderot, et même de Jean-Jacques; un passage de V Emile avait été cité dans son cours! Les enfants l'attestaient.

On savait en outre, et pertinemment, que

M. Benoît écrivait pendant des heures; la province aime peu qu'on écrive, surtout quand on est jeune; elle se méfie, et l'homme qui noircit des pages lui apparaît comme un être dangereux, diffamateur possible qui divulgue ce qu'il faut taire, prétentieux brouillon qui s'arroge le droit de juger, perturbateur aussi, et l'ennemi de tous, car on sait que l'écriture est un moyen commode pour exprimer des idées que personne n'oserait proférer à haute voix. Tout récemment, des articles tendancieux et bien rédigés avaient paru sous un pseudonyme dans le journal le plus avancé du département: de hautes questions y étaient abordées avec une désinvolture qui faisait frémir, et le talent de l'auteur ne les rendait que plus épouvantables.

— Il écrit!

— Ça devrait être défendu I

— Alors, vous croyez que c'est de lui, les articles ?

— On n'en sait rien, mais tout le prouve. Plusieurs familles, offensées dans leurs

croyances et légitimes sentiments, s'indignaient: des parents, au Jardin de la Ville, en causaient, le dimanche.

Mais ces griefs n'étaient point les plus graves; la faute intolérable était la vie privée de M. Benoît, l'exemple que donnait ce couple honteux d'un jeune homme et d'une vieille fille.

— Où allons-nous, grand Dieu? Le gouvernement est bien coupable de tolérer de pareilles inconvenances, sous les yeux de nos enfants, et de la part de ceux qui doivent les instruire I

Ce fut bientôt une vérité universellement admise: M. Benoît vivait en concubinage.

La personne était noireaude, maigre, avec des cheveux grisonnants: elle portait quarante-cinq ans; tout d'abord, elle avait passé pour la mère ou la tante du nouveau professeur; mais une parole inconsidérée de celui-ci (on ne pense jamais à tout!) avait révélé le pot-au-rose. M. Benoît avait dit: «Je n'ai aucun parent.»

— Alors I ~ Alors?

Les mères clignaient de l'œil, hochaient leurs têtes, et les pères souriaient avec réserve.

— Un gaillard!

Ces réticences auraient duré longtemps; mais M. Benoît, qu'on accusait de se cacher parce qu'il sortait peu, eut le cynisme de sortir, et on l'accusa de se montrer: toute la société le vit, un dimanche, se promener, à la musique, avec cette femme 1

— Il a toute honte bue!

— Exhiber une créature!

— Et laide!

Un lycéen ayant salué son professeur, le

couple avait tranquillement répondu, comme un ménage de gens qui n'ont rien à se reprocher.

— C'est trop fort!

— Prosper, je te défends de saluer 1

— Bien, maman.

Le bruit se répandit aussitôt, parmi les lycéens de sortie, que la mère à Chicon venait de défendre à Chicon de saluer M'sieu Benoît: les courses et les parties de billes engagées devant la Préfecture cessèrent instantanément, et les élèves se hâtèrent de rejoindre leurs familles sur l'allée, afin de croiser le professeur et de le regarder bien en face, sans porter la main au képi : ce fut pour tous une grande satisfaction.

Dès lors, une convention tacite, — car on n'eût même pas besoin de l'édicter, — établit que M. Benoît, lorsqu'on le rencontrerait seul, aurait les honneurs du salut, mais que, s'il paraissait escorté de sa gueuse, on le dévisagerait sans broncher.

Cette simple décision amena bientôt des conséquences plus fâcheuses: les enfants, charmés de faire le mal sous l'approbation familiale, estimèrent que les occasions de rencontrer le couple seraient vraiment insuffisantes, s'ils s'en référaient au hasard; dans le désir bien naturel de multiplier leurs inso-

lences, ils songèrent aux moyens de seconder le hasard. C'est pourquoi les abords de la maison habitée par M. Benoît devinrent le lieu favori des réunions; le cercle des externes élut domicile sous les fenêtres du professeur d'histoire, dont on guettait la porte: dès que la double silhouette de l'homme barbu et de sa v^ieille maîtresse apparaissait au seuil, les jeux cessaient, les positions se rectifiaient, militairement, et le couple réfractaire aux lois défilait devant une rangée de termes impassibles.

Les parents savaient cela et grondaient pour la forme, en riant.

— Ahl ces gamins!

Un blâme si gaiement donné avait toute la valeur d'un encouragement. Personne ne songeait à prendre le parti du coupable universitaire. Lorsque la conscience pubhque, au nom de la morale, s'est engagée dans quelque injustice, l'idée de tout recul se fait inacceptable, et la solidarité dans l'erreur crée un devoir civique de pousser le méfait jusqu'à ses extrêmes limites.

— Que voulez- vous? Ces enfants-là, ils sont choqués, et ils le montrent: on ne peut pas les en blâmer.

Les Benoît s'appelaient maintenant « Philémon et Baucis»; l'âge un peu trop mûr de la dame avait valu au couple cette dénomina-

Il BIBLIOTHECA

tion classique; derrière elle et derrière lui, des voix méchantes lançaient: «Baucis!

Baucis!» Le cri «Baucis» était le signal d'alarme pour annoncer la venue des parias et la cessation des jeux.

Baucis était maintenant le seul nom de M. Benoît. Un futur homme d'esprit, élève de cinquième, dessina à la craie, sur la porte du professeur, un Beau-Six. Le monogramme reçut la fortune qu'il méritait: le tableau noir des classes ne manqua jamais d'être illustré d'un Six, chaque fois que M. Benoît devait faire son cours; puis le Six s'agrémenta d'un œil, d'une barbe; parfois, le ventre rond du Six, amplifié d'une jupe, affectait des airs de grossesse. On riait.

M. Benoît, peu spirituel, ne percevait point la malice. Il pensait simplement: «Les gamins de ce pays sont fort mal élevés. »

Mais Benoîte observait tout.

Depuis des mois, elle suivait avec angoisse ce petit drame, et elle s'affolait sans rien dire. Bien avant le professeur, elle avait constaté l'attitude incorrecte des enfants. A son ignorance des conventions mondaines, ses instincts de femme et de mère avaient aisément suppléé : jalouse à l'excès des honneurs dus à son grand garçon, elle avait vu qu'on lui manquait, qu'on voulait lui manquer, et sa tendresse, avait flairé

la haine; aucune des intentions méchantes n'avait échappé à son œil averti; elle les remarquait toutes, elle les attendait par avance, elle en notait les progrès incessants; mais elle feignait de n'en rien voir et dans sa pauvre tête elle en cherchait les causes.

Elle n'avait guère hésité, d'ailleurs, à trouver la raison du mal:

— C'est moil

Imaginer de quelle vilenie on l'accusait, la pauvre ne le pouvait guère; ce que les médisants appelaient un concubinage eût été pour elle un inceste, et l'idée ne lui en venait pas. Mais elle avait derrière elle un passé qu'on pouvait connaître.

— Ils savent!

Dès lors, elle vécut dans les transes.

-- Puisqu'ils savent et puisqu'ils sont méchants, ils diront, et il saurai

Elle décida de s'enferaier chez elle, pour ne pas exciter, par sa vue, la colère des gens.

— Ils n'ont pas tort, en somme, quand ils refusent de saluer une fille comme moi.

Mentalement, elle implorait leur pitié:

— Ne grondez pas vos petits garçons, mais épargnez le mien, je vous en prie; ne lui redites pas ce qu'on vous a dit:

Elle ne consentait plus à sortir qu'après la nuit tombée et recherchait les lieux déserts.

Quand son fils, à force d'insistances, avait réussi à l'emmener en plein jour dans la ville, elle tremblait de tout son corps, appréhendant partout la catastrophe d'un esclandre qui révélerait les choses à son pauvre mignon.

Le mignon, dans sa grosse barbe, marchait à côté d'elle sans se douter de rien. A chaque tournant de rue, le regard de la malheureuse remontait toute la rue, pour voir si l'on ne risquait pas de croiser en chemin quelque groupe ennemi; à chaque rencontre d'un élève ou d'une famille, elle baissait les yeux, afin de ne provoquer personne et de fléchir les haines par son humilité.

Lorsque les gens avaient passé, elle respirait, et elle était reconnaissante à ceux qui l'avaient épargnée une fois encore.

Mais, par cela même, elle se sentait coupable vis-à-vis de Benoît, coupable de trahison, puisqu'elle devenait la complice de ses persécuteurs, en partageant avec eux un secret qu'il ignorait seul.

— C'est vilain I Je le trompe! On se moque de lui, et je sais pourquoi, et je ne le dis pas!

Bientôt, ces pensées la torturèrent plus que les avanies publiques.

— Ça ne peut pas durer!

Mais, raconter à son enfant l'histoire de sa honte ancienne, elle ne le pouvait pas, vrai-

ment! L'idée seule de parler la faisait tomber en défaillance.

— Ahl comme j'étais plus tranquille dans mon coinl J'aurais dû y rester toujours, et le regarder de loin...

Toute souffrance morale ouvre à l'âme des horizons nouveaux: Benoîte, pour la première fois, se mit à réfléchir sur l'inanité des grandeurs, et sur la cruauté du monde qui frappe les innocents pour punir les coupables. Elle compara les jours passés de l'espérance aux jours présents où les espoirs s'étaient réalisés, et voilà que cette réalisation apportait, à vrai dire, plus de misères que de joies I

— Qui est-ce qui aurait cru ça? Si on m'avait dit, dans le temps, que je serais malheureuse de demeurer gentiment auprès de lui, de vivre là et de me reposer, de faire la dame, dans un appartement bien joli...

Elle conclut, ainsi qu'elle devait conclure, à la nécessité d'une séparation. Mais il protesterait? Elle travailla, pendant plusieurs nuits, à chercher de bons arguments; elle appelait cela « préparer ses batteries ». Elle se crut bien fine, lorsqu'elle eut imaginé de prétendre que les grandes villes ne lui plaisaient guère, qu'elle était campagnarde et qu'elle aimerait bien retourner à la campagne, dans son village qu'elle n'avait pas revu depuis beaucoup d'années,

auprès de ses anciens amis, de ses parents, d'une vieille qui avait été bonne et qui, peutêtre, n'était pas morte...

Elle en dit trop et passa la mesure: Benoît comprit qu'elle cherchait de fausses raisons pour lui cacher son véritable mobile, et les goûts champêtres qu'elle manifestait si brusquement lui révélèrent l'obligation de la défendre et de se défendre contre des insolences qui enfin leur gâtaient la vie.

Au surplus, les grossièretés empiraient, et, ne fût-ce que par devoir professionnel, il convenait d'y mettre un terme. Déjà, les gamins ne se contentaient plus des polissonneries lâches; l'impunité leur donnait de l'audace, et chacun s'ingéniait à oser plus que les autres. Le courage qui n'expose à rien est une tentation brûlante; sentir qu'on est tous contre un seul, cela vous met au cœur une énergie de héros, et qui donc serait disposé à ne pas se montrer le plus brave?

Non seulement les lycéens n'ôtaient plus leur chapeau sur le passage du professeur, mais encore ils précisaient cette incivilité par des rires ou des grimaces.

— Eh bien, mon garçon, on ne salue plus?

— Non, m'sieul

Benoîte se cramponna au bras de son fils, pendant que les gamins, comme une volée de

pierrots, se dispersaient en joie, et piaillaient: «BaucisI Baucis! »

La vieille ouvrière chancelait.

— Oh! pourquoi leur as-tu parlé, Benoît?

— Il fallait.

— Ce que je craignais tanti Rentrons chez nous...

— Non, petite maman, on aurait l'air de les craindre, et ils ne s'arrêteraient plus: marchons.

Elle marcha tant qu'elle put, mais ses jambes étaient sans force: elle pensait aux suites imminentes.

— Je ne peux plus aller, Benoît. Rentrons chez nous.

— Pauvre mamoche...

Dès qu'elle fut à l'abri, dans l'asile du bon logis, elle tomba sur une chaise.

— Eh bien! voyons, maman Benoîte? Vat-on se désoler pour une gaminerie?

— Qu'est-ce qui arrivera, maintenant?

— Rien: un rapport au proviseur, et l'élève sera puni.

— Ah?

Elle songeait: «C'est la fin. On va tout dire. Il va savoir. »

Les familles aussi proclamaient: «C'est la fin.»

Les enfants, au dîner, avaient raconté l'événement du jour, et la joie était universelle. Cette affaire entrait donc en sa période militante, trop longtemps attendue, et le scandale allait cesser! Philémon et Baucis, acculés maintenant, seraient obligés de se découvrir, par une plainte officielle! Alors, on verrait! On allait voir!

— Il n'est que temps!

Benoîte dormit peu, cette nuit-là.

— Demain, on va lui dire...

Au matin, elle essaya un peu de le dissuader et de conjurer le péril.

— Ne va pas voir le proviseur. A quoi bon? Tu ne lui en veux pas, à ce petit garçon. Il s'amusait, il est bête.

— Je suis obligé de me plaindre, vieille maman.

— Obligé?

— Pour le principe.

— Qu'est-ce que c'est, le principe?

Il l'embrassa en riant, et prit son manteau.

— Alors, c'est décidé? Tu y vas?

— Après la classe.

Elle n'insista plus, mais, sitôt qu'il fut parti, elle courut à l'église et pria de toutes ses forces.

— Par pitié pour lui, Marie 1 Par pitié pour moi, Sainte-Vierge 1

Elle revint péniblement chez elle.

Quand dix heures sonnèrent, toute sa tête l'abandonna.

— C'est maintenant!

Elle dut s'étendre sur son lit, et elle ferma les yeux.

Le proîiseur reçut froidement M. Benoît.

Le fonctionnaire, face rose aux favoris blancs, écouta la plainte sans broncher. Fixe dans son fauteuil de cuir, il maniait au-dessus de la table son coupe-papier d'ivoire, sceptre administratif, et consultait des yeux son Sophocle de plâtre, président de la cheminée.

Lorsque le professeur se tut, il parla à son tour lentement:

— Tout ceci est très regrettable, fort regrettable, et vous me voyez dans le plus grand embarras. Punir l'élève qui vous a manqué, c'est attirer l'attention générale sur l'irrégularité de votre... comment dirai-je?... de votre... organisation domestique, et c'est provoquer... l'opinion, déjà trop émue, oui, trop émue, monsieur le professeur...

— Je ne comprends pas, monsieur le proviseur.

— Mon Dieu! vous le savez, et vous rendrez justice à mon libéralisme: autant que j'ai pu.

Le proviseur reçut froidement M. Benoît.

Le fonctionnaire, face rose aux favoris blancs, écouta la plainte sans broncher. Fixe dans son fauteuil de cuir, il maniait au-dessus de la table son coupe-papier d'ivoire, sceptre administratif, et consultait des yeux son Sophocle de plâtre, président de la cheminée.

Lorsque le professeur se tut, il parla à son tour lentement :

— Tout ceci est très regrettable, fort regrettable, et vous me voyez dans le plus grand embarras. Punir l'élève qui vous a manqué, c'est attirer l'attention générale sur l'irrégularité de votre... comment dirai-je?... de votre... organisation domestique, et c'est provoquer... l'opinion, déjà trop émue, oui, trop émue, monsieur le professeur...

— Je ne comprends pas, monsieur le proviseur.

— Mon Dieu I vous le savez, et vous rendrez justice à mon libéralisme: autant que j'ai pu,

et peut-être même trop longtemps, oui, je dis bien, monsieur, trop longtemps, j'ai essayé de fermer les yeux, et j'ai eu tort, sans doute...

— Je comprends de moins en moins.

— Nous sommes tenus, dans l'Université, à plus de rigueur et de correction que Jes autres citoyens: cela peut à la longue créer une condition pénible pour les professeurs jeunes et célibataires, comme vous, j'en conviens, et c'est là un ennui.

M. Benoît, qui déjà pâlissait un peu, regardait fixement l'administrateur et le gênait, bien que celui-ci n'eût pas quitté des yeux les blanches prunelles de Sophocle.

Le proviseur, pour se donner une contenance, résolut de sourire.

— Un eimui, j'en conviens; vous savez le proverbe, monsieur Benoît: «L'ennui naquit un jour de l'Université... » Il faut se résigner, monsieur.

— A quoi?

Devant cette froide insistance d'un subordonné qui refusait de l'entendre à demi-mot, le supérieur se fâcha.

— Comment, monsieur? Feindrez- vous d'ignorer que vous vivez maritalement avec une personne, et que toute la ville en est scandalisée?

Ce disant, il lâcha son coupe-papier d'ivoire.

frappa la table du plat de ses deux mains, et souffla d'indignation: sa face honorable, dans le cadre des favoris blancs, fut rubiconde de colère.

Benoît, par contraste, devint très pâle; il ferma les yeux pour ne pas voir la bouche qui venait de blasphémer, et, par crainte des mots qui lui montaient du cœur, il demeura silencieux durant quelques secondes.

— Monsieur, dit-il enfin, je n'avais pas cru devoir instruire l'univers des détails de ma vie privée; j'ai eu tort, puisque le résultat est d'amener des hommes, aussi respectables que vous, à tenir des propos irrévérencieux sur la plus digne de toutes les femmes.

— En vérité, monsieur?

— Puisque vous m'obligez à le dire, sachez, monsieur le proviseur, si vous l'ignorez, que je suis un vulgaire bâtard: une femme héroïque m'a ramassé à l'hospice Qt m'a élevé, quand elle avait tout juste du pain pour se nourrir. Que je la nourrisse à mon tour, c'est là, j'imagine, un devoir; mais le monde l'insulte, et je reconnais en ceci la justice du monde.

— Si cette histoire est vraie...

— Faites-moi l'honneur de n'en pas douter, et, si vous en doutez, de ne pas me le dire.

— Je vous crois, monsieur, mais l'opinion publique est fort surexcitée.

— Je ne la calmerai point par une lâcheté, que vous ne me conseillerez pas davantage, j'en ai la certitude.

— Je ne vous conseille rien, monsieur. Mais mon devoir strict est de maintenir le bon ordre dans un établissement confié à ma vigilance. Vous savez le dicton: Salus populi suprema lex. L'état des choses actuelles doit cesser, de façon ou d'autre; c'est pourquoi il importe que j'en avise M. le vice-recteur, qui décidera, et auquel, si bon vous semble, vous ferez connaître votre situation personnelle et vos raisons de ne pas consentir à la modifier. J'ai bien l'honneur de vous saluer, monsieur.

Lorsque le professeur rentra, Benoîte, tout d'un coup, prit honte de son accablement; elle eut peur de le laisser voir et elle sauta du lit. Puis, d'une marche hallucinée, elle s'achemina vers le bruit de Benoît, ouvrit la porte, et comparut.

Elle savait lire sur le visage de son enfant, et c'était son unique science.

— On lui a fait du mal I

Aussitôt, ses craintes se retournèrent; elle ne pensa plus qu'à lui seul, et, prise d'une immense pitié pour le chéri qu'on faisait souffrir à cause d'elle, elle oublia toute sa honte, et fut avide d'écouter ce que, tantôt, elle avait eu si peur d'entendre.

Mais il ne parlait pas; il s'obstinait à ranger des papiers, et il tournait le dos.

— Benoît... Tu as causé... avec le proviseur? Il répondit gaiement:

— Oui, mamoche.

lU LES BENOIT

Mais cette gaieté ne fut pour elle qu'une preuve de sa tristesse.

— Il se cache de moi.

Elle attendit encore un peu; Benoît, décidément, refusait de la regarder en face.

— Alors... Et l'élève?

— Puni! Retenue de jeudi. C'est bien fait! Elle pensa: «Il est trop gai, vraiment, il

souffre...»

Elle s'approcha de lui par derrière, lui mit une main sur l'épaule, un bras sur le cou, et presque féline, la pauvre, elle le contourna pour amener son visage devant celui de Benoît: leurs regards entrèrent l'uri dans l'autre, et, tout de suite, elle fut avertie que son fils ignorait encore.

— Tu as de la peine, hein?

— Mais non, mais non! Quelle histoire! Pourquoi aurais-je de la peine?

Il lui baisa le front. Elle crut sentir qu'il appuyait ses lèvres presque fort, et aussi qu'il la repoussait.

Par obéissance, elle n'insista plus; de son côté, le jeune homme, par respect pour elle, ne voulait rien lui raconter. Tout le jour ils se turent, mais ce double mutisme leur pesait comme un exil.

Le soir, sous la lampe, elle cousait, il lisait; ils affectaient du moins, elle de coudre et lui

de lire. Entre temps, le professeur étalait son livre ouvert sur le plat de la table ou sur le bord de son genou, et contemplait l'angle du mur; puis, à la dérobée, il regardait le front de Benoîte incliné sur l'ouvrage, et il reprenait sa lecture. Elle, à son tour, l'examinait d'un œil rapide, hochait la tête, et aussitôt cousait plus vite.

A cause du silence, elle respirait à peine, tout bas, et parfois, pour reprendre haleine, elle faisait un grand soupir. Enfin, elle murmura:

— Benoît...

Sa voix passa comme un souffle.

— Quoi donc, maman?

— Tu as de la peine, et tu ne veux pas le dire. Il faut dire tes peines, mon petit, quand tu en as...

Il ne répondit pas.

— Tu te caches de moi: c'est méchant. Tu t'imagines que je ne .vois rien, peut-être? J'ai beau ne pas me croire bien maligne, je sens qu'il se passe des choses. On t'a dit quelque mauvaise parole, hein?

— Non... Mais tu sais bien que je répugne toujours à prendre des mesures de rigueur. Je n'aime ni punir, ni faire punir, parce que personne sur terre n'a le droit de châtier personne. Or, il m'a fallu aujourd'hui réclamer contre ce galopin une sévérité qui me déplaît, qui me...

— Tu tiens à savoir, curieuse? Eh bien... Je te le donne en cent, en mille I On m'accuse... Cherche un peu...

• — Dis!

— C'est tellement inepte que je ne trouve pas les mots... On m'accuse...

— Ce n'est pas toi qu'on accuse, c'est moil

— Tous les deux! Là, est-tu contente? Tous les deux! Oui, nous deux, notre foyer! Est-ce que tu commences à comprendre? Non?

Cherche, il faut chercher! Ah! tu auras du mal, je l'avoue, car il n'est pas commode d'imaginer jusqu'à quelles ordures peut descendre l'invention des sots. Tu ne trouves pas? Toi, moi, je dis, notre foyer. Benoîte, notre vie! Ah! tu me regardes et tu as peur de deviner? Tu y es! Le professeur Benoît donne l'exemple d'une existence scandaleuse! Voilà où ils en sont! Il y a de quoi rire, avoue!

Elle fit: «Oh!» et se cacha la face dans les mains.

— Vas-tu prendre cette vilenie au tragique? Voyons, mamoche, sois raisonnable, et ris. Est-on plus bête, plus immonde, plus sauvage, que ces gens-là? Veux- tu bien rire, tout de suite?

Il était assis, mais elle, mue par un instinct de fuir, se levait, la face toujours cachée dans ses deux mains; il lui prit doucement les

poignets, qu'il tirait en bas, et les mains maigres de la vieille fille glissèrent au long de ses joues, comme un voile qui tombe: son visage apparut trempé de larmes, et subitement vieilli.

Alors elle le contempla lentement, et elle murmura.

— Pardon...

— Que je vous pardonne leur ignominie, ô ma pauvre vieille sainte, qu'est-ce que vous osez proférer là?

Elle sanglotait:

— Pardonne-moi... le tort... que je te fais...

— L'enfant trouvé, que tu as ramassé dans la rue, l'enfant qui n'était rien pour toi et dont tu as fait un homme, héroïque fille que tu es, cet enfant-là peut-il avoir jamais quelque chose à te pardonner? Ne retire pas ainsi tes pauvres mains, Benoîte, tes braves mains qui ont tant travaillé pour moi, le jour, la nuit, et qui portent au bout des doigts la cicatrice de tes veilles, de ces veilles qui firent ma vie!

Il se mit à baiser les doigts piqués de la couturière, heureuse dans sa douleur et qui souriait en pleurant.

II reprit:

— Est-ce que ça compte, les gens, et ce qu'ils chantent? Oublions-les I Nous sommes bien; notre existence est douce et les gens

sont mauvais. Laissons tout ça, effaçons tout. Tu voulais savoir, tu sais. N'en parlons plus. On n'en parlera plus jamais. D'ailleurs pour faire taire les méchantes langues, j'ai un moyen, que je te dirai.

— J'en ai un aussi, et c'est le mien qu'il faut choisir.

— Voyez- vous cela? Mamoche devient autoritaire I

— Laisse-moi parler: ne m'interromps pas, afin que j'aille jusqu'au bout. Tu dis, mon enfant, que je me suis sacrifiée pour t'amener où tu es. J'ai fait de mon mieux, mais il ne faut rien exagérer: je ne me sacrifiais pas, puisque tu me donnais la récompense de tout, et si j'ai pris un peu de mal, j'étais payée, et bien contente, car tu m'as bien payée, par toute la gentillesse de toute ta vie. Nous sommes bien quittes, va! Ne m'interromps pas, je veux dire une chose: ce que j'ai fait, Benoît, il ne faut pas le défaire. C'est la première peine que tu me causerais, si tu démolissais tout ce que j'ai arrangé, juste au moment où c'est fini. Il ne faut pas, vois-tu, me retirer ma récompense, en abîmant ta carrière. C'est pourquoi, mon petit ami, je suis bien décidée, et il faut me laisser; je vais m'en retourner.

— Eh, diable! T'en retourner! Et où cela, je te prie?

— Dans un coin, tranquillement. Ohl je serai très bien. Je te suivrai de loin, tu te marieras, je viendrai vous voir, et ta femme me laissera bien embrasser vos enfants.

— Ma femme? Il n'y aura pas de femme entre nous deux, je te l'ai déjà dit.

— Elle ne sera pas entre nous, si je m'en vais.

— Et comme je ne veux pas que tu t'en ailles...

— Il le faut pourtant bien, à cause du monde.

— Jamais il ne faut rien, à cause du monde: le monde ne compte pas.

— Dans l'intérêt de ton avenir...

— Même dans cet intérêt-là, le monde ne me fera pas commettre une lâcheté, et c'en serait une, oui, une lâcheté, en même temps qu'une sottise, car j'en serais puni tout le premier, et j'aurais ce que je mérite.

— Puni?

— Parfaitement! Conçois-tu ma vie sans cette vieille Mamioche à mon côté? Ah, je serais joli garçon! J'ai ma Benoîte, je la garde, et si ça l'ennuie de rester avec moi, tant pis pour elle!

— Je ne dis pas que je m'ennuie, mais que....

— Que l'opinion des passants te tracasse?

Soit! Imposons silence à ces crétins. Rien n'est plus facile, et un changement de nom y suffira.

— Plaît-il ?

— On t'appelait «Benoîte»? Appelons-nous «Benoît». Une lettre de moins, et nous voilà tranquilles pour toujours.

Elle le regardait, clignant des yeux pour mieux comprendre, et toute tendue, mais elle ne comprenait pas.

Il reprit en riant:

— Tu ne saisis pas ? La société, le monde, ce qug le monde appelle le monde, ce tas, souhaite qu'un homme et une femme, lorsqu'ils vivent côte à côte, soient mariés? A merveille, marionsnous!

Elle recula, un peu froissée, et croyant qu'il raillait.

— Je parle sérieusement. Cela paraît d'abord assez choquant, mais c'est très bien, au fond, et je suis presque reconnaissant au monde du mal qu'il a pensé à cause du bien qu'il provoque. Tôt ou tard, vois-tu bien, l'idée m'en serait venue, comme d'une chose bonne et nécessaire: on m'a aidé? Un bravo pour le monde, et profitons du bon conseil!

Elle écoutait, ahurie.

Il se leva à son tour et lui reprit la main.

— Ma brave amie, qu'est-ce que nous lui

demandons, à l'avenir? La paix de notre intimité I Je te jure que je ne souliaite rien de plus! Nous l'aurons, de la sorte. Rien ne sera changé, ma grande sœur, ma petite maman, rien du tout, ou si peu de chose! J'aurais dû porter ton nom: tu porteras le mien! C'est toi qui l'as fait: je te le rends.

Il parlait, debout devant elle; mais devant lui, elle reculait jusqu'au mur. Elle dégagea sa main, et le repoussa doucement, sans répondre. Rasant la muraille du dos, elle glissait à petits pas, pour gagner la porte, et sortir. Il vit alors que la vieille fille était pâle, avec des yeux épouvantés. Elle atteignit le chambranle, et, à tâtons, derrière elle, elle cherchait des doigts le bouton de la serrure. Ses lèvres remuaient nerveusement, et vite, vite elle balbutiait des paroles silencieuses.

— Benoîte! Il ne se peut pas que je t'aie offensée! Tu sais bien comme je te respecte, et quelle est ma tendresse, quelle est ma gratitude, quel est mon culte, aussi, pour ta grande âme d'enfant. Tu ne vas pas, voyons, te retirer ainsi, sans me rien dire? Tu me fais peur! Parle-moi!

A sa voix effarée, elle ne résista pas. Elle lui jeta ses bras au cou. Elle cria:

— Bon cœur! Mon grand garçon!

— Ah! Tu me soulages d'un gros poids. J'ai

eu peur, tout d'un coup, et j'ai cru que je t'avais insultée.

Elle le baisa au front et murmura:

— Merci.

— Alors, c'est dit? Tu acceptes I

— Non.

— Parce que?...

— Je ne peux pas. C'est défendu. Ne me demande rien de plus. Je m'en irai, mais je ne peux pas dire. C'est mi secret... Bonsoir, mignon... Bonne nuit, mon chéri.

De nouveau, elle voulut sortir, mais il la retint.

— Un secret qui désorganise ma vie, en même temps que la tienne, est un secret qu'on peut me dire.

— Non... Il te ferait de la peine. Il nous séparerait, et j'emporterais, en te quittant, la honte...

— La honte?

— Ne parlons plus... Bonsoir.

— La honte?... Est-ce que?...

Elle baissa la tête.

— Est-ce que Benoîte?...

Elle baissa la tête davantage.

— Comme ma mère?

Son effondrement avouait. Il l'examina d'abord avec stupeur, puis il leva ses mains ouvertes à hauteur de sa tête, et il cria:

— Elle aussi 1

Elle le vit serrer les poings et s'éloigner jusqu'à l'autre bout de la chambre: elle crut qu'il s'indignait contre elle. Elle joignit ses doigts en prière.

— Benoîte aussi I La voilà donc encore, cette éternelle histoire I

— Tais-toi...

— Toujours la même histoire! Un passant, qui passait, bien tranquille, n'est-ce pas, et ta jeunesse l'a séduit, le pauvre homme, et il s'en est allé, encore plus tranquille? Ahl si tu crois devoir rougir, Benoîte, que ce soit pour cet homme-là, et non pour toil

— Mon enfant...

— Parce qu'il a fait mal, c'est toi qui aurais de la honte? Parce qu'il a commis un crime, tu penses que j'en vais commettre un autre?

— Toi? Non...

— Si fait, quand tu t'imagines que son acte peut changer mes sentiments, et sa conduite influencer la mienne! Ce projet de nous marier était bon lorsque j'ignorais. Benoîte; il est meilleur et voilà tout!

— Il faut...

— Que sa faute reste à cet homme, et à lui seul! Laissons-la lui tout entière, et ne l'aggravons pas de la nôtre. Je jure de n'y penser

jamais, car je vaudrais moins que lui, si j'osais te reprocher rien!

Mais, au bout d'un instant, elle répondit, d'une voix qui glissa comme un souffle:

— C'est pire, mon enfant.

— Pire?

— Oui...

— Je ne saisis pas.

— Tu veux savoir? Tu en as peut-être le droit, après l'offre que tu viens de faire...

— Un droit? Que me contes-tu là? Je n'ai aucun droit!

— Si, tu en as, et je vais dire... Au moins, quand je refuse, tu ne m'accuseras pas d'ingratitude... Je vais te dire... Mais ça me coûte bien.

— Est-ce que je suis un juge? Maman, je ne t'interroge pas!

— Ça vaut mieux, puisque nous y sommes. Et puis, ça me soulagera, vois-tu? Ton respect, souvent, m'a fait souffrir, comme une chose volée.

— Mon respect, volé?

— Je ne le mérite pas, mon garçon.

— Toi!

— Non. Écoute. J'ai... voilà... Dans le temps, quand tu étais petit... Ne me regarde pas, un moment, je parlerai mieux... Tu avais huit ans... Je ne peux pas dire!

- Ne dis rieni

Mais elle se dirigea vers la lampe, et se pencha. Au bord de l'abat-jour, son menton vieilli s'éclairait seul. Elle baissa la flamme et se redressa: dans la pénombre, Benoît ne percevait plus qu'une silhouette noire, et la tache blême d'un visage.

Alors, dans ces demi-ténèbres, il entendit la voix tremblante de Benoîte, qui disait lentement:

- Il fallait payer ton collège, et je gagnais trois francs par jour. Je n'ai aimé personne. Personne ne m'a aimée. Mais, pour avoir l'argent... je l'ai demandé... aux hommes. Voilà.

Il y eut, plein la chambre, un grand silence.

Puis, à son tour, Benoîte entendit un sanglot qui éclatait dans l'ombre. On lui prit les mains. Benoît était à genoux. Il disait:

- Victime, sainte victime I Ils se turent encore.

L'ancienne prostituée, entre ses doigts qui remuaient, sentait glisser les larmes du garçon. Enfin, il leva la tête vers elle, et dit:

- - 0 ma belle Benoîte, plus belle encore que je n'avais pensé, je vous prie humblement d'être ma compagne ici-bas.

Les hommes délibèrent peu ou prou, alors que plus volontiers les femmes se contentent de sentir: ceux-là jugent avec leur raison, et celles-ci avec leur instinct, en sorte que souvent ils diffèrent par leur façon de se tromper. Mais on peut croire qu'en bien des cas les femmes rencontrent une appréciation plus saine, parce qu'en écoutant leur instinct, elles se rapprochent de' la nature, en qui réside toute sagesse.

Benoîte demeurait confondue.

Que dans un élan de son cœur, le garçon eût généreusement cherché un moyen de la retenir, et qu'il eût trouvé celui-là, pour la consoler, la réhabiliter, faire qu'elle oubliât, faire qu'on l'honorât, c'était bien, et elle reconnaissait son petit dans un geste dévoué, qui ne l'étonnait pas. Elle trouvait cette pensée filiale et bien douce, digne de lui, et ce mouvement de tendresse la rendait tout heureuse.

— Pauvre mignon! Il est gentil...

Mais que, tout de même, après avoir imaginé ce projet, il ne comprît pas, il ne sentît pas l'impossibilité de le réaliser jamais, et qu'il y persistât, tranquillement, ceci la surpassait.

— Comment ne voit-il pas, lui si intelligent? C'est drôle qu'il ne voie pas...

L'idée de devenir une épouse, pour celui qu'elle avait jusqu'alors considéré comme un fils, révoltait son esprit tout autant que sa chair.

— Ça n'arrivera pas, bien sûr, mais je ne sais quoi lui dire, moi, ni comment dire, puisqu'il ne comprend pas!...

Si l'événement se montrait inacceptable, les paroles qui expliquent n'étaient pas moins impossibles à proférer, à cause des images qu'elles évoquent.

Elle voulait crier: « Ça ne doit pas être, mon enfant! Voyons, réfléchis! Tu n'as pas pensé.» Mais elle ne parlait pas, elle n'osait pas, et il ne devinait rien.

Les hommes supérieurs sont parfois exposés à d'étranges folies, que des simples ne commettraient pas, car ils deviennent à leur tour plus simples que les bêtes, lorsqu'une idée trop large oblitère leur entendement et leur cache le reste du monde.

LRS BENOIT 181

Benoît, pour qui s'éclairait maintenant l'héroïque passé de l'ouvrière, ne considérait plus, dans l'avenir, qu'un seul devoir et qu'un seul but, assurer le calme et le bonheur de cette créature, qui avait si bien mérité sa part de quiétude; la loi, bonne pour une fois, mettait à leur disposition un moyen, un seul: il l'emploierait et tout serait bien.

La malheureuse, faute d'avouer ses épouvantes, tâchait du moins de se défendre par d'autres arguments: l'idée du mariage est bonne, disait-elle, mais avec une plus jeune épouse, et elle reprenait son antienne, dépeignant les joies d'un foyer où des enfants leur grimperaient aux genoux...

— Encore cette chanson? Tu te répètes, ma brave mamochel

— Si tu étais marié, les gens ne jaseraient plus sur ma présence ici, et je serai la mère de ta femme.

— Ou la belle-mère... Deux jupes dans une maison, c'est une de trop! Sommes-nous malheureux dans notre petit ménage? Non. Alors, ne le changeons pas, et n'ajoutons rien, ni personne.

— Tu serais plus heureux avec mie femme plus jeune.

— Es-tu bien sûre?

Benoîte, en prêchant l'égoïsme, prêchait mal, car elle proposait un souci de soi qu'elle était incapable de pratiquer elle-même.

Elle résista pendant deux mois.

Puis, à bout d'arguments, et incapable de lutter davantage, puisqu'elle luttait contre lui, elle se tut et laissa faire: la résignation étant l'essence de sa nature, la victime s'inclina, pleine de chagrin, devant la volonté du seul être qui lui fût cher.

On fixa la date des noces.

— Vous ne pouvez pas savoir, Benoît, combien vous avez tort.

Depuis que ce projet de mariage était définitif, elle ne tutoyait plus Benoît.

La période d'attente fut toute d'allégresse pour l'homme qui donnait sa vie, et d'angoisse pour la femme désormais sauvée: le fiancé sacrifiait sa jeunesse sans croire qu'il fût généreux, et la fille, navrée, se cachait pour pleurer sur lui.

Sur elle-même, aussi! Elle ne dormait plus. Toutes les nuits, enfiévrée dans son petit lit de fer, elle s'hallucinait de l'avenir, et s'affolait, les yeux écarquillés dans les ténèbres où se mouvait l'horreur des tableaux impossibles.

— Mon Dieu! J'ai consenti à çal

Les soirs d'antan, avec leurs prostitutions hideuses, lui réapparaissaient, comme au temps où le Normalien l'avait quittée, mais elle les revoyait mieux encore, et plus menaçants, cette fois, imminents à nouveau, puisque la torture allait recommencer!

— Je rêve, et ça ne peut pas êtrel Je rêve tout éveillée I

Recommencer, et que son Benoît prît la place des hommes! Elle le voyait s'approcher, les mains tendues, les yeux ouverts...

— Jamais! Je ne veux pas!

Elle se disait bien, parfois, que le garçon ne voudrait pas non plus, et qu'il ne pourrait pas vouloir une chose pareille; même, cette confiance, dans les premiers temps, l'avait aidée à se soumettre: mais à mesure que l'époque du mariage approchait, ses craintes lui revenaient plus vivaces et la hantaient de cauchemars.

— On ne sait pas. On ne sait jamais. Les hommes pensent à leur manière. Peut-être il n'y voit pas de mal? Peut-être ça me semble affreux parce que j'ai beaucoup péché, et lui, qui est si honnête, si pur, il ne comprend pas que c'est mal, parce qu'il ne connaît pas le mal?...

Pour conjurer le péril, elle souhaitait mou-

rir; il lui arriva même de songer au suicide: de ses croyances religieuses, elle eût fait bon marché, mais la crainte de causer une peine au garçon l'empêcha de vouloir se donner la mort. — Je me défendrai autrement, mais ça n'arrivera pas! Bien sûr, ça n'arrivera pasi

Cependant, le jour vint.

Le professeur d'histoire avait racolé, parmi les plus humbles, quatre témoins prescrits, qu'on retrouva au seuil de la mairie.

Il riait, par extraordinaire; elle était pâle et tremblait.

Les témoins signèrent et partirent.

La vieille fille avait demandé que le mariage religieux fût célébré dans une chapelle consacrée à la Vierge.

— Si vous voulez.

— Vous n'y croyez donc plus à la Sainte- Vierge?

— Tout passe.

— C'est elle que vous priiez, quand vous étiez petit.

— Parce qu'elle ressemblait à ma bonne maman.

— Ne dites pas ça!

Ils s'agenouillèrent côte à côte. Devant eux, une Madone au manteau bleu avait sur la poi-

trine un cœur percé de flèches; elle écartait les bras et tendait ses mains ouvertes, en souriant à ceux qui prient. Le prêtre les bénit avec rapidité; un enfant de chœur montait et descendait les marches de l'autel; une vieille mendiante, debout contre la grille, attendait.

La mariée priait: «Sainte Marie, j'ai péché... Sainte Marie, protégez-nous!...»

A la fin, n'en pouvant plus, elle éclata en sanglots. Le marié lui prit la main, que doucement il tapotait de la sienne, et le prêtre, étonné, continuait ses oraisons, en les guettant du coin de l'œil, tandis que l'enfant de chœur, tour à tour, regardait le couple et le prêtre.

Ils sortirent de l'église. Le grand jour éblouit Benoîte; elle avait honte, à présent, de paraître dans la rue; il lui semblait qu'elle eût commis une action mauvaise; en face du fait accompli, elle aurait voulu se reprendre, et ne plus consentir,

— Mamoche, il fait beau, on est libre, et, ma foi, ce serait un crime que de travailler aujourd'hui, n'est-ce pas?

— Oui...

— Allons déjeuner à la campagne, veux- tu?

— Oui...

Sur l'impériale d'un tramway, ils gagnèrent la banlieue.

— Hein, Benoîte, voilà ce qui s'appelle un mariage? N'est-ce pas plus moral, et moins indécent que leurs cérémonies pompeuses auxquelles on convie la cour et la ville, sans compter les passants gouailleurs? Les chats, quand ils se marient, se cachent; mais les hommes sonnent des cloches et crient aux gens: «Venez nous voir et rire un peu! » Vieil usage barbare, qui bientôt paraîtra tout aussi monstrueux que la mode du temps où l'on suspendait aux fenêtres, comme une preuve honorable, les draps de la nuit de noces!

— Oh! Benoît...

— Ou la mode plus récente encore des rois très occupés qui envoyaient une ambassade chez la princesse de leurs rêves, et l'ambassadeur enfilait sa jambe dans le lit de la demoiselle, pour l'épouser de la part de son maître.

— Oh! Benoît...

— Ça te choque, hein? Moi aussi; mais tout passe, et dans un demi-siècle on se mariera décemment, en catimini, comme nous. On est des précurseurs, pas vrai?

— Oui, Benoît...

Ces allusions aux gestes du mariage avivaient ses craintes muettes.

Ils mangèrent sous une tonnelle.

— Un peu de vin, madame Benoît?

Il riait; mais pour elle le nouveau nom était plein de menaces.

Le soleil de ce jour-là fit une fête aux épousés. Ils s'en allèrent dans les champs. Des oiseaux s'envolaient des arbres. Le marié cueillit trois fleurs des prés, les plus voyantes qu'il trouva, car il manquait de goût, et les tendit à sa femme.

— Tenez 1 Voilà pour vous, la mariée I Elle baisa les fleurs, et dit:

— Je les garderai en souvenir, Benoît, en souvenir de votre bonté.

— Mamoche, prenez garde, vous allez dire encore des sottises, ma bonne Mamoche!

Au bord de la rivière, ils s'assirent sous un arbre. L'eau coulait à leurs pieds, en léchant les racines d'un vieux saule, avec un tout petit bruit de baisers. Des feuilles proches et des coteaux lointains se miraient ensemble dans l'eau plate. Au coude de la rivière, des reflets s'étalaient en crépitant de soleil. Des nuages blancs se promenaient dans du bleu. Là, tout près, une branche de ronce, recourbée vers l'eau, plongeait dans le courant, et reprise, lâchée, s'obstinait à des sauts nerveux. La vieille épousée regardait fixement cette branche.

— A quoi penses-tu. Benoîte?

— A dans le temps.

— Dis un peu.

— Je me rappelle quand vous étiez petit, grand comme ça: vous aviez deux jours. Gabrielle m'a dit: «Prends-le voire». Je vous ai pris sur mes genoux, et j'avais bien peur de vous laisser tomber...

— Vous n'en avez eu garde, Benoîte, vous m'avez bien porté toute la viel

— Ce n'est pas ça que je veux dire...

— Et que voulez-vous dire?

— Rien...

Elle essayait de se faire deviner, mais elle n'osait parler plus nettement; l'air tranquille de Benoît ne la rassurait pas, et l'idée d'être à présent la femme de son garçon, obstinément, en elle, ressautait comme la branche de ronce sur l'eau de la rivière.

— Qu'est-ce qu'il fera, mon Dieu? Comment ça va-t-il finir?

Benoît alluma sa pipe.

— On est bien, ici. C'est calme. Je suis content de t'avoir menée dans ce joli coin. Cette paix-là, vois-tu? c'est maintenant le symbole de la vie.

Ils restèrent là toute une heure.

Mais elle pensait: «Ce soir... Ce soir!» Avec angoisse, elle voyait passer le temps.

— Il n'y pense donc pas, lui?

Dans sa pauvre tête fatiguée, elle cherchait

des mots qui font bien comprendre, mais elle ne les trouvait pas, et n'arrivait qu'à torturer le silence.

Benoît continuait à fumer.

— Si tu veux bien, dit-il, nous marcherons un peu. J'ai peur que l'humidité ne te prenne.

— Je suis vieille...

— Allons donc! Une jeune mariée!

Elle le suivit tristement, et de plus en plus apeurée, parce que le soir arrivait. Mais le jeune homme avait son visage des beaux jours, et des yeux si contents que, pour ne pas lui gâter sa joie, elle s'appliquait à lui cacher sa propre peine.

Dans le crépuscule, ils revinrent en ville. A mesure qu'on approchait de la maison, Benoîte s'angoissait davantage. Quand ils rentrèrent chez eux, la nuit était venue. La servante avait préparé le repas. Le couvert était mis.

— Eh! fit Benoît, gaiement, ceci vous a déjà un petit air de foyer conjugal!

Benoîte, la gorge serrée, ne mangea pas.

— Tu n'es pas souffrante?

— Non... Le grand air... je crois... m'a coupé l'appétit.

Après dîner, le mari prit un journal, et la femme en profita pour saisir son ouvrage; mais elle cousait de travers.

La bonne ouvrit la porte et dit:

— Bonsoir, monsieur-dame.

Alors, la maison devint silencieuse.

Benoîte guettait avec épouvante les aiguilles

de la pendule, qui tournaient.

— C'est bientôt...

Elle crut défaillir, quand Benoît plia son journal et en frappa son genou.

— Allons I II est temps d'aller dormir, hein? Elle baissa la tête, comme un enfant qui ne

veut pas avoir entendu.

Il s'était levé: il allumait une bougie.

Comme elle demeurait assise, et actionnée plus que jamais, il battit des mains, à petits coups pressés.

— Assez travaillé I A dodo, et tout de suite I Elle se dressa, obéissante, et posa son

aiguille, son dé, rangea sa bobine, très lentement. Ensuite, la tête toujours baissée, elle attendit, debout devant lui.

Alors, il s'approcha d'elle, bonnement, lui tendit le bougeoir et la baisa sur le front, en disant, comme autrefois:

— Bonne nuit, petite maman.

Benoîte, rentrée dans sa chambre, se jeta à genoux, au pied de son lit, rendant grâce à la Bonne Vierge qui l'avait sauvée.

Mais au milieu de sa prière, elle releva la tête brusquement, et songea qu'elle était injuste.

— Je remercie le Ciel, et c'est lui seul qui a tout fait! On ne m'a pas sauvée, puisqu'il n'y avait rien à craindre, et que j'imaginais des choses...

Ainsi, durant des semaines et des mois, elle s'était torturée d'appréhensions infâmes, et le pauvre petit n'avait même pas songé que l'idée de cela pût venir à quelqu'un!

— Oh! que je suis vilaine! Mon Dieu, pardonnez-moi...

Elle se frappait la poitrine.

— C'est pourtant vrai! Je me souviens. Le soir de la lampe, il l'a dit, que rien ne serait changé.

Il l'avait dit en effet, assez pour lui, trop peu pour elle, car jamais uae femme ne perd la notion de son sexe: vouée par la nature à recevoir ramour, elle peut le rechercher moins que nous, mais elle y pense davantage, si pudique qu'elle soit: sa pudeur même n'estelle pas un perpétuel ressouvenir de sa mission amoureuse, la marque d'une obsession latente? La pudeur n'est pas un instinct, mais une accoutumance héréditaire, un acquêt, et cette habitude féminine d'appréhender l'amour n'est, en réalité, qu'une manière d'y songer sans cesse. Toutes y songent, les unes en le fuyant, les autres en le provoquant: à vrai dire, elles sont, et dès l'enfance, plus pudiques que chastes. Quand l'héroïne de Faut et Virginie, au milieu d'un naufrage, repousse le matelot nu qui veut, pour la sauver, la prendre dans ses bras, et lorsqu'elle préfère la mort à cet attouchement, sans doute elle est pudique, mais elle n'est point chaste, et le marin l'est davantage, en ce péril de mort: car elle songe à leurs sexes, tandis qu'il les oublie.

Le mariage cependant introduisit dans les rapports du couple une modification discrète: Benoîte ne put reprendre l'habitude de tutoyer c^lui dont elle avait eu si peur, et Benoît par accomodation, sans doute, cessa lui-même de tutoyer sa vieille amie.

L'attente du mariage avait duré un mois, pendant lequel les fiancés ne s'étaient plus guère préoccupés du monde, mais en revanche l'avaient beaucoup occupé d'eux.

L'enquête administrative, alors, suivait son cours. Convoqué tout d'abord par M. le vicerecteur, le jeune universitaire s'était rendu à l'invitation officielle, et ce personnage l'avait reçu avec la plus gracieuse courtoisie, louant ses qualités professorales, approuvant sans réserve la décision que le fils adoptif avait prise de ne point abandonner sa protectrice: néanmoins, comme, d'autre part, l'exposé public de cette situation ne pouvait être que du plus fâcheux effet, M. le vice-recteur estimait que la meilleure attitude consisterait à s'abstenir de toutes révélations et de parer à tous ennuis par un simple déplacement.

Benoît, que cette lâcheté indignait, en fut pourtant ravi et ne protesta pas.

— Leur couardise me délivre, bravo! Mamoche aussi sera enchantée de partir, et tout est au mieux dans le pire des mondes!

La ville apprit bientôt que l'homme scandaleux allait quitter ses murs. Ce changement de poste avait les caractères bien nets d'une disgrâce, enfin, et la morale publique triomphait!

Elle triomphait avec gaieté: déjà même quelques révélations imprévues pimentaient l'anecdote; M. le proviseur avait cru devoir, pour la dignité du lycée, trahir confidentiellement les confidences de son professeur, et, dans les réunions intimes, on chuchotait une histoire d'enfant trouvé et de mère adoptive: histoire qui faisait sourire, n'apparaissant guère que comme une pauvre excuse, dont l'invention honorait peu les facultés Imaginatives du coupable. On en jasait spirituellement, mais on cessa de rire, lorsque tout à coup les bans de la mairie annoncèrent le mariage de ces irréguliers. L'opinion, cette fois, fut très sérieusement blessée, car la réparation même confirmait le scandale, le rendait officiel, et l'aggravait d'une publicité malencontreuse.

— Allez donc maintenant donner des explications aux enfants!

— Ils vous riront au nez.

— Et ils n'auront pas tort.

— Cet homme aurait dû y songer, tout de mêmel

— Il s'en moque pas mail

— Il n'avait qu'à retarder son mariage, et à le célébrer dans son nouveau poste, où on ne savait rien.

Le proviseur fut le plus irrité de tous, car, incontestablement, un de ses administrés s'était gaussé de lui, avec ce conte d'une mère et d'un fils, insolence ajoutée aux inconvenances!

— Je n'ai jamais cru à son histoire, vous pensez bien, mais j'étais obligé d'avoir tout au moins l'air d'y croire, et M. le vice-recteur a pensé comme moi.

— Évidemment.

— C'est égal: il faut n'avoir aucun respect de la famille ni de l'idée familiale, pour oser concevoir une excuse pareille!

— Faire passer une maîtresse, pour quoi? Pour une mère!

— Mère adoptive...

Le mot resta et constitua, pendant des années, une plaisanterie à la mode.

L'infâme professeur avait depuis longtemps quitté la ville, et son cas devenait presque une

légende. Lorsqu'on rencontrait, le soir, quelque jeune sous-lieutenant ou conseiller de préfecture, aux abords des maisons suspectes, on chuchotait:

— Il va voir sa mère adoptive...

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