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II

218 LES BESOIGNKUX

— Ce qui me fait mal, ce n'est pas de manger trop.

Il s'écoula un certain temps avant qu'on servît le poisson, et François se garda bien de presser le garçon, pensant qu'il était bon pour sa grand'mère de manger lentement. Ils purent donc causer, mais sans que François abordât ce qu'il avait à dire; ce n'était point dans une salle de restaurant qu'il pouvait s'expliquer et presser sa grand'mère.

— Qu'est-ce qui t'amène à Paris ? demanda-t-elle.

— Une chose grave que je vous dirai après dîner quand nous serons en tête-à-tôte.

— As-tu perdu ta place?

-— Non, rassurez-vous,

— A la bonne heure; que deviendrions-nous si t" ne gagnais rien I

Gela ne paraissait pas indiquer qu'elle fût disposée à accepter la transaction; mais peu impoï" tait; quand il aurait parlé elle changerait de sentiment; comment ne se laisserait-elle pas toucher?

François ne s'inquiétait donc pas, et il V^^^^^ plaisir à la voir manger, car tout en disant : « G ^^^ mutile, nous n'avons pas besoin de ça »i elle d^ vorait tout ce qu'il lui servait.

— Dînons tentemçnt, répétait-il, rien ne no^^ presse.

Mais elle ne l'écoutait guère, et elle continuait^ manger et à boire sans perdre un instant, coxnm^ l'eût fait une jeune fille de quinze ans affamée.

Quelle pitié! Que de privations longuement accumulées disait cette faim che^ une vieille femme d^ 1

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quatre-vingts ans I Que de misères disait aussi sa pauvre toilette, sa robe usée, rapiécée et reprisée partout, son chapeau de paille roussi, aux brides tordues en ficelle. Et cependant dans ces guenilles, ses yeux ardents, son air alerta» ses mouvements vifs et décidés, montraient combien elle était solide et résistante. Combien d'autres h sa place fussent mortes, depuis longtemps, à la peine I Elle, au contraire, semblait ne pas vieillir ; et sur sa face ridée, creusée avant Tâge par la fièvre de l'impatience et les exaspérations de l'iniquité, François ne remarquait pas de rides nouvelles ; il la retrouvait telle qu'il l'avait toujours vue.

Ce n'était qu'il la dérobée qu'il l'observait, de peur de la gêner ou de la troubler; h un certain moment il vit qu'elle glissait un morceau de pain dans sa poche.

Quand il voulut conunander le dessert elle fit une résistance énergique qu'il ne put pas vaincre.

— Non, dit-elle, pas de dessert ; il y a plus de dix ans que je n'en ai mangé; ce serait une mauvaise habitude à prendre. J'ai très bien diné; trop bien dîné.

— Maintenant, dit François, quand il eut payé Taddition, je vais vous accompagi^er chez vous, nous causerons.

— Je pourrais aller oiudi toi, dit-elle avec un certain embarras.

— Non, il vaut mieux que je vous accompagne- Elle ne se défendit pas davantage, bien qu'elle

parût peu désireuse que son petit-fils vînt chez elle.

En passant devant la boutique d*un épicier, elle Tarrôta :

— Il faudrait acheter une bougie, dit-elle, j'ai fini la mienne hier.

Gomme il allait entrer dans la boutique elle le retint :

— Achètes-en deux, car j'en dois une à la concierge. Achète aussi une botte d'allumettes.

Voilà donc pourquoi elle ne voulait pas qu'il vînt chez elle : pour qull ne vit pas qu'elle n'avait même pas une bougie et une botte d'allumettes.

François n'était pas venu chez sa grand'mère depuis qu'elle habitait le passage Tivoli; il croyait trouver chez elle le mobilier qu'il avait connu dans son logement de la rue Villedo, et qui, sans être confortable, était au moins sufQsant. En entrant dans une petite chambre mansardée, située au fond d'un couloir, il fut surpris et encore plus ému de la misère de son ameublement : un petit lit en fer re- ^ couvert d'une couverture grise de soldat, une chaise de paille, un méchant guéridon boiteux, un bougeoir en porcelaine sur la cheminée , à côté d'un ; Code au dos usé et & la tranche noircie, une cruche en grès dans un coin, une malle et c'était tout. Dans la cheminée, où il n'avait pas été allumé de feu de- ' puis longtemps, étaient entassés des papiers graisseux, qui évidemment avaient enveloppé des côtelettes de cochon et des charcuteries.

Bien que François ne fût pas un observateur de profession, il lui suffit d'un coup d'œil pour recons-.;^ tituer la vie de sa grand'mère en ces derniers temps»

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et comprendre à quel dénuement elle était réduite, sans feu, sans lumière, n*ayant pour nourriture que ce qu'elle achetait chez le charcutier, buvant l'eau de cette cruche, tout en feuilletant ce Gode, — son unique lecture.

S'asseyant sur son lit, elle voulut qu'il prît la chaise.

— Maintenant, dit-elle, causons. Qu'as-tu de grave à m'apprendre? Mais ne parle pas trop haut, les cloisons sont minces ; il est inutile que mes voisins connaissent nos afitaires.

— C'est d'un projet de mariage que j'ai h vous entretenir.

— Tu veux te marier I s^écria-t-elle, oubliant ellemême la recommandation qu'elle venait de lui adresser de parler bas.

— Trouvez-vous donc que Je ne suis pas d'âge & penser au mariage?

— Au contraire, mon cher enfant ; j'ai pensé bien souvent que tu devais te marier. J'ai été la femme la plus heureuse de la terre, pendant mes années de mariage ; ton père et ta mère se sont tendrement aimés ; et je t'aurais depuis longtemps déjà conseillé de prendre femme si je n'avais cru qu'il valait mieux attendre la fin de notre procès qui, en te mettant une belle fortune aux mains, te permettrait de choisir la jeune fille que tu voudrais sans que tu eusses un

• refus à craindre. On ne refuse pas, si riche ou si flère qu'on soit, un mari qui vous offre cinq cent mille francs de rente.

François écoutait sa grand'môre avec béatitude.

Que pouvalt-îl demander de plus? Assurément sa cause était gagnée sans qu'il eût à la plaider.

— Attendre la fin d'un procès pour se marier serait peut-être imprudent, dit-il en souriant.

— Ohl certainement. Depuis plus de soixante ans, je l'attends, la fin de ce procès. Quand je me suis mariée il était engagé ; si j'avais attendu d'être mise en possession de nos bois pour me marier, je serais maintenant un peu vieille pour trouver un mari.

Et tous les deux, en même temps, ils se mirent h rire.

— Je comprends donc très bien, continua madame Néel, que tu n'aies pas voulu attendre. D'ailleurs, ce n'est pas parce que tu aurais cinq cent mille francs de rente que tu trouverais une femme, qui, mieux que celle que tu as choisie, pourrait te rendre heureux. Si la fortune a du bon quand il s'agit de mariage, c'est parce qu'elle aplanit les difficultés et qu'elle égalise les situations, enfin c'est parce qu'elle agrandit le rayon dans lequel peut s'exercer notre choix, puisqu'on peut aller de la pauvre à la riche avec la presque certitude de recevoir le même accueil auprès de l'une qu'auprès de l'autre. Mais dès là que le choix est arrêté, qu'importe la fortune ? Ce n'est pas elle qui fait les bons ménages.

Pouvait-on mieux parler? N'était-ce pas la sagesse appuyée sur l'expérience qui s'exprimait ainsi? Lorsqu'il n'était plus question de son procès, sa grand'mère était une brave femme pleine de sens, de droiture et de bonté.

— Donc ton choix est fait? continua madame Néel.

— Oui, grand'mère ; une jeune flUe que j*aime et qui m'aîme.

— D'où est cette jeune fille?

— D'Hannebault, où sa mère est maîtresse de pension. Il y a deux ans que je la connais et que je la vois dans Tintîmité, faisant de la musique avec elle plusieurs fois par semaine. Ce n'est donc pas seulement par sa beauté que j'ai été séduit ; je l'ai été aussi, je l'ai été plus encore peut-être par ses qualités morales : la bonté, la douceur, la simplicité, la franchise.

— Dis-moi qu'elle a toutes les qualités, interrompit madame Néel en souriant, c'est plus simple et plus vite fait.

— Oui, grand'mère, toutes les qualités, au moins je ne vois pas celles qui lui manquent.

— Eh bien, mon enfant, s'il en est ainsi, et je n'ai aucune raison pour croire qu'il en est autrement, car tu es un garçon raisonnable et avisé, je suis heureuse de ton choix et tu as mon consentement. Je ne sais pas si je pourrai assister h ton mariage, cela dépendra de mon procès; mais si je ne peux pas aller à Hannebault, tu m'amèneras ta jeune femme : je veux l'embrasser. Et puis je veux voir aussi comment elle portera un jour, bientôt peut-être, plus tôt que nous ne pensons, sa grande fortune. Elle est jolie, m'as-tu dit?

— Plus que jolie, vraiment belle, grande, grasse, avec une peau de rousse, riche de santé, élégante dans sa démarche.

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— Distinguée, Je vois?

— Le port de tète d'une reine et un air d'intelligence dans la physionomie qui dit tout de suite l'élévation de son esprit.

— Allons I elle sera digne de la fortune. Et h quand le mariage?

— C'est vous qui fixerez la date, grand'mère.

— Comment cela ?

— Il se fera tout de suite si vous voulez, et plus tard seulement, à une époque indéterminée, éloignée peut-être, si vous ne m'accordez pas ma demande.

— Une demande à m'adresser, toi I Dis-la vite.

— Je vous ai expliqué, que la jeune fille que j'aime s'appelle Marianne et a pour mère la maîtresse de pension d'Hannebault. Si je ne vous ai pas parlé de son père, ce n'est pas qu'elle soit orpheline, mais ce père habite Paris.

— Il y a séparation entre le mari et la femme ?

— Pas du tout : la mère habite Hannebault parce que c'est là qu'est sa pension ; et le père habite Paris parce qu'il est journaliste. Au reste, vous connaissez sans doute son nom et le titre de son Journal : M. La Guillaumie, directeur de la France libre?

— Je ne lis pas les journaux.

— C'est un journal nouveau fondé par M. La Guillaumie, et qui doit être pour lui et pour sa famille la source d'une belle fortune.

— Je suis heureuse de cela ; il est bon que dans un ménage la fortune ne vienne pas d'un seul côté.

— En attendant que cette fortune soit réalisée, M. La Guillaumie, qui en est encore à la période des

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commencements, a besoin qu'on lui vienne en aide, et c'est & ce propos que J'ai une demande à vous adresser.

— Très bien ; je donnerai volontiers ma signature pour la somme que tu jugeras h propos de mettre h la disposition de ton beau-père... pourvu qu'elle soit rai, sonnable, car il ne faut jamais faire des folies, même des folies d'amour. En signant une délégation sur les sommes qui nous reviendront, notre procès gagné, H. La Guillaumie, qui doit avoir des relations dans le monde des affaires et de la spéculation, trouvera certainement les fonds qui lui sont nécessaires.

François n'avait pas prévu cette offre. Comment dire à sa grand'mère qu'il ne pouvait pas la soumettre h La Guillaumie sous peine de se faire rire au nez ? Une délégation à prendre sur les sommes qui reviendraient h madame Néel quand celle-ci aurait gagné son procès I Quel homme d'affaires, quel spéculateur accepterait un pareil arrangement et le prendrait au sérieux ? Il n'y avait assurément que sa grand'mère pour croire que la chose était possible.

Que répondre ?

Sa grand'mère le regardait, surprise de ce silence.

En tous cas, il devait la remercier ; ce qu'il fit, mais un remerciement n'était pas suffisant.

— La négociation d'une délégation demanderait du temps, dit-il enfin, et justement nous n'avons pas ou plutôt je n'ai pas le temps. Il faut que tu saches que le chef de notre maison, M. Thierry Dubuquois, s'est mis en tôte d'épouser Marianne, et c'est là un si

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beau mariage que M. La GuîUaumîe sô laisse

éblouir.

— M. Thierry Dubuquois olTre-WI dix millions? demanda Madame Néel en prenant un air important.

— Beaucoup plus, îe croîs, et ce qu*il offre, il le possède réellement.

— N'as-tu pas fol en nos droits ?

— Je ne dis pas Cela, mais ces droit sont suspendus à un procès, et la fortune de la famille Dubuquois n'est suspendue h rien ; elle est là, visible, certaine, considérable.

— Tu m'as dît que la jeune fille t'aimait.

— Il ne s'agit pas de la jeune fille, il s'agît du père, et un homme de cinquante ans n'envisage pas la vie au même point de vue qu'une femme de vingt.

François ne pouvait pas dire que Marianne n'épouserait jamais Thierry, car alors sa grand'mère lui répondrait sûrement que sMl en était ainsi, il n'y avait qu'à attendre que le procès fût définitivement gagné ; il resta donc sur cet argument sans aller au delà.

— Que veux-tu de plus ? demanda Madame Néel en regardant autour d'elle et en montrant de la main le misérable mobilier de la mansarde ; ce n'est pas dans ma position, quand il y a deux heures j'en étals réduite à mendier deux sous pour ne pas mourir de faim, que je peux te mettre à même de venir en aide à M. La Guîllaumie.

— Vous le pourriez sî vous vouliez, grand'maman-

— Et comment?

— En acceptant la transaction qu'on vous propose.

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D'un bond madame Néel se leva de dessus son Ut.

— Que j'accepte une transaction 1 s*écria-t-elle en se mettant à marcher ; que j'abandonne la cause que ton grand-père que ton père ont soutenue I que je reconnaisse qu'ils ont eu tort I

— Il ne s'agît pas de cela.

— Que j'abandonne dix millions pour sept ou huit cent mille francs I

— Le certain pour l'incertain.

— Jamais I Tu entends, jamais. Tu sais que je suis une femme de résolution, que je sais ce que je dis, et que je dis ce que je veux : jamais I

Cela fut lancé avec une énergie qui était bien plutô t d'une femme de quarante ans pleine de force et de santé, que d'une pauvre vieille de quatre-vingts ans, affaiblie et courbée par la misère.

Cependant François ne se découragea pas.

— Je ne me suis jamais permis d'intervenir dans vos affaires, dit-il, et si je vous ai quelquefois écrit ce que j'en pensais, je n'ai jamais au moins insisté. Aujourd'hui, si j'insiste malgré votre réponse, c'est qu'il ne s'agît plus seulement de vos affaires : il s'agit de moi, de ma vie, de mon bonheur, de mon amour, de mon mariage. Vous m'avez toujours dît, n'est-ce pas, que vous ne souteniez ce procès que pour moi?

— Assurément, pour que tu profites des efforts, des peines et des misères que nous avons supportés, pour que tu sois heureux un jour, pour que moi, la dernière survivante de tous ceux qui ont souffert, je sois heureuse en toi .

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— Et bien, puisque vous voulez que je sois heureux, et puisque vous n'avez que mon bonheur pour but, assurez mon mariage en acceptant cette transaction qui nous met dès demain aux mains une belle fortune*

— Une belle fortune, huit cent mille firancs, quand, dans quelques mois, dans quelques semaines peutêtre, nous aurons dix millions I

— Qu'importent ces dix millions dans quelques mois, si alors ils valent moins pour moi que huit cent mille francs aujourd'hui?

— Tu parles en amoureux.

— Justement.

— Et les amoureux sont des fous. Mais si je t'écoûtais, ma folie, à moi vieille femme de quatre vingts ans, serait cent fois plus coupable que la tienne.

— Vous comptez sur dix millions ? Mais si vous perdiez ce procès.

— C'est impossible.

~ Enfin admettez un instant qull peut être perdu, alors la folie ne serait-elle pas d'avoir refusé les huit cent mille francs de la transaction?

— Mais comprends donc que si Ton m'offre huit cent mille francs, c'est parce qu'on est à bout d'expédients ; qu'on ne peut plus traîner le procès ; qu'il va aboutir ; et qu'on va être obligé de me mettre en possession de dix millions. C'est parce qu'on le sait qu'on me dit : « Transigeons : demain je devrai vous payez dix millions ; aujourd'hui Je vous offre huit cent mille francs et tout sera fini. » Et toi, un garçoq

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sensé, je veux dire gui serait sensé s'il n'était amoureux, tu me conseilles d'accepter I Mais Je serais folle, folle à lier et tu devrais me faire interdire, si je t'é* coûtais.

— Je n'aurais pas assez de paroles pour vous remercier.

— Comment, tu t'imagines que j'd lutté pendant cinquante ans ; que J'ai donné ma vie entière à ce procès, mon temps, mon intelligence, ma santé, mon plaisir; que j'ai supporté toutes les misères, le froid, la faim, la pauvreté honteuse ; que j'ai mendié ; que je n'ai pas été femme, que je n'ai pas été mère, n'étant que ce qu'il y a de plus ridicule dans le monde, une plaideuse ; que je n'ai pas pu t'élever, te soigner, te suivre et me faire aimer de toi, me réduisant volontairement à la solitude dans une mansarde de Paris, moi, une campagnarde ; tu t'imagines qu'après soixante années de cette existence et de cette lutte qui m'a dévorée, tu t'imagines que quand je touche enfin au but, je vais m'arrôter et dire à mes persécuteurs : « Grand merci, j'accepte avec reconnaissance ce que vous voulez bien me donner, — la dixième partie de ce que vous me devez I » Crois-tu que cela soit possible ?

— Je crois que la somme qu'on vous propose est assez importante pour que nous nous en contentions ; je vous assure que pour moi huit cent mille me paraissent plus que sufQsants pour être heureux.

— Et moi je t'assure que si j'avais la faiblesse de les accepter, je ne tarderais pas à mourir, tuée par les regrets et les remords.

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— C'est la première fois que je vous adresse une demande, me refuserez-vous, grand'maman, quand d'un mot vous pouvez laire mon bonheur ? Il n'y a qu'un instant vous regrettiez de n'avoir pas pu être une mère pour moi. Soyez aujourd'hui ce que vous n'avez pas pu ôtre. Vous regrettiez de ne vous être pas fait aimer : que ne devrions-nous pas de tendresse et de gratitude, ma femme et moi, à celle qui aura fait votre bonheur. Ne sentez-vous pas comme vous nous serez chère ? Ne vous voyez-vous pas vivant enfin de la vie de famille, débarrassée des soucis de ce procès, heureuse et tranquille au milieu de vos petits-enfants ?

— Crois-tu donc que je n'en veuille pas de cette vie de famille? J'espère bien en jouir bientôt... quand ce procès sera terminé et définitivement gagné. Pour avoir quatre-vingts ans, je ne suis pas mourante, Dieu merci I J'ai encore des années devant moi. Je les passerai avec vous, tranquille, heureuse, comme tu dis.

— Et si Marianne est la femme de M. Dubuquois?

— Tu m'as dit qu'elle t'aimait. Elle n'épousera pas M. Dubuquois ; elle t'attendra.

— Mais son père peut le marier demain.

— Il ne fera pas cette folie quand il saura que pro' chainement ta fortune égalera celle de M. Dubuquois.

— Mais il ne peut pas attendre.

— Un homme d'affaires qui ne sait pas gagner du temps n'est pas un homme d'affaires. Je le verrai, si tu veux, et lui expliquerai la situation. Quant h me

faire accepter cette transaction, n'insiste pas ; je ne l'accepterai jamais, jamais, jamais I

Tout ce que François put obtenir d'elle ce fut qu'elle ne vît pas La Guillaumie pour lui expliquer la situation.

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François rentra à son hôtel, fort abattu; il s'était si souvent répété : « Il est impossible que ma grandmère me refuse », qu'il ne pouvait pas croire à ce refus.

Avait-il donc mal plaidé sa cause? Et il cherchait à se rappeler ce qu'il avait dit.

En même temps il se rappelait les répliques de sa grand'mère, et, en les examinant, il comprenait les causes de ce refus, qui tout d'abord lui avaient paru inexplicables.

Il était sa vie môme, ce procès, et elle ne pouvait se décider à l'abandonner. D'ailleurs, avec la foi qui l'avait soutenue pendant tant d'années, elle avait la certitude qu'il allait se terminer dans quelques semaines, dans quelques mois au plus, et elle ne voulait pas, pour quelques centaines de mille francs, sacrifier les dix millions qu'elle allait toucher.

Tout ce qu'il pouvait dire à ce sujet n'avait aucune importance pour elle : elle savait qu'elle allait enfin gagner son procès ; elle était certaine qu'on lui accorderait ses dix millions.

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Tant que cette foi et cette certitude ne seraient pas ébranlées, tout ce qu'il dirait, tout ce qu'il tenterait ne signifierait rien.

Ce n'était pas lui qui ne savait rien ou presque rien de ce procès qui pouvait la convaincre; il n'avait aucune autorité pour parler des choses de la justice, et il était tout naturel qu'elle ne Técoutât pas, elle qui en aurait remontré à l'avoué le plus retors.

Quelqu'un avaît-il cette autorité?

Pour lui, toute la question était là maintenant.

Depuis son enfance et aussi loin que remontaient ses premiers souvenirs, il avait été habitué à entendre sa grand'mère dire, comme elle venait de le lui répéter, que son procès ne durerait plus que quelques semaines, quelques mois au plus. Et cependant depuis cette époque il n'avait pas avancé d'un pas.

Gomme il allait avoir sept ans, sa mère, malade depuis plusieurs mois, avait dû se rendre aux eaux des Pyrénées ; déjà le patrimoine de la famille Néel était dévoré, et pour faire ce voyage, qui rétablirait la santé de la malade, on avait attendu que le procès fût gagné. Ils habitaient alors tous ensemble une petite maison perdue dans la plaine aride qui s'étend entre Asnières et Colombe, et tout seul il soignait sa mère, car dès le matin son père et sa grand'mère s'en allaient à Paris s'occuper du fameux procès. Il se rappelait, comme s'il les entendait encore, les paroles de sa mère disant : « Si nous pouvions partir. Je reviendrais de là-bas guérie. » Le soir, sa grand'-

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mère et son père rentraient, et alors c*étaîent des assurances qu'il n'y en avait plus que pour quelques Jours. Ils avaient duré ces jours; l'automne avait remplacé l'été, et au commencement de l'hiver la malade était morte sans avoir pu faire le voyage qui devait la guérir. Il y avait vingt-deux ans de cela, et ce n'était pas seulement sa grand'mère qui avait la certitude qu'en quelques jours le procès serait terminé, c'était son père aussi.

Qui pouvait savoir si vingt-deux ans, si cinquante ans ne s'écouleraient pas encore avant que la justice eût rendu un jugement sur lequel il serait impossible de greffer de nouvelles chicanes ?

Voilà ce qu'il fallait qu'on expliquât à sa grand'mère, et de façon à le lui imposer.

Bien qu'il connût peu les affaires de sa grand'mère, il savait qu'elle avait Gontaud pour avocat, et que son avoué s'appelait Nougaret; il résolut de les voir. Peut-être pourraient-ils lui faire entendre raison. De Nougaret il savait que c'était un avoué, voilà tout. Mais, si peu au courant qu'il fût des choses et des hommes du Palais, il connaissait le nom du célèbre avocat, sa réputation d'intégrité, son talent, la haute situation qu'il occupait.

C'était précisément Thomme qu'il lui fallait ; si celui-là n'amenait pas sa grand'mère à accepter la transaction proposée, il faudrait renoncer à la convaincre. Que Gontaud ne fût pas disposé à transiger, c'était ce que François n'admettait pas. N'était-ce pas un homme sage et raisonnable ?

Le lendemain matin, à huit heures, François son-

naît à la porte de l'avocat, un peu timidement, car, dans son ignorance des usages du Palais, il s'imaginait que l'heure était peut-être bien matinale. A son grand étonnement, il trouva dans le salon où on l'introduisit sept ou huit personnes, arrivées avant lui, qui attendaient.

François n'avait jamais eu de procès, et Jamais il n'avait été malade; il ignorait ce qu'est l'attente chez les grands avocats et chez les grands médecins où tant de gens donnent, à ceux qui ont assez de calme pour regarder autour d'eux, la triste comédie de leurs angoisses ou de leurs souffrances. Il fut frappé de Tagitation et de l'impatience de ses voisins. Les uns, incapables de rester en place, marchaient en long et en large dans le salon ; d'autres se racontaient leurs affaires avec des gestes violents et des éclats de voix qui, de temps en temps, détonnaient dans le silence du salon ; près de lui une femme jeune encore, voilée d'un double voile de gaze, marmottait des paroles inintelligibles comme une leçon apprise qu'elle se répétait, et de temps en temps, ouvrant un carnet, elle écrivait quelques mots au crayon, les points de repère évidemment du récit qu'elle préparaît.

Il était près de dix heures quand son tour ar riva.

Il trouva l'avocat assis à un immense bureau chargé de dossiers, ayant près de lui un petit guéridon, sur lequel était une assiette avec de la viande froide, une tasse et une théière.

— Monsieur, dit l'avocat parlant la bouche pleine,

que puis-je pour vous? En deux mots, je vous prie. II faut que je parte pour Taudience.

— Je suis le petit-fils de madame Néel, pour qui vous avez si souvent plaidé ; je viens vous demander d'user de votre influence et de votre autorité pour décider ma granà*mère à accepter la transaction qu'on lui propose.

L'avocat était fort occupé à manger, fort pressé; cependant, à ce mot, il tourna la tète vers François et le regarda un moment comme pour lire en lui.

— Vous savez quelle est l'importance de ce procès I dit-il.

— Parfaitement, ma grand'mère compte sur dix millions.

— Ne parlons que de la moitié ; c'est dans ce cas cinq millions qu'il s'agit d'abandonner pour huit cent mille francs.

— Cinq millions problématiques et réalisables dans un avenir plus ou moins éloigné, contre huit cent mille francs certains et immédiats.

De nouveau l'avocat le regarda plus attentivement encore, plus profondément que la première fois.

— Vous êtes commerçant. Je crois ? demanda-t-il.

— Non, monsieur ; chimiste de la maison Dubuquois.

François avait fait cette réponse machinalement, sans penser à ce qui pouvait dicter cette question; mais en parlant, il comprit ce que Gontaud che^ chait à savoir.

— Vous vous demandez, n'est-ce pas? dit-il, si je n'ai pas un besoin pressant d'argent qui me fait sa-

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crîfier cinq millions à huit cent mille francs réalisables dans quelques jours. J'ai, en effet, une raison personnelle qui me fait désirer cette transaction : mon mariage qui se fera aussitôt que cette transaction sera acceptée par ma grand'mère, et qui ne se fera que quand cet interminable procès sera décidément gagné... s'il Test jamais. Gontaud tendit la main à François :

— Vous êtes un brave garçon, ditril, attendez-moi un moment ; nous irons ensemble au Palais et nous causerons en voiture; nous aurons quelques minutes.

Ce fut seulement quand le coupé de Gontaud roula vers le Palais de Justice que l'entretien reprit :

— Vous avez tout à l'heure, dit Gontaud, invoqué ce que vous appelez mon influence et mon autorité. Je voudrais les mettre à votre service ; mais personne n'a d'influence, personne n'a d'autorité sur votre grand'mère; ses conseils, son avocat, son avoué, moins que qui que ce soit, car elle se croit plus forte que nous, et elle Test en réalité... au moins pour son affaire. Je n'ai jamais mieux plaidé dans ce procès que lorsque je me suis borné à répéter ce qu'elle venait de me dire avant l'audience, non seulement en fait, ce qui n'a rien d'étonnant, mais encore en droit et en procédure. Vous voulez qu'elle accepte cette transaction. C'est ce que je lui ai déjà conseillé. Elle ne m'a pas écouté: Et elle m'a quitté, furieuse contre moi, en me disant qu'à force de plaider j'avais perdu la notion du juste et de

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l'injuste, que je ne voyais que les circonstances, enfin que je n'étais qu'un sceptique.

— Vous savez combien elle est vive, interrompit François.

— Mieux que personne, car nous nous sommes fâchés déjà bien souvent; et si j'ai consenti à plaider de nouveau pour elle, c'est parce que j'ai été touché de l'iniquité criante dont elle est victime, et que j'ai considéré comme un devoir professionnel l'obligation de lui faire rendre justice. Voilà pourquoi je lui ai conseillé d'accepter cette transaction, qui assure au moins la tranquillité de ses dernières années. Mais elle est la femme la plus entière, la plus absolue, la plus tenace que j'aie rencontrée. Il y a trois ans, des capitalistes lui ont proposé cinquante mille francs de rente et tous les frais à faire pour son procès, à condition que, le procès gagné, ils partageraient avec elle le bénéfice qu'il donnerait. Elle a refusé. N'est-il pas tout naturel, étant donné son caractère, qu'elle refuse aujourd'hui la transaction? Ce que je lui dirais, elle ne l'écouterait pas. Tout ou rien.

Comme François laissait voir son découragement?

— Peulr-être ne faut-il pas désespérer encore, continua l'avocat. Qui sait ce que la vue et la musique de huit cent mille francs en or peuvent produire? Je vais m'informer du jour et de l'heure oh on lui fera ces offres réelles « en espèces comptées et délivrées », comme disent les huissiers. Trouvez-vous près d'elle à ce moment. Adressez-vous à son cœur

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en même temps que cet amas d*or tentera sa misère, et peut-être un miracle s*opérera-t-il. Revenez ce soir, chez moi, à six heures ; vous aurez votre renseignement.

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Gontaud avait déposé François à l'entrée du Palais de Justice. C'était une Journée entière à passer.

A quoi employer les huit heures qull avait devant lui avant de retourner chez Gontaud? Il était désœuvré, dévoyé sur le pavé de Paris.

Gomme il se promenait le long du quai, regardant la Seine machinalement, marchant droit devant lui, sans but, l'idée lui vint d'aller voir Berthe d'Escoran; il parlerait d'elle à Marianne,, qui serait heureuse qu'il eût eu la pensée de lui donner des nouvelles de son amie. Et puis il parlerait de Marianne avec Berthe; n'était-ce pas la meilleure façon pour lui de passer cette journée d'attente?

Ce que Toussaint prétendait être de l'histoire ancienne n'était pas du tout vérité pour lui, et il était bien plus disposé à croire que Berthe demeurait toujours à Grenelle, rue Mademoiselle, chez son cousin, qu'à admettre qu'on la rencontrait en équipage sur le persil.

Il irait donc h Grenelle.

LES BSSOIGNBUX 241

Il avait Tesprit ainsi fait qu'il retenait admirablement tout ce gui était chiffre ; une date, un numéro se gravaient dans sa mémoire et n'en sortaient plus. II alla droit au magasin de tapisserie au-dessus duquel on lisait en lettres jaunes le nom de d'Escoran. Deux femmes se tenaient dans la boutique où il entra : Tune, vieille, du côté des journaux et de la papeterie; l'autre, jeune, du côté des ouvrages en tapisserie, toutes deux à Tair affable et doux.

Ce fut à la vieille qu'il s'adressa :

— Je voudraiis voir mademoiselle Berthe d'Escoran, dit-il.

Instantanément la physionomie de la vieille femme se fit sévère et sombre.

— Elle n'est pas ici, répondit-elle.

— A quelle heure pourrais-je la trouver chez elle?

— Je ne sais pas.

C'était là une réponse si bizarre que François crut qu'on se défiait de lui.

— Je lui apportais des nouvelles d'Hannebault, dit-il, de la part de son amie, mademoiselle Marianne La Guillaumie.

Mais cela n'éclaira pas le visage de la vieille femme.

— Mademoiselle d'Escoran ne demeure plus ici, dit-elle sèchement

Cela paraissait justifier les insinuations de Toussaint, et l'équipage devenait vraisemblable ; cependant François continua :

— Pouvez-vous me donner son adresse ? demandat-il.

H y eut un court instant d'hésitation.

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