‹ Les besoigneuxChapitre 10 sur 16 · II. li · texte numérisé non relu

II. li

242 LES BBSOIGNEUX

— Elle n'habite pas à Paris en ce moment.

François salua et sortit.

Son premier mouvement fut de renoncer à voir Berthe. « Elle n'était pas à Paris en ce moment. » Mais cela avait été dit d'un air si embarrassé et si confus qu'il semblait peu raisonnable de l'admettre comme vrai.

Il n'avait rien à faire, pourquoi n'irait-il pas h l'Ambigu? Là on n'aurait pas les mêmes raisons que ces deux femmes pour lui cacher l'adresse de Berthe.

Il se mit en route pour l'Ambigu.

Il lui fallut un certain temps pour trouver quelqu'un qui voulût bien lui répondre*

— Mademoiselle d'Escoran, ^ous n'avons personne de ce nom.

U comprit que Berthe avait pris un nom de tbéÀtre, et resta fort embarrassé, car ce nom, U ne le connaissait pas.

— La' personne a qui j'ai affaire est celle qui chantait dans la pièce qu'on jouait avant celle-c^

Il vit la moquerie allumer les yeux d^s gens qui le regardaient.

— Ah I mademoiselle Story . Il fallait le dire I

— Précisément, répondit FfapçQis qui youlut paraître savoir ce qu'il disait.

— Elle n'est plus ici.

Décidément il était écrit qu'il ne verrait pas Berthe.

Gomme il allait se retirer,, un comédien h la figure soigneusement rasée, important malgré sa jeunesse, descendait l'escalier noblement en se passant la main dans les cheveux pour les faire friser.

— Monsieur Armand , dît la concierge, savez-vous l'adresse de mademoiselle Story?

— Rue Ampère, au coin de l'avenue Wagram, l'hôtel de cette pauvre Jessie.

Décidément Toussaint était bien renseigné ; après l'équipage, l'hôtel.

Si François avait su que faire de son temps, 11 ne se serait plus occupé de Berthe, car la femme qui habitait rue Ampère n*était plus l'amie de Marianne ; mais il avait encore cinq heures au moins devant lui, il prit une voiture et se fit condure rue Ampère.

Gomme il n'avait pas le numéro de cet hôtel et ne voulait pas frapper aux portes des quatre maisons qui font le coin de la rue et du boulevard, il entra dans une boutique d'épicerie et demanda si on pouvait lui indiquer Thôtel de mademoiselle Story.

Ce n'était pas au coin du boulevard, comme l'avait dit le comédien qui paraissait si bien connaître l'adresse de son ancienne camarade, mais presque au coin : un petit hôtel en briques dans le style des cottages anglais, mais pas plus ridicule ou plus prétentieux que beaucoup de maisons de ce quartier neuf.

Qui devait-il demander? madame ou mademoiselle Story? Il se décida pour madame. Mais il avait fait une sottise, car le valet en livrée qui l'avait reçu dans le vestibule lui répondit :

— Si monsieur veut me donner sa carte, je vais voir si mademoiselle peut recevoir.

S'il n'était pas vaste* et imposant, ce vestibule, au

moins était-il meublé avec un luxe que François ne soupçonnait môme pas avant d'ôtre entré dans cette maison : aux murs, des tapisseries flamandes à personnages en costume oriental, sur lesquels se détachaient deux grands candélabres en bronze noir frotté d'or, et des consoles en malachite; aux fenêtres et aux portes des rideaux et des portières en broca telle à décors rouges sur fond d'or ; un tapis persan recouvrait le parquet avec çà et là des peaux de tigre et d'ours blanc.

Le valet h qu'il avait remis sa carte vint lui dire que mademoiselle l'attendait, et, le précédant, lui fit traverser un petit salon tendu de satin havane à bouquets de fleurs et feuillages, garni d'un ameublement de même étoffe, avec cabinets flamand et chinois ; puis après ce petit salon ils passèrent dans le grand.

C'était la première fois de sa vie que François entrait dans ITiôtel « d'une femme qui a mal tourné ». Aussi jetait-il autour, de lui des regards rapides où il y avait autant de curiosité que d'étonnement. C'était donc pour ce luxe, ces étoffes de soie, ces meubles dorés, ces tapis, ces bronzes, ces tableaux qu'on tournait mal? Comme tout cela ressemblait peu au moulin du père d'Escoran !

Il aurait voulu traverser ces pièces moins vite, mais il fallait bien qu'il suivît le valet qui le conduisait : de ce grand salon il ne vit que des tentures en velours de Gènes à fleurs et feuillages sur un fond crème; des fauteuils et des canapés en bois sculpté et doré recouverts de ce velours; des vitrines ; un piano h queue.

Le valet, soulevant une portière, s'était effacé, et François s'était trouvé dans une salle orientale en forme de tente dont le plafond et les côtés étaient tendus d'un vélum en soie rayée de couleurs claires et gaies ; un grand sopha recouvert d'étoffes d'Orient occupait la moitié de la tente ; en face se trouvait une petite bibliothèque sur laquelle des bassinç persans, en cuivre gravé formaient des Jardinières pleines de plantes en fleurs.

Par une singulière disposition d'esprit, François, en regardant ces choses bizarres pour lui, ne pensait qa'au moulin d'Hannebault, h son toit de chaume, h ses vitres en verre cul-de-bouteille, à ses dalles cassées, à ses poutres vermoulues, et il se répétait :

— Quel changement tout de môme I

Il fut interrompu dans ses réflexions par un bruit d'étoffes froissées; se retournant du côté d'où partait ce bruit, il se trouva en face de Berthe, qui venait de soulever une portière.

— Monsieur Néel.

Elle lui tendît la main.

II la prit et la serra du bout des doigts.

— Comment va Marianne? demanda-t-elle.

Cette question le blessa ; il eût voulu que la femme

entourée de ce luxe eût la délicatesse de ne pas parler de Marianne.

— Bien, dit-il sèchement, mais ce n'est pas en son nom que je viens.

Puis, sentant ce qu'il y avait d'injuste dans sa réponse, il ajouta vivement :

— Elle ne savait pas que je devais vous voir; elle

n'a donc pu à mon départ me rien dire pour vous.

Bien que la seconde partie de cette réplique atténuât la dureté de la première, il y eut entre eux un moment de gène et d*embarras qui établit un silence assez long.

Il était resté les yeux levés sur elle, sans oser les abaisser.

S'il avait dit en entrant dans cette maison t « Quel changement tout de môme I » il le disait avec autant de surprise en regardant la maîtresse de cette maison.

Eh quoi I c'était là Berthe d'Escoran, la pauvre fllle qu'il était habitué à voir habillée de vieilleries et de friperies I

Elle se tenait debout, une main appuyée sur la console de la bibliothèque, l'autre ballante, et dans sa robe de crêpe de Chine blanc, garnie de flots de point d'Alençon, avec des perles roses aux oreilles, elle avait une désinvolture aisée et dédaigneuse qui eût fait croire à François qu'il avait devant lui la plus grande dame des grandes dames, s'il ne l'avait connue.

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— Comment donc m'avez-vous trouvée ? demanda, t-elle en s'asseyant sur le sopha à côté de François.

— En vous cherchant.

— Où?

— Rue Mademoiselle.

— Ah l Et que vous a-t-on dit rue Mademoiselle ?

— On ne m'a rien dit.

— Alors ?

— Alors j'ai été à TAmbigu.

— Eh bien, parlez-moi de Marianne. Si vous saviez combien Je Taime tendrement, comme mon amie d'enfance, comme ma sœur, comme ma mère I Et jamais elle ne m'a été plus chère qu'en ces derniers temps... depuis que je ne peux plus la voir. Pour ne plus écrire ne croyez pas que je ne pense point à elle. Au contraire. Jamais elle n'a occupé aussi constamment mon esprit et mon cœur.

Cela avait été dit avec émotion, elle s'arrêta et se mit à sourire.

— Cela m'est bon d'avoir une amie telle que Marianne, une belle fille, brave et honnête à qui Je puis

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penser et qui est le personnage de mes rêveries, avec qui je puis d'autant mieux sortir de ma réalité, ■— elle prononça ce mot avec une certaine amertume, — qu'il existe, que je le vois, que je lui parle et qu'il me répond. Je suis un peu comme Malaquin, \ qui nous assassinait de son ami le député qui sera ministre un jour. En était-il fier, nous en parlait-il avec orgueil, un orgueil égoïste dans lequel il y avait autant d'espérance que de consolation! Mon amie à moi ne sera pas ministre, mais elle sera une honnête femme, elle sera aimée par son mari qu'elle adorera, et ce sera avec orgueil que je serai heureuse de son bonheur, — sans doute il n'y aura pas d'espérance dans cet orgueil; mais au moins y aura-t-il une consolation, une grande consolation je vous assure.

François ne pensa plus à se fâcher qu'elle lui parlât de Marianne ; cette émotion et cette discrétion en même temps l'avaient touché.

— Et M. La Guillaumie, dît-elle, l'avez-vous vu depuis que vous êtes à Paris ?

— Je suis arrivé hier soir seulement.

— Alors vous ne savez rien de nouveau pour son journal?

— M. La Guillaumie est venu à Hannebault il y a quelques jours, il a dit à sa femme et à sa fille que son journal était un triomphe.

— Ahl alors...

Et Berthe se tut.

Mais c'était là une question qui intéressait trop

vivement François pour qu'il s'en tînt à cela ; Tinter-

rogaiion et le silence de Berthe en (lisaient trop pour qu'il ne voulût pas savoir ce qu'elle semblait taire.

— Que SQ passe-t-il donc pour son journal? demanda-t-il ; nous savons que si le journal est un triomphe, l'affaire en elle-même est difficile.

— Dites qu'elle est désespérée. J'aime trop tendrement Marianne pour ne pas m'intéresser à tout ce qui la touche, elle et les siens. Souvent j'ai parlé de la France libre à une personne qui connaît les journaux ; hier on me disait que c'était miracle que la France libre vécût encore. Et ce miracle est dû uniquement à l'énergie de M. La Guillaumie qui a cru qu'à force de talent, de persévérance, de travail, sans argent, sans appuis, il arriverait à se créer honnêtement ube situation. Il n'a pas réussi, il est à bout de force. Il va falloir qu'il succombe, qu'il se laisse mourir ou qu'il se vende. Il semble probable que c'est par là qu'il finira, le seul moyen pour lui, parait-il, d'échapper à la faillite.

Cela n'était que la confirmation de ce que Marianne avait dit à François, mais avec ce point nouveau cependant et intéressant qui montrait comme possible la vente de la France libre. Si cette vente se réalisait, la faillite était évitée et les angoisses de Marianne n'avaient plus de raison d'être.

«— N'est-ce pas, continua Berthe, c'est audacieux de partir ainsi pour la fortune et la gloire, en s'imaginant qu'on réussira. Personne plus que moi n'a suivi avec sympathie l'entreprise de M. La Guillaumie, non seulement parce qu'il est le père de Marianne, mais aussi parce que, entre cette entreprise

et la mienne, 11 y avait plus d'un point de ressemblance. Moi aussi J'ai voulu me gagner honnêtement une situation par le travail et le talent ; mol aussi f ai cru qu'on pouvait arriver h la gloire par la volonté et la persévérance, et... c'est Ici que je suis arrivée.

François se trouva embarrassé; le sujet était au moins gênant. Que dire? Justement il était d*une maladresse insigne pour parler sans rien dire ; et dans sa bouche, les choses les plus banales prenaient tout de suite une précision fâcheuse.

Rien ne lui venant à l'esprit, il se tut en gardant sur ses lèvres un sourire dont il sentait toute la niaiserie.

Heureusement elle lui vint en aide en continuant ;

—■ N'importe qui de mon ancien monde se serait présenté ici, je ne l'aurais pas reçu ; mais Marianne éera votre femme, et, puisque je ne peux plus la voir, je n'ai pas pu résister au désir de parler d'elle avec vous. Les dédains, la fierté, les mensonges, les affectations de raillerie que j'aurais avec un autre ne sont pas de mise avec vous. C'était ça ou mourir de faim. J*étais méprisée pour ma misère, je le serai pour mon luxe. L*un est-il plus terrible que l'autre ? Ce n'est pas moral ce que je dis là ; mais ce n'est pas moral non plus d'être pauvre. On peut trouver que jenaî pas lutté assez longtemps, mais je vous assure que j'ai lutté tant que j'ai pu. Pour la partie de cette lutte qui s'est passée à Hannebault vous en avez été témoin. Je croyais que je pourrais arriver par le théâtre, comme M. La Guillaumîe cfoyaît qu'il pourrait

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arriver par le journal. Je n'ai pas pu. Fallait-il mourir de faim? Oui, peut-être. Je n'ai pas eu ce courage. Au moins j'ai fait le bonheur de fn^ famille. lisez XOfficiel fle pç matii^ et vous verrez que mon t)eaufrère, M. Halbout (Isidore-Narcisse), maire d'Hann^bauUf ^3t nommé chevalier de la Légion d'honneur pour services exceptionnels. Les amis de ma sœur n'avaient pas pu lui obtenir cette récompense si biçp méritée... les miens ont été plus heureux.

Elle avait débité la fio de ce coupât en corné, dienne qui a travaillé sa diction et ses attitudes, en mettant dans son accent une raillerie dédaigaeuse ; mais tout de suite elle changea de ton et sa voii^ prit une gravité émue.

— Quand je parle de ma famille, je ne parle pas de mon père, dit-elle. Il est toujours le pauvre homn^ qu'il était, vivant misérablement dans son mouliq, puisque Je n'ai pas le droit de m'oecuper de lui. Je lui donnerai cette preuve de respect de le laisser pauvre. De même je donnerai aussi à Marianne cette preuve d'estime et d'affection de la laisser ignorante de ce que je suis devenue. Me promettez-vous de ne pas lui parler de moi ?

C'était là un engagement qui entrait trop bien dans les dispositions de François pour qu'il ne s'empressât pas de faire ce qu'elle lui demandait.

— Je Vous le promets, dit-il.

— J'ai encore une autre demande à vous adresser. Quand vous serez mariés...

-- Quand serons^nous mariés ? interrompit-il, ne

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sachant trop ce qu'elle voulait lui demander, et ayant peur de s'engager imprudemment.

— Enfin quand vous serez mariés, et il me semble que les affaires de M. La Guillaumie doivent hâter le moment où il sera heureux de vous avoir pour gendre, — quand vous serez mariés, vous ferez votre voyage de noces, et sûrement vous passerez par Paris ?

La peur de François devint plus vive.

Berthe continua, comme si elle ne remarquait pas sa gène :

— Vous la conduirez au thé&tre. Eh bien, ce jourlà, prévenez-moi par un mot. Sans me montrer, sans que Marianne puisse soupçonner ma présence, j'irai la voir.... de loin. Quand je l'ai quittée, je ne savais pas que c'était pour toujours. Je veux une dernière fois passer quelques heures près d'elle. Est-ce promis ?

François était touché de cette affection et aussi de la situation de cette pauvre fille.

— C'est promis, dit-il en se levant.

Gomme il regardait autour de lui avec curiosité cet ameublement oriental, elle l'interrompit.

— Quelle drôle de chose que la vie I dit-elle avec un triste sourire ; je n'ai jamais pu trouver un mari gui me fit l'existence la plus modeste. Je vous assure que je n'aurais pas été bien exigeante. J'aurais été une bonne femme ; j'aurais aimé mon mari.

Elle le reconduisit jusqu'au vestibule.

C'était le surlendemain, à quatre heures de Taprèsmldi, qu'on devait faire à madame Néel les offres réelles de huit cent mille francs.

— Soyez là, recommanda Gontaud, et mettez l'occasion à profit ; je ferai en sorte de m'y trouver aussi pour dire un mot, mais je compte plus sur la musique de Tor que sur les paroles. Â quatre vingts ans, c'est cette musique qu'on entend le mieux et qu'on goûte le plus.

C'était deux jours encore à passer à Paris, et cela contrariait François qui n'avait demandé qu'un congé de vingt-quatre heures ; mais les circonstances étaient trop critiques pour quil pût retourner à Hannebault.

En sortant de chez Gontaud il allaprendre sa grandemère pour qu'elle dînât avec lui.

Mais cette fois, madame Néel ne voulut pas se laisser conduire au restaurant de la gare.

— Faisons des économies, dit-eUe, j'aurais vécu plus d'un mois avec ce que tu as dépensé hier.

Et elle le conduisit dans une crémerie du passage.

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