LB8 BK8OI0KBUX
François ne répondit pas.
— Vous n'avez pas compris ma question ? demanda le juge d'instruction.
— C'est justement parce que je l'ai comprise que je n'ai pas répondu.
— Qu'est-ce à dire?
Mais Thierry intervint.
— M. Néel n'a pas été renvoyé comme mauvais employé, dit-il avec un certain embarras ; il avait demandé un congé de deux jours pour aller à Paris, il est resté cinq jours absent. Dans ces conditions, nous avons cru devoir le remplacer.., pour la disci-» pline. On savait que son absence ne devait durer que deux jours; il était d'un exemple fâcheux pour l'ordre de la maison qu'elle en durât cinq. C'est dans ces conditions que nous nous sommes séparés de lui... avec le plus grand regret.
— Enfin, dit le juge d'instruction, il a été renvoyé ; voilà ce que je tenais h constater, et tout renvoi suppose le ressentiment cheis celui qui est l'objet d'une pareille mesure.
i— Cette mesure a suscité en mol la surprise, j'en conviens, mais non le ressentiment, j'étais dans moQ tort puisque j'avais prolongé mon absence. Si les chefs de la maison pouvaient me renvoyer, je pouvais de mon côté quitter la maison.
— Autre question, dit le juge ; vous employez dans votre laboratoire des produits explosibles, ou qui, mélangés, peuvent devenir explosibles et produire des effets extrêmement dangereux ?
— Sans doute.
LES BESOIGNETJX 907
— Quels sont ces produits ?
— Le chlorate de potasse, la fleur de soufre, la résine, la glycérine, l'acide nitrique, l'acide sulftirique, bien d'autres encore.
— Ces produits, mélangés et travaillés, peuvent-ils donner un composé provoquant une explosion comme celle qui a détruit une partie de cette habitation?
— Parfaitement.
— Précisez.
— Gela est assez difficile, tant les combinaisons sont nombreuses.
— Citez- en une.
— En concentrant la glycérine par rébuUitlon et en la mélangeant h l'acide nitrique et à l'acide sulfurique, on obtient une huile en apparence inofiPensive qui n'est autre que la nitro-glycérine, agent explosif des plus dangereux.
— Avez-vous travaillé ces matières et opéré ces mélanges ?
— Jamais.
— Rappelez bien vos souvenirs.
— C'est inutile ; mes recherches se sont toujours appliquées aux matières tinctoriales, Jamais aux agents explosif^.
— Quelques-uns des ouvriers placés sous votre direction se livraient-ils h la recherche de ces agents explosifs ?
— Je ne sais pas.
— Cette réponse est bien vague.
— Je dirai, si vous voulez, que je n'ai Jamais vu
808 LES BESOIONEUX
aucun des ouvriers placés sous ma direction se livrer h la recherche de ces agents.
— Si vous n*avez pas vu, au moins n'avez-vous pas de soupçons & ce sujet?
François ne répondit pas.
— Pourquoi ne répondez-vous pas ?
— Parce que si j'avais des soupçons, ils ne reposeraient sur rien de précis, sur aucun fait matériel et, conséquemment, je ne pourrais pas les formuler.
Strengbach leva la main comme s'il voulait parler.
— Vous avez quelque chose h dire ? demanda le juge d'instruction.
— Je vautrais faire remarquer & M. le juge finsdruetion que Bottentuit, le chef te de la cuisine aux couleurs, serait mieux en siduation que M. Néel te fournir tes éclaircissements h ce sujet ; il surveillait les ouvriers te blus brès.
— Faites chercher ce Bottentuit, dit le juge d'instruction s'adressant au maréchal des logis.
Puis il revint à François par sa formule ordinaire :
— Autre question : pourquoi n'avez-vous pas quitté Hannebault quand vous avez été remplacé?
— Parce que je n'avais pas à aller ailleurs, et que ce pays me plaît.
— Avez-vous cherché une autre situation ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que j'ai des travaux en train qui réclament tout mon temps.
— Vous n'aviez pas une autre raison qui vous retenait dans ce pays?
François commençait & comprendre où tendaient ces questions^ du juge d'instruction : « Par ressentiment, n'avez-vous pas voulu vous venger de mesdames Dubuquois, et n'avez-vous pas fabriqué des matières explosibles pour faire sauter cette maison ? N'est-ce pas dans ce but que vous êtes resté à Hannebault ?» Si cette accusation n'avait pas été nettement formulée, il semblait en tous cas qu'elle flottait dans l'esprit du magistrat. Un mouvement d'indignation poussa François en avant :
— Puis-je vous demander, dit-il, en quelle qualité Je comparais devant vous ?
Le juge d'instruction parut suffoqué de cette demande.
— Vous êtes là pour répondre aux questions que je vous adresse, dit-il, avec une dignité rogue, non pour m'interroger vous-même.
Gela n'était pas fait pour calmer François, que la colère soulevait.
— Il y a des questions auxquelles un honnête homme ne répond pas I s'écria-t-il.
— Un honnête homme répond à toutes les questions, quand c'est la justice qui les pose, répliqua le magistrat; car, par cela même qu'il est un honnête homme, il a à cœur la découverte de la vérité.
François perdait un peu la tête ; la question tendant à lui faire dire pourquoi il continuait h, habiter Hannebault l'avait exaspéré.
— S'il y a quelqu'un qui m'accuse, dit-il en regar-
dant Thierry en face d'un air de provocation, qull se lève et qu'il parle I
— - Personne n'a à se lever et & parler ici que moi, dit le Juge d'instruction.
Mais Thierry intervint
-— Que Monsieur Néel soit convaincu, dit-il -avec plus de fermeté qu'il n'en mettait d'ordinaire dans son accent et dans ses gestes, que personne de nous, — J'entends ma môre, ma tante et moi, — n'a eu l'idée de formuler la plus légère accusation contre lui. Et puisqu'il semble invoquer notre témoignage, J'affirme hautement que nous le tenons pour un parfait honnête homme, incapable d'une pensée basse comme d'une action l&che.
A son tour Strengbach étendit la main avec énergie, pour protester, bien que François ne se fût nullement adressé & lui.
-^ Ge n'est bat moi non blui qui soubçonne M. Néel, dit-il, oh I non I
Et il mit la main sur son cœur :
— J'ai bour lui autant fesdime que famidié.
Cette intervention de Thierry exaspéra François; c'était une accusation précise qu'il demandait, non une défense. De sa défense, il se chargerait lui-même lorsqu'il saurait sur quel point on l'attaquait ; il était humilié qu'un homme de qui il avait tant h se plaindre, qu'un ennemi, qu'un rival, lui vînt en aide. Et telle était la situation qu'il ne pouvait pas dire que cette aide lui était odieuse ; il fallait qu'il la subtt sans protestation, sans explications.
^ Personne n'a formulé d'accusation, dit le juge
LES BfiBOiaNfiUX Sii
d'instruction ; maïs si vous pouvez envisager les circonstances avec sang-froid, vous verrez qu'elles vous sont défavorables. Un crime vient d'ôtre commis au moyen d'un engin explosif: gui a pu fkbriguer cet engin ? Quelqu'un qui connaît la chimie et qui peut manipuler ses produits...
— Ou qui se les soit procurés tout fabriqués, interrompit François.
— Sans doute, et cela est à chercher. Mais ce qui ast à chercher aussi, c'est le mobile de ce crime. Evidemment c'est la vengeance. Qui pouvait avoir à se venger de mesdames Dubuquois ? Vous devez comprendre, en raisonnant, que vous avez vous-même intérêt à nous aider dans la recherche du coupable. Vous voyez où conduit le simple raisonnement. Imaginez jusqu'où peut aller la malveillance.
Décidément ce Juge d'instruction n'était point ce que tout d'abord François avait cru»
— Je vous ai dit tout ce que jô savais, s'écria-t-il effrayé, et par malheur, vous le voyez, je ne sais rien.
A. ce moment, Bottentuit entra amené par un gendarme.
— Foilà le chef de la cuisine aux couleurs, dit Strengbach.
— Qu'il approche, répondit le juge d'instruction. Et tout de suite il commença son interrogatoire :
— Avez-vous remarqué que quelques-uns des ouvriers placés sous votre direction travaillaient des matières propres à produire des agents explosifs : la glycérine, l'acide nitrique, le chlorate de potasse,
312 LES BESOiaNEUX
la fleur de soufre , Tacide sulfurigue ou autres? -— Jamais aucun de nos ouvriers n*a été chargé de travailler ces produits.
— Je le pense bien. Ce que je vous demande, c'est sii ouvertement ou en cachette, ces ouvriers ne travaillaient pas ces matières ?
Gomme Bottentuit ne répondait pas, Strengbach prit la parole :
— N'avez-/bus bas remarqué qu'un te fos hommes avisait tes essais avec te la glycérine? demanda-t-ii.
— Ah ! oui, ça oui : Piquet, qui faisait des essais de teinture, a quelquefois concentré la glycérine.
— Çonunent concentrée ? Par l'ébuUition ? demanda le juge d'instruction.
— Bien sûr.
— Et que faisait-il du produit obtenu ?
— Ça, je ne sais pas ; il s'est même plaint qu'on lui avait pris le produit qu'il avait fabriqué, et il nous a fait pour ça une vie infernale.
— Qui lui avait pris ce produit ?
— On n'a pas su.
— • Où est ce Piquet ? demanda le juge d'instruction au maréchal des logis.
— On le cherche ; comme il n'était pas chez lui, on ne l'a pas encore trouvé.
Gomme le maréchal des logis disait ces deniers mots, la porte s'ouvrit et Kquet parut.
— Le voilà, dit le maréchal des logis.
— Vous êtes Piquet ? demanda le juge d'instruction en consultant un dossier, Eugène Piquet, né à Saint-Denis, Seine, âgé de vingt-six ans.
LES BfiSOIGNBUX 313
— Lui-môme, répondit Piquet d'un air goguenard.
— Pourquoi n'étiez-vous pas chez vous ?
— Parce que je me promenais. C'est défendu par les lois?
Il prononça ces deux mots, « les lois », avec une emphase comique.
Voyant qu'on ne s'occupait plus de lui, François avait reculé du côté de la porte, se demandant s'il devait rester ou se retirer ; mais le juge d'instruction, qui avait vu son mouvement, le retint.
— Monsieur Néel, veuillez rester : nous pouvons avoir besoin de vous.
Puis il feuilleta le dossier qu'il avait pris & l'arrivée de Fiquet.
— Vous êtes signalé comme un anarchiste des plus dangereux, dit-il en s'adressant à celui-ci.
— Signalé I répliqua Fiquet de son môme ton narquois; est-ce indiscret de demander par qui?
— Par la police.
— Faut-il qu'on ait de l'argent à perdre I
— Répondez sérieusement, et pour commencer donnez-moi l'emploi de votre temps aujourd'hui.
— Facile. Parti ce matin à cinq heures pour aller h Bezu pécher des écre visses ; péché jusqu'à onze heures ; déjeuné ; remis à la pèche à une heure jusqu'à quatre ; revenu ; arrivé à sept heures.
— - Vous prétendez que vous n'étiez pas ici ni aux environs entre deux et trois heures ?
— J'étais à deux lieues d'ici, puisque j'ai passé la journée à pécher.
814 LB8 BBSOiaNSUX
— Vous pouvez prouver cela ?
— Vous n'avez qu'à interroger les camarades qui étaient avec moi ; nous étions cinq.
Et il nomma les cinq camarades, tous ouvriers d'Hannebault, qui étaient avec lui.
— Alors vous prétendez aussi n'être pour rien dans le crime qui a été commis ici ?
— L'explosion, vous voulez dire. Pour rien, absolument pour rien.
A. la façon dont il prononça ces derniers mots on aurait pu croire qu'il regrettait de n'ôtre pour rien dans cette explosion et qu'il s'en excusait : il ne fallait pas lui en vouloir, il n'était pas là.
— Me prenez pas ces airs vainqueurs, dit le juge d'instruction, vous êtes assez intelligent pour comprendre qu'en admettant que vous étiez à Bezu au moment où l'explosion a éclaté, cela ne prouve pas que vous n'êtes pour rien, absolument pour rien dans ce crime.
— Ne me supposez pas si intelligent que ça ; car je ne comprends pas du tout comment, étant à deux lieues d'ici, j'ai pu faire éclater l'explosion qui a détérioré cette maison ; je n'ai pas le bras de cette longueur.
— Le bras d'un complice aurait pu remplacer le vôtre et faire éclater l'engin que vous auriez préparé.
— Aurait pu I Tout est possible. Ge qui ne Test pas c'est de me mettre en présence de mon complice ou de me le nommer.
Il avait la réplique facile, Fiquet, et il n'était pas
LES BBSOIGNEUX 31B
homme & se laisser démonter pas plus qu*à se laisser intimider.
— Expliguez-mol Tusage auquel vous destiniez la glycérine que vous concentriez par ébuUition.
Pour la première fois Fiquet perdit son accent moqueur :
— À des essais.
— Quel essais ?
— Ça, c'est mon secret.
— C'est justement ce secret que la justice vous demande.
Piquet ne répondit rien.
— Vous prétendiez, continua le juge d'instruction, que vous faisiez des essais de teinture ; il semble que vous pouvez bien dire quels étaient ces essais.
— Si je cherchais une nouvelle teinture, j'ai Intérêt, n'est-ce pas ? à ce qu'on ne connaisse pas ce que J'ai trouvé; je ne vais pas être assez naïf pour expliquer les résultats de mes recherches.
— C'est donc parce que vous ne vouliez pas qu'on connût ces résultats que vous vous êtes plaint qu'on vous eût volé ce produit, et c'est pour cela aussi que, selon le mot de votre contremaître, vous avez fait une vie infernale & vos camarades ?
— Je n'ai jamais accusé un camarade de m'avoir volé ; je me suis plaint qu'il y avait des espions qui s'introduisaient partout en cachette, iipas de loup, pour vous surprendre.
Il dit cela en se tournant vers Strengbach.
— Vous aviez donc peur d'être surpris ? demanda le juge d'instruction.
— Mais certainement, et je n'avais pas tort, puisqu'on m'a YoIé une partie des produits que J'avais préparés.
— Eh bien, la justice croit que ces produits n'étaient pas destinés, comme vous le dites, à des essais de teinture, mais au contraire que c'était une préparation explosible comme celle qui a fait sauter une partie de cette maison.
— La justice croit ce qu'elle veut ; elle ne prouve pas.
— Elle réunit les éléments de cette preuve, et quand elle voit un homme intelligent, mais dangereux, signalé comme anarchiste, un ouvrier qui connaît assez la chimie pour chercher des teintures nouvelles, quand elle le voit travailler la glycérine, qui est un des éléments de certains produits explosifs, puisque mélangée à l'acide nitrique et h l'acide sulfurique elle donne la nitroglycérine, — elle est en droit de demander h cet homme des explications catégoriques qui détruisent les charges que les circonstances aussi bien que ses antécédents accumulent contre lui. J'attends ces explications.
— J'ai dit ce que j'avais à dire ; je ne suis pour rien dans cette explosion.
Jusque-là le substitut n'avait point pris part à l'interrogatoire ; il feuilletait et lisait les pièces d'un dossier, s'interrompant de temps en temps pour écouter.
— M. le juge d'instruction vous parle de vos antécédents, dit-il ; reconnaissez-vous avoir prononcé ces paroles dans une réunion d'ouvriers : « Il est temps
LES BBS0I6NEUX 317
que le règne des épiciers qui nous gouvernent finisse, et que commencé celui des chimistes, qui amènera l'avènement de la Justice ? »
— J'ai dû dire quelque chose comme ça.
— Pouvez-Yous expliquer ces paroles ?
— Elles n'ont pas besoin d'explication ; elles sont assez claires.
— En ces derniers temps, reprit le juge d'instruction, des détonations ont éclaté le dimanche aux environs d'Hannebault; évidemment c'étaient des matières explosibles qu'on essayait. Plusieurs fois vous avez été rencontré aux abords des endroits d'où étaient parties ces détonations.
— C'est possible. Je n'en sais rien ; mais il est probable que d'autres que moi ont dû être rencontrés aussi aux abords de ces endroits ; en tout cas Je n'ai pas été rencontré aujourd'hui aux abords de cette maison, et c'est là l'essentiel... pour moi. Cherchez celui qui a pu être vu ici au moment de l'explosion, et vous ferez peut-être des découvertes curieuses.
— Que voulez-vous dire? Accusez-vous quelqu'un?
— Ce n'est pas mon métier d'accuser.
Le Juge d'instruction fit un signe au substitut et ils se retirèrent tous les deux à l'extrémité de la salle, où ils ne tardèrent pas à appeler le maréchal des logis ; puis, presque aussitôt, celui-ci sortit en se hâtant.
Le Juge d'instruction revint vers Fiquet.
— Nous allons nous transporter à votre domicile, dlWl, pour y procéder à une perquisition.
318 LES BESOIGNETJX
Puis s'adressant h François :
— Monsieur Néel, Je vous prie de nous accompagner, et vous aussi, monsieur Strengbach, nous pourrons avoir besoin de vous ; monsieur Dubuquois, il est inutile que vous vous dérangiez.
Fiquet ne demeurait pas dans la cité ouvrière, il n'était pas assez naïf pour se mettre ainsi sous la main des espions ; son logement était à Hannebault, dans une petite chambre meublée, au-dessus d'un débit de cidre et d'eau-de-vie « à dépotayer », comme on dit dans le pays.
Dans la nuit le cortège se mit en route vers la ville, Fiquet, flanqué de deux gendarmes, le juge d'instruction et le substitut marchant côte & côte et s'entretenant h voix basse, François et Strengbach venant derrière.
— Fous safez que c'est lui qui a vait le coup, dit Strengbach.
— Gela n'est pas prouvé.
— Qui fous'lez fous que ce soit ?
Et Strengbach démontra que ce ne pouvait être que cette canaille. « S'en brendre h ces ponnes tames^ quelle lâcheté ! »
Lorsqu'ils arrivèrent devant le débit de cidre, ils trouvèrent le maréchal des logis montant la garde à la porte, envoyé là évidemment à l'avance, de peur qu'un^complice de Fiquet, averti de cette perquisition, se fût hâté d'accourir pour faire disparaître ce qui était compromettant.
Des consommateurs étaient attablés dans une petite salle basse, buvant des mocques de cidre dans des
LES BESOIONEUX 310
tasses en faïence brune ; on les fit sortir et pendant que le Juge d'instruction montait h la chambre de Piquet, accompagné de celui-ci, du maréchal des logis et de deux gendarmes, le substitut s'Installa dans la salle avec Strengbach et François.
Au bout de vingt-cinq à trente minutes, tout le naonde redescendit; les gendarmes portaient avec précaution un couvercle de boîte dans lequel étaient posées des fioles qui avaient contenu de Teau de mélisse et qui étaient pleines de divers mélanges, et, dans un coin, des capsules.
— Veuillez examiner ces produits, dit le juge h François, et dites-nous s'ils peuvent servir h, la teinture?
— Monsieur Néel, soyez brutenty s'écria Strengbach.
— Vous savez donc ce qu'il y a dans ces fioles, dit Fiquet, que vous avez peur, peur d'eau de mélisse ?
Strengbach se troubla.
Fiquet marcha à lui, et le désignant d'un geste énergique en s' adressant au magistrat :
— Vous me demandiez si j'accusais quelqu'un : voilà le coupable : S'il a si grande peur de ces fioles, c'est qu'il sait ce qu'il y a dedans, de la poudre imprégnée de nitro-glycérîne ; et s'il sait ce qu'il y a dedans, c'est qu'il m'en a volé trois pareilles que j'avais préparées. Faites une perquisition chez lui, vous n'en trouverez plus que deux ; la troisième a produit l'explosion d'aujourd'hui, pour faire peur aux dames Dubuquois et les amener à céder la direction de
820 LBS BB80IGNEUZ
leur établissement à cette canaille. C'est vrai que je prépare des engins explosifs pour faire sauter les bourgeois, parce que le gouvernement, en nous mettant, nous, les anarchistes, hors la loi, nous oblige à nous faire Justice nous-mêmes, n'importe comment. Mais Je vous répète que Je ne suis pour rien dans l'explosion d'aujourd'hui: contre des femmes, dans une maison où Je travaille, ça me ré< pugnerait.
— Cette accusation fun miséraple ne beut bas nCadeindre; mais fenez, messieurs, et vaites dont te suite cette berquisition, qui brouvera l'invention tiapolique t^un lâche credin.
La perquisition chez Slrengbach n'avait rien produit ; cependant, si les fioles de nilro-glycérine nV vaient pas été trouvées, tout le monde n'avait pas cru que Taccusation de Piquet était « l'invention diabolique d'un gredin ».
Pour la justice, pour la famille Dubuquois, pour la majorité du public, Piquet était le véritable coupable. Que fallait-il de plus pour prouver sa culpabilité que cette fabrication de matières explosibles, destinées, il l'avouait lui-même, à faire sauter les bourgeois et à amener le règne des chimistes qui remplacerait celui des épiciers ?
Mais pour quelques personnes qui connaissaient Strengbach et qui l'avaient suivi dans ses marches ténébreuses, « l'accusation du misérable » n'était pas aussi absurde qu'on se l'imaginait volontiers ; s'il y avait une invention diabolique dans cette affaire, elle pouvait bien avoir Torrent-de-Larmes pour auteur.
C'était le cas de Prançois et de Badoulleau, qui échangeaient leurs réflexions h ce sujet, toutes les
SS2 VB8 BESOIGNBUX
fois que celui-ci obtenait quelques renseignements sur rinstruction qui se poursuivait au parquet de Gondé. Mais le plus souvent ces renseignements étaient négatifs, c'est-à-dire qu'ils constataient que l'affaire n'avançait pas. Il avait été prouvé que Piquet avait passé [la Journée du dimanche à Bezu ; il fallait donc que ce fût un complice qui eût fait partir l'explosion, et ce complice on ne le trouvait pas.
— Ce qu'on cherche, c'est la culpabilité de Fiquet, que tout accuse, et qui cependant peut très bien être innocent.
— Si on cherchait celle de Strengbach, peut-être avancerait-on plus vite.
— Il faut convenir que si c'est Strengbach qui a fait le coup, il est diablement fort.
— L'idée alors lui en serait sûrement venue en voyant Fiquet préparer ses engins. Avec ses habitudes d'espionnage, il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait surpris Fiquet concentrant sa glycérine. Il se sera demandé dans quel but Fiquet opérait cette concentration, et, avec ce qu'il sait de chimie, surtout avec ce que tout le monde sait de Fiquet, il aura conclu que celui-ci préparait quelque matière explosible, la nitro-glycérine très probablement. Il aura continué à l'espionner, il aura vu oîi Fiquet serrait ces engins, et il lui en aura pris quelques-uns. Que faire? Renvoyer Piquet. C'est ici, si je ne me trompe pas, que Strengbach aura été fort. Tout ce qu'il a pu pour décourager mesdames Dubuquoîs, de façon à ce qu'elles lui abandonnent complètement la direction des établissements, il l'a fait. Il ne lui res-
LES BSâOIQNEUX 323
tait plus qu'à les épouvanter et à leur faire prendre en horreur les ouvriers et le pays. Qui mieux qu'une explosion pouvait obtenir ce résultat ? Fiquet et sa nitro-glycérine lui mettaient aux mains un engin de destruction, en môme temps qu'ils offlraient à la justice un coupable tout trouvé. Gomment s'était produite l'explosion ? Par la nitro*glycérine. Qui fabriquait de la nitro-glycérine à Hannebault? Fiquet. Donc Fiquet, représentant du parti anarchiste, était coupable, et devant cette vengeance et cette haine, mesdames Dubuquois n'avaient qu'à abandonner les établissements. Notez que c'est lui qui, sans en avoir l'air, adroitement, par une question incidente, posée au chef de la cuisine aux couleurs, a mis le Juge d'instruction sur la piste de la glycérine, qui devait faire tout découvrir. C'était donc très bien machiné. Gomment supposer qu'au lieu de se défendre, Fiquet accuserait ? Il a fallu pour cela la couardise de l'un et la cr&nerie de l'autre. Et encore cette accusation de Fiquet n'a-t-elle produit aucun effet. Qui croit & la culpabilité de Strengbach 7
-— Personne, pas môme nous, qui n'osons pas seulement nous arrêter à nos soupçons.
Si bien machiné que fût le plan de Strengbach, il n'avait cependant pas produit les résultats qu'en attendait son inventeur : sans doute, la Justice avait un coupable ou tout au moins quelqu'un qu'elle pouvait rendre responsable de l'explosion, et cela était quelque chose. Mais le grand point, celui qui dominait tout, n'était pas atteint : mesdames Dubuquois ne se montraient pas découragées.
324 LES BBSOIGNBUX
Effrayées, elles ravalent été ; désolées, attristées, malheureuses, elles Tétaient. Ëh ! quoi, c'était ainsi que ces ouvriers pour lesquels elles avaient tout fait reconnaissaient les sacrifices qu'elles s'étaient imposés? Ge n^est pas impunément qu'on examine chaque jour la comptabilité d'une grande maison de commerce ; le chiffre donne l'habitude du chiffre. Aussi savaient-elles à un sou près ce qu'elles dépensaient, et leurs aumônes, leur générosité, leurs bonnes œuvres avaient leur page de débit en face de laquelle elles avaient inscrit à l'avoir : « Reconnaissance ». Et voilà qu'au lieu de cette reconnaissance qu'elles croyaient avoir semée, c'étaient la haine et la vengeance qu'elles récoltaient. Vengeance de quoi? Pourquoi? Pour la crèche et les écoles qu'elles avaient fondées et qu'elles entretenaient ? Pour les frais de médecin et de pharmacien qu'elles payaient sans qu'un ouvrier eût jamais rien à débourser pour sa famille ? Pour les vêtements qu'elles distribuaient aux enfants ? Pour la caisse de secours qu'elles alimentaient, versant elles-mêmes une part égale à celle que payaient tous les ouvriers réunis? Enfin, pour toutes les œuvres de charité qu'elles établis* salent aussitôt qu'elles les croyaient utiles ?
Mais si grande qu'eût été leur désolation, si profonde qu'eût été leur déception, elles n'en étaient point arrivées, pourtant, comme l'avait espéré Strengbach, à se dire qu'il ne leur restait qu'à abandonner leurs établissements et à se sauver à Paris, « où en ne lisant pas sottement les journaux, on beut se croire en baratis ».
LES BSSOIQNEUX 326
En imaginant qu'elles céderaient à la peur, Strengbacb s*était trompé ; il les avait Jugées d'après lui-même, non telles qu'elles étaient. A leur place, la peur Teût fait fuir à Paris, où il aurait choui dranquillement te sa vortune. Mais Justement il était dans leur nature comme dans leurs principes de ne pas fuir le danger et tout au contraire de lui faire tête. A la vérité, leur peur était grande, mais leur fermeté était plus grande encore que leur peur.
— Aujourd'hui la maison, avait dit madame Charles, demain nous peut-être.
—Eh bien, nous quand Dieu voudra, avait répondu madame André.
D'ailleurs il n'y avait pas que pour elles qu'elles devaient rester à la tête de leurs établissements; elles le devaient pour Thierry plus encore.
Que deviendrait-il s'il n'avait plus rien à faire ?
Elles avaient été trop heureuses de le voir participer à leur travail, pour renoncer aux espérances qu'elles avaient conçues. Sans doute il ne montrait plus maintenant le zèle et l'activité des premiers Jours où il était venu s'asseoir auprès d'elles, mais enfin il y venait encope, et c'était là l'essentiel.
Il avait tant de raisons, le pauvre garçon, pour être triste et découragé, qu'elles ne pouvaient pas lui en vouloir de cette défaillance qui bien certainement ne serait que momentanée.
Quand il serait marié, toutes les causes d'ennui, de tourment ou de lassitude qui maintenant lui enlevaient son libre arbitre disparaîtraient, et elles le