‹ Les besoigneuxChapitre 11 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

— C'est là que j'ai fait mes meilleurs repas, ditelle, quand j'étais riche et que je pouvais mettre dixhuit sous à mon dtner.

François n'était point un habitué du café Anglais, il tronva la cuisine de la crémerie suffisante. Le lendemain ils dînèrent là encore.

— - Quand pars-tu? lui demanda sa grand'mëre.

— Demain soir ou après-demain matin.

— Es-tu libre demain, à quatre heures ?

Cette question apprenait à François ce que sa graQâ'màre voulait lui dire ; mais il na Qrut pas utile de laisser voir qu'il Bavait ce qui dQvsiit 9Q passer le lendemain à quatre heures : Il OQQnaissait le oardctère défiant de sa grand'môrei le mieux était de ne pas se livrer.

'^ Je aérai libre si vous déairefs que je le soiâ, diMl.

— J'ai été avisée qu'on devait venir demain ft quatre heures me faire des offres réelles ; si tu vdui te trouver là, cela aura peut**6tre de Tintéràt pour toi.

— Ce qui aurait de l'intérôt pour moi, ce serait votre aeeeptation qui assurerait notre bonbeur i tous.

^^ Qe qui assurera notre bonheur, ce sera le gain de mon procès, et cela arrivera bientôt, sois-en sûr* Mets toutes tes ressources à ma disposition, et nous presserons le dénouement, tu verras. Dix millions. Us seront pour toi ; la joie d'avoir gagné me sufiira. Ah I les brigands I Quand Je pense qm ùùi imbécile de Oontaud me conseillait d'accepter!

tm BMOÎQN&VX 25^

— Vous voyez, grand'môre : M* Gontaud est un honuae en qui on peut avoir confiance; c'est la gloire du barreau.

^ — Si tu veux ; mais cela prouve tout simplement qu'au barreau la gloire n'est pas difficile à acquérir. Elle n'entend rien aux affaires, ta gloire du barreau; et de plus, à force de voir les injustices qui se commettent chaque jour, il a perdu laboussole. Tout peut se plaider, tout peut se gagner, tout peut se perdre. Comment veux-tu qu'on ait confiance en un homme qui n'a plus le sens du juste ? Mon droit existe ou n'existe pas. S'il existe, qu'on me fasse gagner: s'il n'existe pas, qu'on me fasse perdre. Il n'y a pas place pour une transaction.

Tout cela n'était guère rassurant ; mais François ne jugea pas à propos d'engager une nouvelle discussion. Â quoi bon ? Il fallait attendre que la musique de l'or eût produit son effet.

— Alors, je viendrai demain un peu avant quatre

heures, dit-il.

En effet, le lendemain, à trois heures et demie, il frappa à la portée de sa grand'mère.

Madame Néel ne s'était pas mise en frais de toilette pour recevoir la visite qui lui était annoncée, et elle n'avait pas davantage trouvé que ce fût la peine de nettoyer et d'arranger sa chambre. Il y avait beau temps qu'elle avait perdu l'habitude du soin pour elle et pour ce qui l'entourait : un lit tel quel pour dormir, un morceau de pain pour manger, une robe pour s'habiller, voilà à quoi se réduisaient les besoins de sa vie. Et pourtant, en sa vingtième année, elle était

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une femme élégante et coquette, courtisé et recherchée ; c*était parce qu*il était le plus beau et le plus distingué des jeunes gens de la contrée qu'elle avait, entre quinze ou vingt prétendants, choisi pour son mari le grand*pére de François. Mais depuis cette époque, soixante ans s'étaient écoulés, et ce long procès avait accompli son œuvre de dévastation et d'abaissement, réduisant la femme élégante et coquette, l'épouse aimante, la mère affectueuse et dévouée, à n'être plus qu'une vieille plaideuse.

Si elle était misérable à la lueur d'une bougie, sa pauvre chambre, elle l'était bien plus encore à la lumière crue du soleil qui Téclairait jusqu'en ses recoins sombres, montrant ses toiles d'araignée et ses amas de poussière noire dans lesquels les pas avaient creusé çà et là quelques raies pâles.

Enentrant,:François trouva [sa grand'mëre assise sur son unique chaise et lisant son Gode.

— Sais-tu, dit-elle en souriant, que ces imbéciles vont être obligés de me faire leurs offres en or.

— Et les billets de banque ?

— Le billet de banque n'a plus cours forcé ; il faut donc qu'ils me comptent huit cent mille francs en or, ce qui représente quarante mille louis ou deux cent soixante kilogrammes d'or ; voilà la comédie à laquelle je t'ai convié, je crois que cela sera drôle.

Un peu avant quatre heures on entendit un bruit de pas lourds dans Tescalier et un brouhaha de voix ; on frappa à la porte.

François alla ouvrir et se trouva enface d'un monsieur de noir habillé qui salua ; dans le corridor et

dans Tesealier on apercevait, à la queue leu leu, des hommes en habit bleu et à boutons blancs qui semblaient plier sous le poids de grandes sacoches en cuir; derrière eux apparaissaient les képis de deux agents de police.

Le monsieur vêtu de noir était entré dans la chambre ; il s'adressa à madame I^éel :

— C'est bien à madame veuve Néel (François-Auguste), née Félicité Ghavaret, que j'ai l'honneur de parler ?

— Oui, monsieur.

— Madame, je viens vous faire les offres réelles de huit cent mille francs, montant de la transaction qui vous a été proposée.

— J'ai déjà refusé cette transaction, dit madame Néel avec un calme parfait^ je persiste dans mon refus.

— Vous connaissez trop bien la loi...

— Oui, monsieur, interrompit madame Néel vertement, pour mon malheur je la connais.

— Vous connaissez trop bien la loi pour ne pas savoir qu'aux termes de l'article 812 du code de procédure, mon procès-verbal doit contenir Ténuméra- Uon et la qualité des espèces offertes.

— Parfaitement ; comptez donc vos espèces.

L'huissier regarda autour de lui d'un air embarrassé.

— Vous cherchez une table ?

Elle montra le petit guéridon boiteux sur lequel

était posé son Gode :

258 LES BESOIÔNBTJX.

— Voilà tout ce que soixante années de procès m*ont laissé de mobilier.

— N'avez-vous pas un balai ? demanda ITitilsslei en regardant le carreau noir de poussière.

— J'en ai eu un ; il est usé.

La porte était restée ouverte, et dans le corridor, on voyait quelques voisines qui étaient sorties, curieuses de savoir qu'elle était Cette procession : venait-on saisir la pauvre vieille ou l'arrêter : une de ces voisines prêta un balai, et un des garçons se mit à balayer la cbambre à grands coups.

Gela fait, trois garçons entrèrent dans la chambre, et chacun s'installant h genoux dans son coin, commença à aligner l'or sur le carreau ; pour cela il tirait de sa sacoche un rouleau de mille francs, déchirait le papier et étalait en longueur ses cinquante louis. A des intervalles réguliers le tintement des louis résonnait sur le carreau : c'était là cette musique de l'or dont Gontaud attendait un miracle.

Anxieusement, fiévreusement, François épiait sur le visage de sa grand'môre l'effet qui devait se pro- , duire ; mais il avait beau regarder, il ne voyait rien j qu'un sourire ironique. 1

Cependant les trois garçons qui étaient entrés avaient vidé leurs sacoches, et ils avaient été rem-^ placés par trois autres qui, s'agenouillant aussi, étalaient leurs rouleaux défaits à côté de ceux déjà alignés. Sur ces lignes jaunes qui emplissaient aux trois quarts la chambre, les rayons du soleil qui glissaient par la fenêtre miroitaient et jéUient des lueurs claires.

LÉS Ôë60fô!tBÛX . ^

Et toujours madame Nèel fegtalt impassible, avec son sourire aux lèvres.

A un certain moment, dans lé bi'dUhaha qui emplissait le corridor et Tescàllei* oû s'étaiétit entassés les curieux maintenus à distance pâil les agents, il se fit un mouvement, et t'rançois vit apparâttte Gontàud qui se frayait tm passage.

Il fit un signe à François, qui secoua la tèté î sa grand'mère n'avait pas bronché.

— Vous venez voir la comédie de la tentation, dit-elle à Gontaud, qui ne put pas entrer et resta à la porte.

L'opération du comptage touchait à sa fin, le carreau était couvert d'or jusqu'au lit et jusqu'à la porte ; le dernier garçon, après avoir vidé sa sacoche, était sorti.

L'huissier fit un pas en avant à la limite de la dernière rangée d'or.

— Les espèces sont comptées, dit-il, si vous voulez les vérifier ?

— A quoi bon ? répondit madame Néel sans se déranger.

C'était l'instant décisif. Gontaud intervint.

— Vous savez ce que je vous ai conseillé, dit-il, écoutez la voix de la raison, — il montra François, — celle du cœur ; — il lui tendit la main, -— celle de l'amitié.

Elle le regarda avec calme :

— Vous savez ce que je vous ai répondu ?...

François ne la laissa pas achever :

— Grand'mère, s'écria-t-il, c'est ma vie, c'est mon bonheur que vous allez décider...

Elle haussa les épaules :

— Tu es un enfant, dit-elle.

Puis s'adressant à l'huissier :

— Faites mention de mon refus, dit-elle, et donnez-moi votre procès-verbal que je le signe. Tout ou rien. Jamais Je n'accepterai de transaction.

François était sorti avec Gontaud, instinctivement, comme si en se cramponnant à Favocat, celui-ci pouvait lui donner un moyen de salut.

Ils descendirent Tescalier sans pouvoir parler, car la maison et le quartier avaient été mis en révolution : on racontait qu'on était en train d'emplir d'or la chambre de la vieille plaideuse, et chacun accourait pour voir ça. Parmi ces curieux, il y en avait plus d'un qui s'était extasié, à l'Exposition universelle, devant la pyramide dorée que les colonies anglaises exhibent partout, à la plus grande joie des imbéciles, niais combien plus intéressant était un amas d'or chez quelqu'un qu'on connaissait; il y en avait tant, lacontait-on, que les employés du Trésor faisaient la chaîne pour le monter à son cinquième. Et parmi ceux qui accouraient tous n'étaient pas poussés par la curiosité ; il y en avait qui combinaient déjà leur demande d'emprunt justifiée par des services rendus ou par des besoins intéressants ; la fruitière lui avait fait crédit plus d'une fois ; il ne manquait au premier garçon de l'épicier que trois mille francs pour s'éta-

262 LES BEâOiGNËtJX

blir dans son pays ; et la concierge, que ne lui devait-on pas, elle qui si souvent avait prêté des allumettes qui ne lui avaient jamais été rendues? Le moment était venu où on allait voir si madame Néel savait ce que c'est que la reconnaissance.

Lorsque François et Gontaud arrivèrent dans la rue, il leur fallut traverser un rassemblement compact qui s'était formé devant la porte et d'où partaient des exclamations. Pour un peu on les eût interrogés et on se fût mis bien avec eux.

— C'est le petit-flls t

— C'est l'avocat !

Il y en avait d'autres qui étaient portés à croîl'e que celui qu'on prenait pour l'avocat était le ministre des finances ou le préfet de police ; malgré cela, le petitflls intéressait davantage, c'était lui l'héritier.

— Vous voyez, dit François, lorsqu'ils ne furent plus pressés par la foule, la musique de l'or n'a pas produit d'effet.

— Peut-être votre grand'mère a-t-elle eu raison de refuser.

François espérait presque que Gontaud allait lui indiquer uil moyen pour amener sa grand'mère à revenir sur son refus ; au contraire, c'était une approbation de ce refus qu'il rencontrait.

— C'est un peu uùe affaire d'instinct, continua Gontaud ; son procès peut durer pendant des aiîùées encore ; il peut se terminer dans quelques mois. S'il en est ainsi, n'a-t-elle pas eu raision de refuser?

Et sur ce mot qui n'était ni une afflrmatioti ni une négation, il s'en alla laissant Frfltiçols stupéfait.

LES éËSÔlèMdtJX 26d

Sa grànd'mète ne se trotût^aît donc pas en dlSânt ^ile Oontaild était un sceptique cheiS qui ThàbitUde de plaidei" lé pour et le coiiti'e avait dtoufTé tdUt sentiment persolmel ï la te^minaisoii pfdehaine du procès, cela était possible ; et, d'autrt part, il y avait des ôhances pour qu'il se pi'dldtlge&t indéfiniment.

Mais il était trop émil et trop angoissé poUr M^ miner ce qu'était ou n'était paë TaVocat. Que lui importait? Si peu raisonnable ^Uë cela fût, il le reconnaissait maintenant, il avait mis son espérance dauâ cette musique de l'dl^, et detant Tobstination de sa gfand'mère il restait abasourïl.

Que faire ?

Évidemment il ne pouvait rien; il n'avait qu'à fe'èn retourner à Hannebault et à attendi'e.

Attendre quoi?

Que lé procès fût terminé? Le serait-11 jamais?

Que ses travaux eussent abouti à quelque belle découverte ? Gela se réalisef ait-il Jamais ?

Il n'était pas dans une situation où Ton voit tout en rose, bien au contraire.

Cependant dans son désastre, sa foi en Marianne n'était pas effleurée ; « Ne pouvant pas être votre femme, je ne serai pas celle d'un autre. Nous attendrons. C'est pour la vie que je vous aime. » Ces mots le soutenaient. Ils attendraient comme elle le disait.

Avant le départ du train de nuit qu'il comptait prendre, il avait encore trois heures àpasser à taris. Il voulut les employer à arranger la vie matérielle de sa grànd'mète, de façon à ce qu'elle ne fût plus et-

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posée h mendier son pain. Remontant ie passage qu'il avait descendu avec Gontaud, il entra dans la crémerie où sa grand'môre l'avait fait dîner. Vivement on s*empressa auprès de lui.

— Le petit-flls !

Mais ce fut & grand'peine qu'on put le comprendre quand il expliqua qu'il désirait qu'on donn&t à déjeuner et à dîner à sa grand'mëre tous les jours ; on lui enverrait la note de cette dépense, et il la réglerait à la fin de chaque mois.

— Gomment, la grand'mëre continuait de manger à la crémerie, et c'était le petit-flls qui payait sa dépense. Mais alors I

Quand François remonta chez sa grand'mëre, il trouva les garçons du Trésor achevant d'emplir leurs sacoches; bientôt ils sortirent.

— Ne sois pas fâché, mon garçon, dit madame Néel, lorsqu'elle fut seule avec son petit-flls, c'est pour ton bien. Tu ne tarderas pas à le voir.

Il n'y avait pas à récriminer : il annonça son départ.

— Gomment tu pars déjà ? dit-elle ; mais tu ne pars pas f&ché, n'est-ce pas?

— • Désespéré, non fâché.

— Point fâché, n'est-ce pas? point fâché? Prouvele moi.

— Que voulez-vous?

— Je t'ai dit de faire des économies; m'as-tu écoulé?

— Je n'ai pas fait de dépenses inutiles.

— Alors, prête-moi cent francs : avance-les-moi sur mon prochain mois. J'ai un jugement à lever. Ne pef^

LES BBSOIGNEUX 265

dons pas de temps. Tu es intéressé à h&ter la conclusion de notre procès. C'est ton bonheur qui est en jeu. Elle était habile à trouver des arguments pour plaider sa cause ; mais François ne la laissa pas aller. Jusqu'au bout : pendant qu'elle parlait, il avait tiré un billet de cent francs de sa poche ; il le lui remit.

— J'ai passé à la crémerie où nous avons mangé, et je me suis arrangé pour qu'on vous serve tous les jours à déjeuner et h dîner sans que vous ayez & vous occuper de la dépense.

— Tu es un bon garçon ; mais c'est de la prodigalité : déjeuner et dîner, c'est trop ; dîner suffit ; tu m'enverras ce que j'économiserai en déjeuners. Toutes nos ressources doivent être employées au procès. Plus de retards, plus de lenteurs. C'est ton bonheur que tu avanceras.

François employa une partie des heures du voyage h préparer la lettre qu'il écrirait à Marianne le lendemain soir. Quelle déception, quel coup pour elle, après les espérances dont elle vivait depuis son départ I Si encore il avait pu la voir et lui expliquer comment les choses s'étaient passées. Si encore, pour adoucir l'amertume de cette déception , ils avaient pu reprendre leurs entrevues d'autrefois, leurs longues soirées d'intimité, ou même simplement leurs réunions de musique.

Mais ils allaient être séparés ; une lettre, un regard plus ou moins rapide quand ils se rencontreraient, et ce serait tout.

Et sous l'obsession de cette pensée qui lui revenait sans cesse, aussi bien quand il tâchait de s'endormir

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que quand il mettait le nez 5 Id vittë et rôgârflâit machinalement dans la nuit les artfes, lesl Inaisoiis et les champs qui défilaient le long de la tôîe, ^ il admettait pont la fjl'emiél'é fois là possibilité qtië ce procès fût gagtiié. P'ôui'quoi pas, àprës tolit ? PoUtqUûfi h'aufaiônt-ilS p&É cette chàûce? (lontatid, qui savait ce que c'était que les procès, ne flîsait-il pas qu'il pouvait rôlré? Mài^ ce n'était pas sans tésistarice qu'il se laissait entratnef par cette éspérahcé. Où le conduirait-elle? Allait-il lui donUei* Sa vie comme son père et sd grand'mèrë lui avaient donné la leur, se faire dévorer comme ils avaient été dévorés eux-mêmes par cette maladie « du demain » ? Quand viendrait-il, ce demain?

Il y avait soixante ans qUe sa gratd'môre Tàttendait. Et le terrible était que ce né serait pas seulétneflt sa vie qu'il lui donnerait, ce serait aussi celle de Marianne. Elle, de son côté, lui du sien, il^ attendraient, se répétant : « Demain. » Et chaque jour elle aurait à se défeïidre contre son père, contre sa mère, contre les influences et les pressions extérieures, sans rien avoir à répondre lorsqu'ôil la presserait. Que dire, en effet, si ce n'est le mdt dont 11 s'était si souvent moqué, celui de Malaquin, du père d'Escoran, de BadouUeau : « Nous attëudoûs. Demain. »

En arrivant le matin, il ùe se doucha point pour se reposer ; mais, quittant ses habits de voyage, il endossa ses vêtements de travail pour être prêt â se rendre aux ateliers quaUd la cloche sonnerait : il avait demandé deut Jourg dé dougé et il était rei^té

LES 6ES0îaf«ÏÉtJX 2ât

cînq jours absetit, c'était trop dé temps perdii ; cela lui serait une distraction et un soulagement dé s'absorber dans sa besogne quotidienne.

Au moment où il allait sortir de chez lui, on frappd à sa porte; assez surpris qu'on vint le trouver â pareille heure il ouvrît.

C'était Strengbach.

Il faisait jour depuis une demî-hôure à peu prés ; François vit que Strengbach avait une figure grave et compassée, celle d'un porteur dé mauvaises nouvelles.

— Je fous ai entendu rendrer, dît Strengbach.

— J'arrive en effet.

— Fous afez vait pon voyage?

— Merci.

— Allons dant mieux, dant mieux, je suis pien ^ content.

Et bien qu'il se frottât les mains, Strengbach n'avait pas l'air content comme il le disait; désespéré, au contraire, navré.

Il n'était pas démonstratif, d'habitude, cependant il tendit la main à François :

— Mon cher ami, je suis tésolé bositivement, j*aî une mauvaise nouvelle à fous abrendre; mais je tois opéir : fous êtes remblacé.

— Où remplacé?

— Ici, gomme chimiste; ces tames lubuquois ont drouvé que fous en breniez pien à fotre aise tans fos bromenades et elles fous ont rembtacé; j'ai été chargé te fous l'annoncer. On fous tonne trois mois d'indemnité. Votre successeur arrive temain.

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Gomment, remplacé! Parce qu'il en prenait bien à son aise dans ses promenades ? Remplacé, renvoyé sans avoir été entendu, sans qu'on sût pourquoi il était en retard , s'il avait ou n'avait pas des raisons h donner pour expliquer et justifier ce retard? Cela n'était ni dans les habitudes, ni dans le caractère de mesdames Dubuquois d'agir ainsi ; il y avait là quelque chose qu'il ne comprenait pas, qu'il ne croyait même pas, malgré les paroles et la mine déconfite de Strengbach. Était-ce un mauvais tour de Strengbach?

■r- Fous baraissez étonné? demanda Strengbach.

— Je le suis, en effet, et même plus qu'étonné.

— Fous ne le serez jamais blus que je l'ai été moi-même quand madame Antre et madame Charles m'ont vait appeler hier bour me tire qu'elles ne bouvoient bas conserver un embloyé qui bar sa bosition tevrait tonner l'exemple de Vexactidute et qui brécisément tonnait celui tu tésordre. Je me suis temandé de qui il s'agissait et je n'aurais jamais teviné si elles ne fous avaient bas nommé. J'ai voulu blaider fotre cause, car j'étais scandalisé; je ne drouvais^^^ cela juste, et moi l'injustice me révolte. Elles ne m'ont pas écouté, et comme je ne foulais pas me charger de cette triste commission, elles m'ont tonné cette lettre.

Et il tendit une lettre que François prit vivement, se disant qu'en la lisant il trouverait l'explication de ce qu'il ne comprenait pas.

« M. François Néel est prévenu qu'il est remplacé » à partir de ce jour; il lui sera payé par la caisse

LES BBSOIGNBUX 269

» trois mois d'appointements. Son compte de parti- » cipation sera réglé à l'inventaire.

» Veuve Charles Dubuquois. »

La date et c'était tout.

— C'est bien, ditril, car Strengbach ne lui inspirait pas assez de sympathie pour qu'il s'épanch&t avec lui.

— : Non, ce n'est baspien, s'écria Strengbach, je ne crains bas te le tire car je vais toujours basser la justice avant mon intérêt. Fous êtes un pon chimiste, un travailleur actif, zélé et on ne fous aurait jamais renvoyé si...

Strengbach s'arrêta.

— Si... quoi? demanda François.

— Ce n'est bas mon affaire.

— C'est la mienne.

— Justement, et moi, fous savez, je ne me mêle jamais tes affaires ^es autres, jamais.

François connaissait assez Strengbach pour savoir que celui-ci, qui ne demandait qu'à parler, voulait se faire prier. Ordinairement il s'arrêtait net devant ces réticences, et Strengbach en était pour ses insinuations. Mais il n'était pas dans des circonstances ordinaires, et son intérêt pouvait être d'apprendre ce que Strengbach voulait dire ; ce n'était pas des affaires des autres qu'il s'agissait.

— Évidemment, dit-il, ce n'est pas parce que j'ai été cinq jours absent au lieu de deux qu'on me signifie mon congé.

— Évidemment.

2tO LES ÔÉSOtoNEUX

— Il y a d'autres faisons?

— Il y en a.

— Plus sérieuses ?

— Blus sérieuses.

— Que vous connaissez.

— Que je soubçonne^ car on ne me les a bas tites.

— Eh bien, faites-moi part de ces soupçons.

— Fous tevez pien en avoir /bus'-mème ; mais enfin, buisque fous m'en brieZf je ne beiMs bas fous refuser. Fous savez quelle est mon amitié, mon estime bour fous ; c'est une breuve te cette amitié et te cette estime que je fous tonne en fous tisant ce que je bense.

Il baissa la voix comme si on pouvait l'entendre du dehors.

— On feut se tébarrasser tefoust

^ Satts doute.

— Bar jalousie, foUs corhbrénei.

Et Stfenbach cliglià de rœîl flnétnêtit.

— On espèce que qilàîid fbuê tid sètëi bluê a Hantiebàult on aura blus facileineiit raison des répugnance!^ funë certaine péfêùnfte.

— Vous savez?... s'écria iPrançois.

— Je ùe sais rieti, personne né th'a rîélï Ht,' je soUbçonné. P^ous ne m'âVëz jâiriàis tiait té coilfldeticeS, n'est-ce bas ; ce qui n^embécke bàà (Jue je sais harfaitêfrient que fous ailliez une jèiltïè bersoritie qui fous aime. Èh piên d'autfe iaf*t je sds dôUt atlssl bât' f alternent qu'un jeune homme vort riche aitnd ôette jôtinë bersonne et feut Vébouser, dantis qu'elle ne feul bas te

LES ÔÈSOiaNEUX 271

lui, barce que elle fous aime. L'uû est aussi /rai que l'autre.

François savait «ju'il était Hititile âlnterrogef Strengbach, qui ne raconterait pas comment il était si bien informé : il ne risqua donc pas de questions oiseuses. D*aîlleurs il avait une chose il apprendre qui était d*un intérêt autt^ment grand pour lui : pourquoi Strengbach lui faisait-il cette confidence? Car de croire à Tâmitié de Strengbach ou à son amour de la Justice, il n'avait pas cette simplicité. Strengbach ne faisait rien par amitié pas plus que par sentiment chevaleresque. S'il parlait, c'était dans U n but déterminé. Quel était-il ?

— Foilà bourquoi on feut fom éloigtier d'Hatinebatilt, continua Strenghach, et foilà boufquoi on saisit le bréteccte te fôtre absence br^olotigéê. Où tt bri$ celui-là, comme on en aurait bris un autre. Et c'est barce qU^ôfl n'en trôumit bas un pon qu'on s'est rabattu sur un mauvais. A hHfnbortè quel brix on veut Se tébarrasÉef de fous.

François n*avait rien â répondre ; il ne voulait pas engager de discussion, et ce que Strengbach disait était trop vraisemblable pour qu'il le contestât.

— BartireZ'fous? demanda Streiigbach.

— Je ne peux rester Ici malgré mesdames Dubuquois.

— Ce n'est bdè cela que Je têmandé; je tiéi quitterez VOuâHartnebauH?

— Je n'ai pa^ réfléchi 6 là siluâtioû faOUVèUe qtlô

cela me crée.

-- Écoutez, môïi ami i j'ai été Jeutie comme /bti*,

272 LES BB80IGNEUX

comme fous J'ai aimé et j'ai été aimé, et dendî^ement aimé, car nous sommes drès dendres, nous autres... Alsaciens, et on nous aime comme nous aimons. C'était une Jeune fllle que je tevais ébouser ; mais Je n'avais pas une assez pelle bosition aux yeux te sa famille, ^our gagner cette position, j'ai quitté le bays qu'elle hapitait. Elle tevait m'attendre, elle me l'avait bromis, juré. Et quand je suis revenu, elle était mariée, elle en avait éboxisé un autre, un jeune homme riche que sa famille lui avait imbosé. Je ne fous tis bas qu'il en serait ainsi pour fous; mais bensez h cela, c'est bien driste d'avoir été drompé, c'est la vie manquée, c'est le caractère assombri. Ah I si je n'avais pas été drompé/

Et Strengbach s'arrêta, étouffé par l'émotion qu'éveillaient en lui ces souvenirs cruels.

François commençait à comprendre que Strengbach ne voulait pas qu'il quittât Hannebault.

— Certainement, continua Strengbach, je serais heureux, drès heureux, te voir un certain jeune homme se marier, barce que le mariage bourrait Vembêcher de reprendre des hapidudes... fâcheuses. Et c'est môme bour cela que sa mère et sa dande (sans les nommer) veulent lui faire épouser la jeune fille en question. Mais bermettez-vcLOÏ te tire^ sans contester les mérites de cette jeune fllle, qu'elle n'est bas la femme qui beut Vembêcher de reprendre ces hapidudes ; il lui faut une femme qui le tominera, qui lui en imboserabar sa bosition, bar ^di fordune^ bar sa famille, bar son étucation ; et justement la jeune fille n'a bas ça ; elle a tes qualités, elle n'a bas celles-

là. Et fous combrenezj moi qu'est-ce que je tésire? Que ce jeune homme soit tigne d'être à la dêde te la maison où je tasserai ma vie.

Pour qui savait traduire le Strengbach^ ce langage était clair; il n'y avait qu'à mettre des négations là où il y avait des affirmations : « Qu'est-ce que je désire : que Thierry Dubuquois ne soit pas digne d'être à la tête de sa maison, afin que mol Strengbach je la dirige. Marianne pourrait l'empêcher de boire ; il ne faut pas qu'il épouse Marianne. »

Son but se dessinait.

— Il faut être vranc, poursuivit Strengbach, et cela m'est vacile, car la vranchise c'est mon vort. Ce n'est pas seulement dans l'intérêt de ce jeune homme que je suis obbosé à ce mariage ; c'est aussi tans le fôtre, par amitié bour fous. Lui serait malheureux avec cette jeune fille; /bu5, au contraire, /bu« serez heureux. Fous êtes vaits l'un bour l'autre. Aussi, croyezmoi, ne quittez bas Hannebault.

François ne voulut pas se livrer.

— Je ne sais pas ce que je ferai, dit-il.

— FoiLs réfléchirez, fous avez raison; il vaut réflé chir avant d'agir. Seulement n*oupliez bas tans fos réflexions le put que bour suivent fos adversaires ; c'est te fous vair quitter Hannebault, barce qu'ils fous croint tangereux à Hannebault, et qu'ils savent qu'ils ne réussiront bas dant que fous y serez. Gela fous drace fotre chemin : c'est là qu'on fous attaque, c'est là que fous tevez fous té fendre. Croyez-moi, je connais la sdradégie.

C'était vrai que Strengbach connaissait la stratégie.

274 LBS BESOiaNBUX

— Maintenant, dit-il, fou9 me répondrez que fous n'étôs pas maître de vair$ ce que fom foulez : qu'il vaut fifre. C'est frai. Mais oq a (0« amis ou on n'en a bas. Fous en aveK qui fous 3ont défoués.

11 donna une vigoureuse poignée de main h François,

— ..... Qui fous aiment et qui sont prâts à dout bout fotre ponheur. Je sais ce que c'est que les tifficultes te la vie et même ce que c'est que la misère. Je ne veux bas que fous soyez misérable, fous, mon pon ami.

De nouveau il lui donna une poignée de main plus vigoureuse encore, plus émue que la première.

-^ Aussi, si bour rester à Hannebault, fous avez pesoin de quelques mille vrancs, ne fous gênez bas. Je ne suis bas riche malheureusement, mais le beu que j'ai est âmes amis. Foilà commentée suis.

François remercia Strengbach ; il était touché de cette proposition dont il appréciait la générosité et le désintéressement, mais il ne l'acceptait pas ; resterait-il à Hannebault ou n'y resterait-il pas ? Il n'en savait rien ; mais alors même qu'il ne se remettrait pas tout de suite au travail, il avait des économies.

— Tes économies I s'écria Strengbach, ah ! je suis pien heureux.

LBS BiBSOJâNSUX 875

Elles étaient modestes, les éoonomiea de François, environ trois mille francs gui, avec l'indemnité qu'on lui accordait, lui constituaient un capital de six mille francs, sur lequel il devrait prendre cinq cents francs par mois pour les envoyer à sa grand'm^re,

Sn admettant qu'il dépens&t cent francs par mois pour lui, il pouvait donc marcher pendant dix mois «ans rien gagner.

Pourrait-il vivre pour cent francs? A Hannebault cela ne faisait pas de doute : vingt<cinq francs de logement, soixante francs de nourriture, il lui resterait quinze francs pour les menues dépenses.

C'était là une raison pour qu'il restât à Hannebault.

Mais ce n'était que la petite ; il en avait d'autres d'un ordre plus élevé qui le retenaient : son amour d'abord, et puis aussi celle même qui lui avait été indiquée par Strengbaeh : « C'est là qu'on vous attaque, c'est là que vous devez vous défendre. »

Assurément il avait foi dans la constance et la

276 LES BBSOiaNBUX

fidélité de Marianne; mais, quelle que fût cette foi, aurait-il une heure de tranquillité loin d'Hannebault, quand il penserait que celle qu*il aimait était poursuivie ou suppliée par les siens pour accepter Thierry? Et Marianne, elle-même, aurait-elle pour se défendre et lutter, la môme force et la môme sérénité, s'il paraissait Tabandonner?

Il devait donc rester à Hannebault, et il y resterait. Avant dix mois bien des choses se seraient accomplies : la lutte de La Guillaumie contre ses créanciers ne se prolongerait pas jusque-là; le procès de sa grand'mère serait peut-être terminé ; enfin il y avait l'imprévu. Pendant ces dix mois il ne resterait pas sans travailler ; ne pouvait-il pas rencontrer enfin une bonne chance?

Aussitôt que Strengbach Teut laissé seul, il s'en alla à Hannebault pour chercher le logement où il devait avant tout faire transporter ses meubles.

L'année précédente, BadouUeau avait loué une partie de son second étage au receveur d'enregistrement, qui, n'étant pas encore marié, s'était contenté d'un logement de garçon. En ce moment, ce logement était libre, et il semblait qu'il dût être précisément ce qu'il fallait à François.

BadouUeau, qui venait de se lever, était sur le seuil de la porte, les deux mains dans ses poches, en train de passer sa première inspection du matin.

Il fit quelques pas au-devant de François.

— De quand donc ôtes-vous de retour?

— De ce matin.

Badoulteau le regarda ; alors seulement il remarqua que François avait Tair préoccupé.

— Est-ce que vous avez fait mauvais voyage ? demanda-t-il affectueusement.

— C'est le retour qui a été mauvais ; comme J'ai dépassé de trois jour le congé gui m'avait été donné, on me remplace.

— Ce n'est pas possible I

— Cela est ainsi, cependant ; c'est pourquoi je \iens vous demander si vous pouvez me louer votre logement du second.

— Vous le louer, non; vous l'offrir, oui, et avec plaisir.

Mais François ne pouvait pas accepter cette proposition amicale ; il ne savait pas combien il resterait à Hannebault, peut-être plusieurs mois; il demandait une location.

Badoulleau finit par céder et il conduisit François visiter le logement du second qui se trouva beaucoup plus grand qu'il ne fallait ; il y avait cuisine, salle à manger, chambre.

— C'est trop grand, dit François.

— Qu'est-ce que cela fait? vous occuperez ce que vous voudrez; la cuisine vous servira de laboratoire, si vous travaillez.

— Assurément je travaillerai.

— Eh bien, alors?

François ne pouvait pas dire que c'était une raison d'économie qui le retenait, mais Badoulleau devina cetle raison.

lî. 16

278 LSS BSSOZaNBUX

— Combien voulez-vous mettre h votre logement? demanda-t-U.

— Viugt ou vingt-cinq francs par mois,

— C'est justement ce que je veux louer.

— Le receveur ne payait-il pas plus?

— Le receveur payait trente francs ; mais comme je n'ai pas trouvé à louer depuis son départ, je baisse mon prix ; vous me rendez service en me prenant ce logement, sans parler du plaisir que vous me faites en demeurant chez moi. Il n'y a qu'une raison qui peut vous empocher de m'avoir pour propriétaire, — c'est la peur que je vous ennuie.

Dans ces conditions, François ne pouvait qu'ac* cepter, ce qu'il fit.

— A tantôt, dit-il, car je dois céder la place h, mon successeur aujourd'hui môme.

— Est-ce possible I répéta BadouUeau.

Mais il n'insista pas. Il y avait assurément dans ce renvoi quelque mystère qu'il eût été indiscret de chercher à approfondir par des questions directes. Badoulleau était trop curieux pour n'avoir pas fait certaines observations, et il était trop intelligent pour n'en avoir pas tiré les conséquences qu'elles semblaient indiquer; il y avait un roman là dedans : François aimait Marianne ; Thierry Dubuquois, voulant se débarrasser d'un rival, le renvoyait; mais le rival restait à Hannebault.

Il lui fallut faire un effort pour ne pas réveiller sa femme ; quelle histoire à lui raconter 1

Encore ne put-il pas attendre qu'elle descendit de sa chambre, où elle avait l'habitude de faire la grasse

matinée : « C'est fatigant, les enfants; quand ce n'est pas mon petit Michel, c*est ma petite Sophie, ou ma petite Rose. » À sept heures et demie, n'y tenant plus, il monta voir « si par hasard elle n'était pas ré^ veillée ».

Elle ne Tétait pas ; mais au bruit qu'il fit en entrant elle se réveilla.

— Est-ce que Philippe a encore fait quelque sottise? demanda-t-elle les yeux à peine ouverts, Je rêvais de lui.

— Ce n'est pas de Philippe qu'il s'agit, c'est de Néel.

— Ah 1 mon Dieu I s'écria madame BadouUeau qui avait l'inquiétude et la compassion promptes.

— On renvoie Néel de la maison Dubuquois, et il vient loger chez nous.

— Pourquoi le renvoie-t-on ?

— Je te le demande.

— Quelle raison lui a-t-ôn donnée?

— Il a dépassé de deux Jours le congé qu'il avait demandé.

— Veux^tu que Je te dise? Marianne aime M. Néel, et les dames Dubuquois, furieuses qu'elle ne veuille pas de M. Thierry, se vengent de cette manière,

BadouUeau embrassa sa femme.

— Qu'est-ce que tu as, Auguste ?

— La môme idée que toi.

Et ils se mirent à rire.

Quand madame BadouUeau ne s*occupait pas de sa petite RôSé, de sa petite Sophie, de Michel, dé Philippe ou de Jacques, eUe passait soil temps à Ure

280 LES BKSOIGNEUX

les romans les plus romanesques qu'elle pouvait trouver, et elle n'avait pas de plus grand plaisir que de les raconter à Auguste, en tâchant de deviner le dénouement qu'elle faisait toujours heureux.

— Quel Joli romani dit-elle. Marianne reflisant d'épouser l'héritier des Dubuquoîs, parce qu'elle aime M. Néel; lesDubuquois se vengeant en persécutant M. Néel; nous, les confidents de l'amant et de l'amante et prenant le parti des pauvres contre les riches, c'est ça qui va être amusant! Tu sais que Marianne épousera M. Néel.

— Et Thierry?

— Il se consolera en devenant un modèle de sobriété, et les jeunes filles de la plus haute noblesse chercheront à se faire épouser par lui ; mais, fidèle au souvenir de Marianne, il n'épousera personne et en mourant il léguera son immense fortune aux enfants de celle qu'il aura aimée toute sa vie.

— Ça n'est pas probable, dit BadouUeau en riant.

— Probable I c'est sûr.

Et comme toujours elle expliqua les raisons qui, selon elle, rendaient ce dénouement sûr : d'abord il était moral que Thierry se corrigeât, et la première règle d'un bon dénouement était qu'il fût moral; et puis la vertu était récompensée et cette seconde règle devait être aussi rigoureusement observée que la première.

Il fallut que BadouUeau l'interrompît et lui rappelât que François allait bientôt arriver avec ses meubles pour s'installer au second.

LES BBSOIGNETJX 281

— Et ma lessive I s'écria-t-^lle en sautant à bas du Ut.

En effet, depuis que le receveur de Tenregistrement était parti, le logement du second servait non seulement à sécher la lessive, mais encore à emmagasiner le linge en mauvais état qui attendait là, « que les jours fussent plus longs » et qu'on eût le temps de faire « un point ». Les jours plus^ longs arrivaient et passaient; mais jamais elle ne trouvait le temps de faire ce fameux point qui devait tout remettre en ordre ; de sorte que quand on avait besoin d'un mouchoir, d'un essuie-mains ou d'une paire de chaussettes, chacun, le père, la mère, les enfants, môme les petits, allaient fouiller dans le tas, tirant au hasard et rejetant ce qui ne faisait pas son affaire jusqu'à ce qu'il eût trouvé ce qu'il voulait; et encore ne trouvait-on pas toujours. Combien de fois Jacques et Philippe étaient-ils partis à la pension avec une chaussette rouge au pied droit et une chaussette bleue au pied gauche I

Il fallait donc vider le magasin pour faire place à François.

Mais si affairée que fût madame Badoulleau, elle ne perdait pas le fil de son roman, et tout en liant des paquets de linge dans des serviettes, elle continuait à arranger les choses en vue de son dénouement heureux.

— Sais- tu que c'est adroit à M. Néel d'être venu loger chez nous. Puisqu'il ne peut plus aller chez madame La Guillaumie il aura au moins la satisfaction de savoir chaque jour ce que fait sa maîtresse, comme

2S2 LES t&dîùnnvx

celle-ci saura chaque Jour Cé que fait son amant ; et ce sera toi qui seras leur confident, tu as de la chance. C'est si amusant les histoires d'amour» et c'est si attendrissant les gens qui s'aiment I

-^ Je ne petix pas trahir L& Guillaumié.

—- Oh ! bien sûr; mais d'autre part tu ne petix pas ne pas répondre quand Marianne te parlera de M. Néel, et tu ne pettx pas non plus te taire quand ce sera M. Néel qui te parlera de Marianne.

LES ÈBSOÎGfi^EUX 283

François auf ait Voulu faire transporter ses quelques meubles che^ BadouUeau, sans que les ouvriers de la cuisine aux couleurs connussent son départ. Gela était inutile. Mais il avait dans son laboratoire de l'usine des produits, des instruments, des livres qui lui appartenaient personnellement et quil ne pouvait faire enlever sans quelques mots d'explication.

A la vérité il eût pu abandonner tout cela et se contenter d'emporter lui-même ses livres et ses notes, mais il n'était pas dans des conditions où il lui était permis de faire le prodigue. Ces instruments et ces produits étaient indispensables à son travail, et ce n'était pas avec son modeste budget qu'il pouvait se livrer à des achats dispendieux. Il fallait donc qu'il employât ce qui lui appartenait et par conséquent qu'il l'emportât.

Mais en entrant dans la cuisine aux couleurs, il vit, aux regards qu'on attacha sur lui, qu'il n'avait rien à apprendre à ses anciens ouvriers.

Comme il ne pouvait opéref son déménagement

tout seul, il appela un ouvrier pour l'aider, et ce fut le nom de Fiquet qui instinctivement lui vint aux lèvres. C'était en effet Fiqùet qui , de tous les ouvriers de la cuisine aux couleurs, était le plus intelligent et le plus adroit, le plus débrouillard, celui qui se tirait le mieux et le plus promptement, le plus ingénieusement d'affaire, toutes les fois s'il s'agissait d'une besogne nouvelle. Non le meilleur cependant, ni le plus assidu, ni le plus soumis, ni le plus appliqué, perdant son temps comme aucun autre, au contraire, bavard comme personne, courant des bordées qui n'en finissaient pas, toujours prêt h la réplique et à la révolte, argumentant sur tout, plaidant à propos de rien pour lui et pour les camarades, même ceux qui ne lui demandaient pas son intervention, à cheval sur son droit, n'ayant aucune conscience de son devoir ; mais avec cela et malgré tout celui à qui l'on pensait le premier dans un moment de presse ou d'embarras.

A l'appel de François il accourut.

— Voulez-vous m'aider à emballer ces bocaux ? demanda François.

— Le temps de me laver les mains ; je reviens. Elles avaient, en effet, grand besoin d'être lavées,

ces mains qui, toute la journée, étaient teintes de toutes les couleurs plus ou moins indestructibles qui servent à l'impression de l'indienne, depuis le noir d'aniline jusqu'au rouge alizarine, en passant par le vert et le jaune, le bleu et le violet.

II revint vivement et commença à emballer dans un caisse les bocaux que François avait atteints.

LES BESOIONEUX 285

Mais bientôt il s'interrompit ; ils étaient seuls dans une salle où des produits chimiques étaient rangés sur des tablettes.

— C'est donc vrai ? demanda-t-il.

Rien ne pouvait être plus désagréable à François que cette question ; aussi ne répondit-il pas. Mais Fiquet ne se laissait pas facilement arrêter ou démonter.

— Alors on renvoie un homme comme vous, ni plus ni moins qu'un ouvrier.

— Je ne suis rien plus qu'un ouvrier.

— Ainsi nous sommes tous à la discrétion de deux femmes ; parce qu'elles ont hérité d'un capital notre vie leur appartient ; nous faisons notre devoir, nous donnons notre temps, notre peine, notre intelligence, nos bras ou notre tète, ce qui est en nous, et du jour au lendemain, sans raison, par caprice, elles nous disent : « Va-t'en. — Mais j'ai mes amis, mes affaires dans ce pays. — Cela ne nous regarde pas, va-t'en. »

François, ne voulant pas engager de discussion, passa dans une autre pièce, mais quand il revint après un temps assez long, Fiquet continua :

— Vous savez, s'il ne s'agissait pas de vous, ce qui arrive là ça m'arrangerait, parce que plus ces gens-là feront de sottises et d'injustices mieux ça vaudra, plus ça avancera les affaires ; mais vous, monsieur Néel, vous avez dit un mot qui m'a été là...

Il se frappa la poitrine.

— Quel mot ?

— Que la science doit être la libératrice de Tou-

286 LES BSfiOmNSUX

vrier ; et, depuis ce JouMà J'ai compris qu'il y avait en TOUS mieux etplus qu'un savant.

François se trouvait dans des circonstances où les témoignages de sympathie sont doux au cœur, et il fut touché que Piquet, dont la haine et le mépris pour les bourgeois étaient connus de tous, ne le mit pas dans le même sac que ses ennemis.

— J'aurais voulu que ce fût pour ce mot qu'on vous renvoyât, poursuivit Piquet, mais je ne crois pas qu'elles le connaissent, quoique je l'aie dit et répété partout; encore faut-il des raisons pour renvoyer un employé ou un ouvrier ; « Tu ne nous plais plus, va-t'en. »

Prançois craignait que les vraies raisons de son renvoi ne fussent connues ; il vit par là qu'il n'en était rien.

— J'avais le droit de m'en aller, n'est-ce pas? dit-iL

— Bien sûr.

— Eh bien, par réciprocité on avait le droit de me remplacer lorsque mes services n'étaient plus utiles.

— Voulez-vous que je vous dise pourquoi vous avez été remplacé ?

Prançois eut peur ; cependant il ne pouvait pas reculer : il essaya de se tirer d'embarras en plaisantant.

— J'aimerais mieux que vous fissiez attention h bien envelopper ce bocal, qui arrivera cassé.

— Ne craignez rien, ce n'est pas parce que je cause que je ne fais pas attention, au contraire.

Et revenant à son sujet :

hSB BSSOiaXiSUX 287

— G'estpour faire de TautOTÎté, pour montrer qu'on a la force et qu'on fait ce qu'on veut, ce qui est juste, comme ce qui est injuste,

François respira ; pourvu qu'on ne parlât pas de Marianne, tout ce qu'on pouvait dire lui était indifférent.

— C'a été compris ainsi par tout le monde, coutinua Fiquet; aussi les esprits sont montés : Torrentde-Larmes, lui-même, est obligé de convenir que les maîtres sont dans leur tort.

— Il vous l'a dit ?

— iVous savez bien qu'il ne dit jamais les choses iVanchement; seulement il l'a laissé entendre; et quand hier soir il a annoncé à Bottentuit que vous étiez remplacé, il n'a pas caché son sentiment.

Il alla à la porte, et, voyant qu'il n'y avait personne dans la pièce qui précédait celle où il travaillait, il continua :

— Vous me direz qu'il aurait mieux fait de manifester ses sentiments à celle ou h celui qui ont exigé votre remplacement ; mais ce n'est pas son idée de les empêcher de faire des sottises, au contraire.

— Et pourquoi ne serait-ce pas son idée ?

— Âh I voilà... pourquoi? L'avenir dira si je me trompe. Pour le moment cela serait trop difBciie à expliquer, et vous ne m'écouteriez pas. Enfin, que les sottises soient faites seules et d'inspiration ou avec les conseils et l'aide de Torrent-de-Larmes, peu importe ; elles sont faites, voilà le certain. Et le certain aussi, c'est qu'on commence à être à bout. A la longue, on finit par voir clair et par comprendre.

288 LES BBSOIGNBUJL

— Comprendre quoi ? demanda François en apportant quelques flacons.

— Qu'il n*estpas juste que tout un pays travaille, souffre, sue et s'extermine pour un seul homme qui n'a Jamais rien fait, qui ne sera bon à rien, ni h lui, ni aux siens, ni à personne, et qui n'a d'autre but dans la vie que de se soûler comme une brute.

— Fiquet, je ne vous laisserai pas dire cela ; celui dont vous parlez est le chef de cette maison et nous sommes chez lui ; nous n'avons pas à examiner ensemble si on a été juste ou injuste en me remplaçant, cela c'est mon affaire ; mais il ne me convient pas que vous attaquiez des personnes au service desquelles j'étais hier.

— Si vous croyez que j'attaque des personnes, vous vous trompez, monsieur Néel ; elles n'existent pas peur moi, ces personnes, pas plus celles-là que d'autres. Ce que j'attaque, c'est l'espèce à laquelle appartiennent ces personnes, l'espèce bourgeoise, et voilà pourquoi je dis que s'il ne s'agissait pas de vous je me réjouirais de l'injustice criante qu'on commet envers vous, qui étiez un employé modèle , que tout le monde estimait, non seulement pour son caractère, mais encore pour les services qu'il rendait à la maison. Est-ce que ceux qui sont en état de voir ou de raisonner ne savent pas ce que vous valez et ce que vous avez fait pour la fortune de cette fabrique ? Pourtant, du jour au leHdemain, on vous remplace. Pourquoi ? Parce que c'est le bon plaisir. Voilà ce que je me réjouis qu'on

comprenne, et ce qu'on comprend. C'est que Torganisation sociale est absurde et criminelle.

— C'est entendu, dit François en ficelant un paquet de livres.

— Vous plaisantez, cela n'empêche pas qu'un exemple comme le vôtre a son utilité. D'autres, dans d'autres pays, ont la leur. On voit que les travailleurs qui créent la fortune publique sont à la merci de ceux qui la mangent ; et alors la haine qu'on ressent vaguement contre tous les partis politiques s'accentue et se précise. On voit qu'ils sont tous également impuissants à résoudre la question sociale, puisqu' aucun n'a le courage de reconnaître que la propriété acquise par le travail d'autrui est un vol, et qu'il n'y a de légitime que celle qui est acquise par le travail personnel. Voulez-vous me dire de quoi se composerait la propriété du monsieur en question si ces vérités étaient mises en pratique ?

François, qui n'écoutait que d'une oreille, classant ses livres et ses papiers, ne répondit pas. A quoi bon engager une discussion sociale ou politique avec Fiquet ? Il avait bien l'esprit à cela, vraiment.

D'ailleurs le déménagement de ses produits chimiques était fini. Il fit porter ses caisses dans son logement ; et trois heures après il quittait le chalet habité par les employés delà maison Dubuquois; accompagné jusqu'à la grille par Strengbach qui, ostensiblement, devant les ouvriers sortant en ce moment pour aller déjeuner, lui donnait de chaudes poignées de main.

290 LBS BfiSOiaNBUX

François s'était installé tant bien que mal chez BadouUeaU) et il s'était mis au travail. Il n'avait plus maintenant les occupations, les distractions qui, à chaque instant, venaient le déranger à la fabrique; il fallait qu'il arrivât & quelque chose de pratique et de réalisable dans un délai prochain. De quoi vivrait-il, comment resterait»il à Hannebault si, d'ici huit ou dix mois, le procès n'était pas terminé? Il serait à bout de ressources, et alors il faudrait bien que, malgré tout, il acceptât au loin une position de chimiste dans une fabrique d'indiennes, c'est-àdire qu'il se sépar&t de MariannCi

Au temps où il avait son lendemain assuré, il avait pu poursuivre de grandes recherches qui devaient, si elles réussissaient, lui donner la gloire; mais maintenant oe n'était plus de gloire qu'il s'agissait, c'était du pain quotidien : aussi» sans abandonner ces recherches, devait^ii viser moins haut et t&cher d'obtenir des résultats immédiats*

Pendant longtemps l'impression des indiennes s'est faite avec des couleurs végétales : la garance,

LES BB80iaN£UX 291

rindigo, le campéche, combinées avec certains produits chimiques, Toxyde de fer pour les violets et les nankins, un sel de manganèse pour les bistres, mais les couleurs d'aniline tirées du goudron de houille apportèrent une révolution radicale dans Tin* dustrie de la teinture. Le bon marché et la beauté des nuances de ces nouvelles couleurs firent que, malgré leur peu de solidité, on les substitua aux anciennes. Autrefois les étoffes imprimées t la garance par les procédés en usage dans les Indes étaient bon teint; aujourd'hui, à l'exception du noir d'aniline qui est indestructible, les couleurs tirées du goudron de houille sont plus ou moins mauvais teint. Le bleu extrait du goudron n'est pas solide, pas plus que ne le sont le vert et le jaune, tandis qu'une blouse ou une cotte d'ouvrier teintes en bleu par l'indigo sont presque indestructibles. Qu'un chimiste obtienne pour ces bleus, ces verts, ces jaunes, Tindestructibilité que Lighfoot a obtenue pour le noir, c'est une nouvelle révolution dans la teinture et en même temps c'est la fortune de l'inventeur. Quand on trouva l'alizarine artificielle, on la vendit pendant plusieurs années deux cents francs le kilogramme; aujourd'hui elle vaut cinq ou six francs. On comprend par là quel est le bénéfice de l'inventeur pendant Texploitation de son brevet.

C'était la fixation du violet que François cherchait ; pourquoi ne la trouverait-il pai5? Lighfoot avait bien trouvé celle du noir.

Il avait donc repris ses anciennes expériences sur celte couleur, celles mômes qu'il poursuivait quand

202 LES BESOIGNfiUX

Marianne avait, avec son père et Glorient, visité la fabrique Dubuquois.

Bien qu*en apparence, et pour ceux qui le connaissaient, il n*eût plus rien à faire, jamais il n'avait été aussi occupé, et jamais ses journées n'avaient été aussi remplies.

~ Est-ce drôle qu'on se lève si matin, disait madame BadouUeau qui de bonne heure l'entendait marcher au-dessus d'elle.

— J'avais toujours cru que M. Néel aimait la musique, disait l'abbé Commolet, mais je crains de m'ôtre trompé. En effet, je lui ai proposé de venir une fois par semaine jouer des duos avec lui, et il n'a pas accepté. N'est-ce pas caractéristique? Cela lui aurait fait passer trois ou quatre heures agréables.

Et le curé de Goulaine se désolait de cette apathie, comme il se désolait de la suspension des quatuors, qui étaient devenus des trios.

L'abbé Commolet n'était pas le seul à se plaindre de cette apathie. Toussaint s'en étonnait aussi : ce n'étaient pas des duos de flûte et d'alto qu'il proposait à François, c'étaient des duos de domino, de bésigue ou de piquet, toujours refusés. Comme pour se rendre au Maure, où il prenait sa pension, François devait passer devant le café du Progrès^ il était souvent arrêté par Toussaint qui, sans se lasser, recommençait ses invitations, surtout les jours où il était seul et où le major Goupe-Toujours, pour une raison ou pour une autre, ne lui faisait pas visà-vis.

— Trouvez- vous que ce garçon-là est extraordi-

naire ? disait Toussaint h la belle Apolline, gui haussait les épaules avec mépris. Et on prétend qu'il est intelligent I En quoi, je vous le demande ?

Et mademoiselle Apolline, pas plus que Toussaint, ne pouvait répondre à cette question. Alors Ils se mettaient d'accord en décidant que si les Dubuquois l'avaient renvoyé, c'était parce qu'il n'était pas intelligent, comme le prétendaient ceux qui ne le con* naissaient pas.

BadouUeau ne se plaignait pas, parce que, comme il le disait à sa femme, il savait ce que c'est que le travail; mais, en réalité, ces habitudes de régularité lui faisaient éprouver un certain désappointement : en louant à François, il avait compté sur des heures de flâneries et de bavardage avec son locataire, comme madame Badoulleau avait compté sur les longues confidences de celui qu'elle appelait « l'amant » ; et voilà que, pour le mari comme pour la femme, ces heures se réduisaient h quelques mi^ nutes de causerie affectueuse; même lorsqu'il lui parlait de Marianne, il ne s'attardait point, pas plus qu'il ne se livrait.

Cependant, si appliqué qu'il fût au travail, tous les jours dans l'après-midi, régulièrement à cinq heures, il descendait de son logement, passait par le magasin et demandait à madame Badoulleau si elle voulait lui donner, pour qu'il les emmenât promener, Michel et Sophie, qui n'allaient pas encore en pension.

La réponse de madame Badoulleau était toujours la môme :

294 LBS BSSOlGNStrt

^ Avec plaisir, monsieur Néel ; seulement il faut que J'habille les enftints.

Car, bien qu'elle attendît cette demande, régulière comme une sonnerie d'horloge, elle n'avait Jamais préparé ses enflants à Tavance : « On a tant & faire, et les Jours sont si courts I »

François mettait lui-même la main ft la toilette des enfants, fHsait Sophie ou débarbouillait Michel, pendant que la mère faisait une reprise ici ou recousait un bouton là, et ils partaient.

L'itinéraire ne la promenade était toujours le môme : ils descendaient au pont, le traversaient et suivaient le chemin qui longe la rivlôre, là où autrefois étaient des prairies et où maintenant se trouvent les principaux établissements Industriels du pays. D'un côté ils avaient ces établissements avec leurs bruits de marteaux, de pilons, de ferrailles, avec leurs ronflements de machines en marche, leurs roues qui tournent en éclaboussant l'eau, leurs jets de vapeur blanche ; et de l'autre, en face, par delà la rivière, ils avaient le vieux villagedontles maisons, les Jardins et les cours plantées de pommiers s'étageaîent en pente douce sur le coteau que couronne l'église. A cette saison du premier printemps, les arbres n'avaient point encore de feuilles ; seuls, quelques buissons commençaient à reverdir dans les haies ; la vue embrassait l'ensemble des maisons, et si l'on marchait doucement le détail môme des cours et des Jardins.

Tout d'abord ils s'arrêtaient en face de l'imprimerie, et les enfants s'amusaient à faire une remarque

LBS BB80IONBUX 206

sur ce qu'Us voyaient, une ftnôtre ouverte, le chat gui guettait les oiseaux, Tapprenti qui flânait.

Puis c'était devant la pension de madame La Guillaumle qu'ils faisaient une nouvelle station plus longue encore : c'était l'heure de la récréation, et Michel et Sophie s'amusaient h reconnaître et à nommer les petites filles qu'ils voyaient Jouer de l'autre côté de la rivière, et qui apparaissaient ou disparaissaient, selon les accidents du terrain. François était d'une patience admirable pour les laisser là aussi longtemps qu'ils voulaient rester. Lui aussi semblait prendre plaisir à ces jeux. Il est vrai que si Michel et Sophie l'avaient examiné avec attention , ils auraient vu que ses yeux, au lieu de s'attacher sur la cour de récréation, portaient plus haut et s'arrêtaient à une fenêtre du premier étage, dans le cadre de laquelle se montrait mademoiselle La Guil"< laumie. Mais quel intérêt Marianne pouvait-elle avoir pour eux, quand ils voyaient des enfants de leur &ge ou h peu près qui couraient, jouaient, criaient? Une grande jeune fille immobile h une fenêtre, cela ne leur disait rien ; tandis que des petites filles qui sau* talent ou galopaient, cela les retenait toujours attentifs.

Après un temps d'arrêt assez long, la promenade continuait, ils allaient jusqu'à un petit pont pour les bestiaux et les piétons, et après l'avoir traversé ils prenaient une cavée crayeuse qui, par une pente raide et glissante, monte à l'église. Arrivés à la Haga ils redescendaient la grande rue.

Et comme ils avaient passé devant les derrières

290 LES BBSOtGNETJX

de la pension de madame La Guillaumie en longeant la rivière, ils passaient devant la porte d'entrée en descendant la grande rue, et presque toujours ils apercevaient Marianne se promenant derrière la haie d*épine tondue aux ciseaux qui formait là une clôture défensive.

— Bonsoir, mademoiselle Marianne, disaient les enfants.

— Bonsoir, Michel ; bonsoir, Sophie , répondait Marianne.

Et c'était tout, car elle répondait par une simple inclinaison de tète au salut muet de François.

Mais ce tout sufftsait ; il l'avait vue, il avait entendu sa voix.

Rentré le soir de bonne heure, il sortait de nouveau vers onze heures au grand étonnement de madame BadouUeau, qui se demandait où il pouvait ainsi aller dans la nuit.

Si elle l'avait suivi, elle aurait vu qu'il remontait la grande rue et que, quand elle était déserte, il s'arrêtait devant la haie de la pension La Guillaumie, prenait une lettre dans le tronc creux d'une vieille épine, et en déposait une autre à la place de celle qu'il emportait, — la réponse à la lettre de Marianne, qu'il était venu chercher la veille.

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Un dimanche, dans Taprës-midi, comme François était au travail, ses fenêtres ouvertes, il entendit une forte détonation gui semblait avoir éclaté dans la direction des usines Dubuguois. Mais il n'y prit pas autrement attention, car, depuis guelgue temps, le dimanche précisément, on entendait, aux environs d'Hannebault, des détonations gui n'étaient pas produites par de simples coups de fusil et dont on ne connaissait pas la cause.

Mais bientôt une rumeur s'éleva dans la rue, suivie d'un brouhaha; alors, abandonnant son travail, il alla à sa fenêtre pour se rendre compte de ce gui se passait ; en même temps éclata une sonnerie de clairon : l'appel des pompiers ; des hommes le casgue en tête, couraient du côté de la mairie.

La porte de son logement s'ouvrit, c'était Badoulleau.

— Le feu est aux établissements Dubuguois I

— AUons-y.

Et ils descendirent l'escalier guatre à guatre.

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— Auguste, sois prudent, cria madame Badoulleau.

Déjà ils couraient vers le pont, regardant en l'air, mais sans apercevoir de fumée ; de temps en temps Badoulleau ralentissait le pas pour interroger les gens ; mais on ne savait rien de précis : on avait entendu une détonation, puis bientôt après on avait dit que le feu était aux établissements Dubuquois.

Badoulleau voulait que François lui dît comment cette détonation avait pu se produire et comment rincendie avait pu s'allumer, puisqu'on ne travaillait pas le dimanche. Maïs François, qui n'imaginait rien de raisonnable, ne pouvait rien répondre.

Ils étaient arrivés à un endroit d'où Ton apercevait les établissements à peu près librement, et, chose extraordinaire, on ne voyait pas de fumée audessus de leurs hautes cheminées qui se découpaient sur le bleu ciel ; cependant, en écoutant un peu, on entendait une vague clameur dans le lointain.

Cependant autour d'eux on continuait à courir ; les pompiers, traînant leurs pompes au pas gymnastique, les dépassèrent, suivis par les ouvriers de la tréfilerie anglaise traînant la pompe de leur établissement.

Ils arrivèrent ainsi h la grille de la fabrique qui était grande ouverte.

— Eh bien ? demanda François au portier.

— Ah I monsieur Néel, quel malheur ! l

— Où est le feu ?

— On a fait sauterie chalet de ces dames.

— Le chalet I

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— Il est rasé.

En effet, c'était du ohalet que venaient les elameurs, et de son côté qu'on se dirigeait.

Cependant, h travers les branches des arbres sans feuilles, on apercevait sa façade rouge, ses cheminées et ses lambrequins.

— Mais il est debout ! s'écria François.

— Rasé I monsieur Néel ; rasé t répéta le portier qui paraissait affolé ; on Fa fait sauter. Tout a dansé ici : ça m'a réveillé. Âh I J'ai eu une belle peur !

Evidemment, il n'y avait rien à tirer de ce vieux bonhomme, que la peur avait détraqué.

Mais, par ce peu de mots, le mystère s^éclaircissait : ce n'était point d'un incendie qu'il s'agissait, c'était d'une explosion. On ne voyait nulle part de fumée, et il y avait des ouvriers qui venaient au-devant des pompiers, leur faisant signe qu'on n'avait pas besoin d'eux.

Badoulleau, que François essayait de retenir, ne voulait pas s'arrêter.

— Allons voir, dit-il.

Maintenant qu'il comprenait qu'il ne pouvait rendre aucun service, François hésitait h entrer ; mais Badoulleau l'entraîna.

En approchant du chalet, qui était entouré par la foule des ouvriers et des gens du pays arrivés les pre* miers, ils virent que, s'ils n'était point rasé, comme le disait le portier, il était cependant gravement en* dommage : un grand trou noir se trouvait là où quelques instants auparavant était le petit salon dans lequel se tenaient ordinairement mei^dames Dubu-

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guois ; la muraille avait été pulvérisée, les fenêtres avaient été projetées au loin, et, sur les arbustes du jardin, on voyait des lambeaux d*étoffes et des morcaux de meubles ; à llntérieur, tout avait été bouleversé, brisé, bâché; les portes étaient enfoncées.

— G*est une explosion de dynamite, dit Badoulleau ; beureusement les dames Dubuquois étaient aux vêpres ; je les ai vues passer se rendant à Téglise.

Dans les groupes, on causait, on criait, on gesticulait.

— Y a-t-il des blessées ? demanda Badoulleau au contremaître du tissage.

— Il n'y avait personne dans la maison que la cuisinière gui était au sous-sol, et qui s*est évanouie de peur.

— Comment cela est-il arrivé ?

— Ab I comment !

Mais Strengbacb, gui les aperçut, vint à eux et se chargea de répondre à cette question.

— C'est ces canailles, dit-il, voilà comment on récombense ces bauvres tames.

—Vous soupçonnez quelqu'un? demanda François.

— Bersonne^ mais tout le monte ; c'est un coup tes ouvriers contre les pourgeois. Nous allons les faire tanser, les canailles ; j'ai fait brévenir ces tantes et j'ai envoyé chercher la justice à Condé ; nous trouferons les coubables.

Puis il raconta comment il avait été surpris par l'explosion, car il semble que dans une catastrophe, ce gui est surtout intéressai^t c'est le rôle qu'elle nous

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fait jouer, ou à défaut de rôle actif la façon dont elle nous frappe.

— J'étais chez moi en drain d'écrire, quand j'ai été foutroyé bar Vexblosion. Ne bernant bas au timanche, j'ai cru que c'était le générateur qui sautait. J'ai couru h la fenêtre et j'ai fu un nuage te boussière, te fumée tu côté tu chalet te ces tames. Alors dout te suite j'ai eu le sentiment de ce qui venait d'arriver : <c C'est ces canailles. » Je suis accouru et j'ai drouvé la maison en cet édat! N'est-ce pas abominable ? Y a-t-il rien te blus lâche, te blus criminel ?

— Qui a produit l'explosion ? demanda Badoulleau.

— La tynamitey la nitro-glycérine, une te ces trogués tiaboliques que ces canailles fapriquent bour ex* terminer les pourgeois.

— Et qui a mis le feu à la drogue? demande Badoulleau.

— C'est ce que la Justice drouvera; il est imbossible qu'un bareil crime se commette sans qu'on trouve le coupaple; on saura qui a fapriqué ou acheté de la tynamite ; on saura qui a fait tes essais tans ces terniers demps le timanche; car c'étaient tes essais, ces exblasions te tynamite qu'on endendait ; en foilà la breuve.

Et il montra la façade éventrée.

La foule devenait d'instants en instants plus nom breuso; les ouvriers descendaient de la cité, et les habitants d'Hannebault arrivaient aussi par groupes, car une explosion c'était plus curieux encore qu'un lncen(Jie ; malheureusement les gendarmes la main-

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tenaient à distance, ne laissant personne approcher de la maison.

François youlut se retirer, car mesdames Dubuquois et Thierry pouvaient survenir d'un moment h l'autre, et il trouvait que sa place n*était pas là. ; mai^ BadouUeau refusa de raccompagner.

^ Vous comprenez, mon cher, que cela me four^ nit un fait>divers exceptionnel 1 le Narrateur sera reproduit par tous les journaux de France ; une explo* sion de dynamite chez nous, c'est original, il faut que je réunisse mes documents.

François laissa BadouUeau à la recherche de ses documents et rentra seul à Hannebault, se demandant qui avait pu commettre ce crime et ne se disant point comme Strengbacb que c'étaient ces canailles.

Assurément il n'avait pas à se louer de mesdames Dubuquois^ mais le ressentiment qu'il pouvait éprouver contre elles n'empêchait pas qu'il fût indigné. C'était donc vrai I L'hostilité dont parlait Strengbacb à chaque instant était donc arrivée à ce point qu'elle se manifestait par ces Iftohes agressions ; et ce n'étaient pas seulement les accusations de Strengbacb qui lui revenaient à l'esprit, c'étaient aussi les paroles de Fiquet. Était-ce lui qui avait mis ses menaces à exé« cution? Fiquet était-il capable de passer de la théorie pure à l'action ?

Ce n'était pas seulement le désir de ne pas ge trouver en présence de mesdames Dubuquois ou de Thierry qui l'avait fait revenir à Hannebault, c'était aussi l'espérance de croiser Marianne dans la Grande* Rue, comme tous les dimanches, i^ la sortie d^

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vêpres. Mais quand il rentra dans la yille, les vôpres étaient finies depuis quelque temps déjà, et il n'eut qu'à reprendre son travail, ear la promenade qu'il faisait tous les jours h cinq heures n'avait pas lieu le dimanche : comment échanger quelques regards, passer et repasser devant la pension, quand tout le monde était dans la rue ou sur le pas de sa porte? Il sentait qu'on avait les yeux sur lui et qu'aussitôt qu'on le voyait dans le voisinage de la pension on se demandait ce qu'il allait faire par là, comme on se demandait pourquoi, après avoir été pendant si longtemps, presque chaque jour, dans cette maison, il n'y allait plus du tout. Il était au moins inutile qu'il fournît un aliment aux histoires qu'on racontait sur lui et sur Marianne. Dans la lettre qu'il écrirait le soir à Marianne, il expliquerait les raisons qui l'avaient empêché de se trouver à la sortie des vêpres.

Il travailla jusqu'au moment où il devait dîner, et il allait descendre pour se rendre au Maure, quand il entendit un bruit de pas dans son escalier; sans doute c'était BadouUeau qui venait lui faire part de ce qu'il avait appris et lui communiquer ses documents. Cependant ces pas étaient bien hésitants, bien lourds.

Vivement il ouvrit sa porte et se trouva en face d'un gendarme.

— Monsieur le juge d'instruction m'a chargé de vous mander de comparaître devant lui.

— Où cela? dit François assez interloqué.

— Chez mesdames Dubuquois, où il procède à son enquête avec M. le substitut.

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~ Et quand doîs*]e comparaître ?

— Tout de suite, on attend après vous,

— C'est bien, j'y vais.

Et François reprit le chemin des établissements Dubuquois accompagné par son gendarme.

Que diable pouvait lui vouloir le juge d'instruction?

De toutes les pièces du rez-de-chaussée du chalet, il n'y en avait qu'une, la salle de billard, qui n'eût das eu à souffrir de l'explosion.

C'était là que le juge d'instruction et le substitut s'étaient installés pour procéder à leur enquête.

En entrant dans cette salle, François vit autour de la petite table, qu'entouraient les représentants de la Justice, Thierry et Strengbach ; dans un coin se tenait le maréchal des logis de la brigade d'Hannebault, les jambes écartées, le menton appuyé sur la garde de son sabre.

— Monsieur Néel? demanda un personnage de quarante-cinq à cinquante ans, à l'air froid, & la tenue hautaine, que François devina être le juge d'instruction.

— Oui, monsieur.

— Vous étiez il y a quelque temps le chimiste de la fabrique d'indienne ?

— Oui, monsieur.

— Vous avez été renvoya pour irrégularités dans votre service.

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