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reverralent tel qù*il s'était montré lorsqu'il s'était mis au travail.
Alors elles pourraient lui abandonner la direction complète de la maison. Et en agissant ainsi, elles ne fuiraient pas le danger ; elles ne déserteraient pas. Un homme sait mieux se faire respecter ou craindre que des femmes ; on n'oserait pas contre lui ce qu'on avait osé contre elles.
Plus que Jamais il fellait donc que ce mariage se fît, et elles avaient bon espoir que bientôt la jeune fille, mieux éclairée sur ses véritables intérêts et sur ceux de sa famille, ne persisterait pas dans son reflis.
Elle devait bien cela à son père, et tendra, aimante, dévouée comme elle Tétait, elle ne persisterait pas dans son caprice.
Au moins o'était ce que tout le monde leur disait : La Quillaumie, l'abbé Colombe, ceux qui connaissaient Marianne.
— Ha fille voudra s^'acquitter de la dette que ]e contracte envers mesdames Dubuquols, disait La GulUaumie au général Rœmel.
— Mon impression relativement & ce mariage devient meilleure de Jour en Jour, disait le doyen, qui n'expliquait pas bien clairement sur quoi se basait son impression.
Mais elles n'avalent pas besoin de faits précis pour appuyer leurs espérances ; elles croyaient par cela ^ seul qu^elles espéraient.
C'était parce qu'elles croyaient, qu elles écrivaient . h leur frère de soutenir la France libre, et de fiiire de
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nouveaux versements à La fiuillaumie, bien que tous eeux qu'elles avaient déjà faits les eussent entraînées plus loin, beaucoup plus loin qu'elles ne voulaient tout d'abord aller.
C'était parce qu'elles croyaient, qu'elles s'étaient déeidées à renvoyer François, bien qu'elles eussent lionte d'employer un pareil moyen ; mais s'il ne fal* lait que Téloignement de leur chimiste pour que la jeune fille ne pensât plus à lui, ne devaient-elles pas s'imposer ce sacrifice, si dur et si humiliant qu'il fût, pour sauver Thierry ?
Sauver Thierry I Que n'avaient-elles pas entrepris pour cela I Que ne risqueraient-elles pas encore I
A force de se dire : « Si cela pouvait se faire ? » elles en étaient arrivées à croire .que cela devait se faire et se ferait sûrement.
Alors elles avaient commencé à parler à Thierry de leurs espérances à mi-mots et sans insister quand il secouait la tète; puis, comme cette répétition le troublait et ébranlait ses doutes, elles avaient fini par affirmer leurs croyances.
— Ce mariage se fera.
— Gomment ne se ferait-il pas ?
Et elles l'avaient si bien enveloppé, qu'il avait fini par se laisser gagner et convaincre, en disant, lui aussi :
— Pourquoi ne se ferait-il pas, après tout ?
Cependant il avait eu la sagesse de leur faire observer que si elles avaient eu l'habileté d'obtenir le consentement du père, on ne savait rien ou presque rien de la feune fille. Elle ne refuserait pas, disait-on;
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mais, d'autre part, elle n'acceptait pas. Ne faudrait-îi pas agir sur elle directement ? Gomment ? Il n'en savait rien, car il n'avait pas la prétention d'être un séducteur gui n'a qu'à paraître et qu'à parler pour triompher. Mais enfin il lui semblait que c'était d'elle maintenant qu'il fallait s'occuper, puisque le mariage désormais dépendait d'elle seule.
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Agir sur Marianne directement, comme le demandait Thierry , n'était pas facile. Il eût fallu pour cela la voir souvent, et il n'y avait pas de relations suivies entre mesdames Dubuquois, les millionnaires, et madameLa Guillaumie, la pauvre maîtresse de pension. Du jour au lendemain, ces relations ne pouvaient pas s'établir. Après le dtner donné en Thonneur de Glorient, madame La Guillaumie et Marianne avaient fait une visite h mesdames Dubuquois , une autre au mois de janvier, que mesdames Dubuquois avaient rendue, et Ton en était resté là.
Gomment la voir, la voir souvent ? Les occasions manquaient ; on ne pouvait pas les inviter sans prétextes, et sans prétextes non plus les deux sœurs ne pouvaient pas aller chez madame La Guillaumie ; les courtes entrevues, les politesses, les amabilités à la sortie de la messe ou des vêpres, n'étaient vraiment pas suffisantes pour amener au mariage une fille qui semblait insensible aux séductions delà fortune.
Heureusement BadouUeau, sans le vouloir et sans le savoir, les tira d'embarras en leur fournissant
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le prétexte & invitation qu'elles cherchaient vainement.
Il croyait ce qu'il disait, BadouUeau; il croyait môme ce qu'il écrivait ; et la chose qu'il avait dite ou écrite, sans y penser et sans y attacher la moindre importance, devenait une réalité par cela seul qu'elle avait passé par sa bouche eu par sa plume. Lorsqu'en conduisant La Guillaumie à l'omnibus du chemin de fer, il lui avait dit : « Si vous voulez être député, vous êtes sûr de passer ici aux prochaines élections, » c'était là titie simple parole de politesse et d'amitié, qui, Il ce moment même, n'avait pas pour lui un sens bien précis ; il avait dit cela comme il aurait dit autre chose : << Je suis heureux de vous voir, >i ou bien : « Nous ferez-vous le plaisir de revenir bientôt? » mais La Guillaumie, rentré h Paris, il s'était demandé pourquoi celui-ci ne serait pas député, et comme toujours, chez lui, la réflexion avait fait son œuvre. Pourquoi pas? La Guillaumie avait rendu des services au pays en soutenant le tracé du chemin de fer qui devait desservir Hannebault. Sur ces entrefaites, le conseiller général du canton d 'Hannebault était mort, et BadouUeau s'était mis en tête de le faire remplacer par La Guillaumie ; le conseiller général deviendrait sûrement sénateur aux élections prochaines, et le pronostic de Badoulleau serait réalisé ou à peu près.
Là'dessus il était parti en guerre dans le -/Varra^^r, ne doutant pas du succès du candidat qu'il avait Inventé et qui l'emporterait sûrement sur les concurrents dont on parlait ; Thierry Dubuquols, Toussaint ôt un autre. Thierry Dubuquols était mis eu avant
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par certaines personnes qui ne voyaient en lui que le nom, la condition et la fortune ; oe n'était pas un homme ; d'ailleurs on disait qu'il refusait d'être candidat. Quant à Toussaint il n'était pas plus dangereux; sa candidature avait été Inventée par le père Bultel ou plutôt par la belle Apolline, qui ne consentait à devenir la femme de Toussaint que si celui-ci était quelque chose. Gomment cette idée de se faire épouser par une nullité telle que Toussaint avait-elle pu venir à une fille intelligente comme Apolline? C'était la décoration de Halbout qui l'avait tentée. En voyant ce que madame Halbout avait su faire de son mari qui, pour la nullité, valait bien Toussaint, elle s'était dit que rien n'était impossible à une femme active et avisée ; le tout était de passer de l'état de fille k l'état de femme, et comme les maris possibles pour elles n'étaient pas nombreux, il s'en fallait de tout, elle était bien obligée de prendre oe qu'elle trouvait, ~ un Toussaint. Son père avait gagné une assez belle fortune, et il exerçait une assez grande influence non seulement à Hannebault, mais encore dans les communes voisines, étant en relations avec les commerçants, les herbagers, les cultivateurs aisés qui, chaque semaine, passaient une journée au Progrès : elle, de son côté, elle avait acquis une expérience qui rélevait, croyait-elle, au dessus de sa condition ; pourquoi ne ferait- elle pas de Toussaint devenu son mari, un Halbout? Pour commencer elle voulait donc en faire un conseiller général, le reste viendrait après.
Mais ces candidatures n'étaient pas faites pouit ef-
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frayer BadouUeau, pas plus que la troisième, celle d*un riche propriétaire, brave et honnête homme, sans ambition , discret et réservé , qui ne se laissait présenter qu'avec la secrète pensée de se retirer aussitôt qu'une bonne occasion s'offrirait k lui, — ce qui, dans une élection, ne manque jamais.
Seulement, pour que BadouUeau réussit il fallait que La Guillaumiel'aid&t. Le Narrateur ne pouvait pas tout faire. Il fallait que La Guillaumie quitt&t Paris et vint passer quelques Jours à Hannebault pour visiter ses électeurs, leur donner des poignées de main et, buvant des mocques, les écoutât patiemment en leur faisant toutes les promesses qu'ils réclameraient de lui.
Quand La Guillaumie avait entendu parler d'une candidature contre Thierry Dubuquois, il s'était demandé si son ami BadouUeau était fou ou imbécile. Vraiment le moment était bien choisi pour se mettre en opposition et en rivalité avec ceux qui lui permettaient de vivre et de continuer la lutte I Aussi, au Ueu de répondre à BadouUeau , avait-il écrit à Thierry en lui transmettant la lettre de BadouUeau et en lui disant qu'il ne voulait pas introduire la politique dans cette élection, que les intérêts de la contrée primaient tout, et qu'il fallait n'avoir qu'un candidat, celui qui pouvait faire exécuter le chemin de fer qu'attendait Hannebault.
Cette lettre de La GuiUaumie était arrivée Juste au moment où mesdames Dubuquois se demandaient vainement comment elles pourraient bien rendre
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plus intimes les relations avec madame La Guillau* mie et avec Marianne.
— Toilà qui assure ton mariage, dit madame Charles quand son neveu lui communiqua cette lettre, et qui en avance singulièrement la date.
Thierry avait regardé sa tante sans comprendre, et madame André, incapable d'attendre, avait demandé h sa sœur Texplication de ces paroles.
— Qu veux-tu dire ?
Au lieu de répondre h sa sœur, madame Charles s'adressa h son neveu :
— Tu ne tiens pas à être conseiller général, n'est-ce pas?
— Tu sais bien que je tiens h ne pas l'être, ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'explique là-dessus ; je n'ai rien h faire dans la politique, où il n'y a pas place pour moi.
— Ce n'est pas ainsi qu'il faut envisager la situation. Des personnes influentes ont proposé ta candidature et sont prêtes à l'appuyer ; d'autres personnes proposent celle de M. La Guillaumie, il faut te retirer devant lui.
— Cela me va, dit Thierry.
— Cependant, dit madame André qui, dans son orgueil de mère, trouvait que son fils ne devait se retirer devant personne, cependant Thierry et M. La Guillaumie, ce n'est pas du tout la même chose pour les électeurs...
— Il ne s'agit pas des électeurs, interrompit madame Charles.
-— Pour les personnes pieuses, Thierry offre des
3d4 LB8 BTSflOIOmiTJl:
garanties gui ne se trouvent pas chez M. La GuiUau*
mie.
Mais madame Charles ne laissa pas sa scBur continuer :
— Tu veu?t que Thierry épouse mademoiselle La Guillaumie, n'esiroe pas ?
— Sans doute.
— Et toi, Thierry, tu veux que bette belle Marianne devienne ta femme ?
— De tout mon cœur I s'écria-t-il avec un élan qui fit monter les larmes aux yeux de sa mère.
— Eh bien, nous devons donc n'avoir que ce but en vue : le bonheur de Thierry ; le reste ne compte pas. Moi aussi Je trouve que Thierry offrirait de meilleures garanties à mes croyances que M. La Ouillaumie, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; moi aussi je serais heureuse de voir Thierry prendre dans les affaires publiques la place h laquelle 11 a droit, mais ce n'est pas de cela non plus qu'il s'agit présente* ment ; c'est de son bonheur. Il nous demandait dernièrement avec beaucoup de raison de nous occuper de la jeune fille ; cette élection nous offre l'occasion que nous cherchions sans la trouver. Il retire sa candidature devant celle de M. La Guillaumie; celui-ci vient à Hannebault pour se présenter à ses électeurs ; nous l'invitons ici avec quelques personnes du pays pour montrer publiquement qu'il est notre candidat, et sa fille ne peut pas faire autrement que de venir avec lui; nous l'invitons de nouveau pour fêter son succès, nous l'invitons sous tous les prétextes que le hasard nous donne, et les relations intimes que nous
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désirons et qui sont Indispensables, Je le reconnais, s'établissent naturellement.
— Je t'admire, s'écria madame André.
— Il n*y a vraiment pas de quoi, c'est bien simple.
— Efc moi, tante, je te remercie, dit Thierry.
— Toi, va écrire à M. La Guillaumie, il n'y a pas de temps à perdre ; plus tôt il viendra, plus tôt nous aurons cette belle Marianne, qui ne tardera pas h, être notre Marianne, sois-en certain.
— Tu vois que la Providence nous protège, dit madame Charles à sa sœur quand Thierry fut sorti.
— En t'inspirant.
— En nous donnant des occasions inespérées ; maintenant nous devons nous appliquer à faire la conquête de cette jeune fille.
— Elle ne pourra pas approcher Thierry sans reconnaître toutes les qualités de tendresse et de cœur qui sont en lui.
— Nous nous arrangerons pour les lui montrer.
Quittant sa sœur, madame Charles monta chez son neveu pour voir où il en était de sa lettre à La Guillaumie ; elle le trouva devant son papier blanc, cherchant.
— C'est assez difficile, dit-il, je ne sais seulement pas comment l'appeler.
— Appelle-le « cher concitoyen » ; en temps d'élection, on est comme cela le « cher » d'un tas de gens qu'on méprise ou qui vous sont indifférents — ce qui
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n*6stpas le cas de M. La Guillaumie. Dis-lui qu'il n*y a qu'un candidat qui puisse faire exécuter notre chemin de fer, que ce candidat c'est lui, et que tu l'attends pour mettre & son service ce que tu peux avoir d'influence.
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Dès là que La Guillaumie ne se trouvait plus en opposition avec les Dubuquois et qu'il avait leur ap-pui, les conditions de l'élection changeaient pour lui du tout au tout ; le succès paraissait possible, et même, gr&ce & cet appui, facile. Un concurrent comme Toussaint n'était pas & craindre; si l'influence du père Bultel pouvait le servir auprès de certaines personnes, elle devait lui nuire auprès de beaucoup d'autres ; républicain après avoir été zouave pontifical, Toussaint n'aurait ni les républicains ni les cléricaux, et resterait en l'air.
Sans doute, conseiller général ce n'était point député ; mais du conseil général on va à la Chambre ou au Sénat, selon les circonstances, et il fallait faire ce premier pas pour se préparer au second; il se rendrait donc à Hannebault. Il écrivit dans ce sens & « son cher concitoyen » Thierry Dubuquois et à son ami Badoulleau. Au cher concitoyen il dit qu'il n'avait rien plus à cœur que les intérêts de son pays, et que, puisqu'on jugeait utile qu'il se déyouât, il se dévouerait , bien que ce fût un sacrifice
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considérable pour lui de quitter son journal, où sa présence était indispensable. Et à l'ami il dît simplement, plus franchement, qu'il le remerciait dece nouveau témoignage d'affection et d'estime.
Quand on apprit que La Guillaumie avait l'appui de la famille Dubuquois et que Thierry se retirait devant lui, cela jeta le désarroi panni les partisans de Toussaint et la rage dans le cœur de la belle Apolline, qui s'était flattée que son futur mari battrait son ancien amant.
Hais il n'y eut pas que les adversaires de La Guillaumie que sa prochaine arrivée troubla, elle inquiéta aussi Marianne et François.
De Paris, 11 se contentait d'écrire de temps en temps : « J'espère que Marianne pense à moi, » et il ajoutait seulement quelquefois une phrase énergique pour lui rappeler ses devoirs de fille ; mais à Hannebault elles ne seraient plus écrites, les adju* rations et les phrases énergiques. Quelles luttes nouvelles cette présence n'allait-elle pas engager !
C'était ce qu'elle se demandait, et ce que François se demandait de son côté avec non moins d'angoisse : c'était le sujet sur lequel maintenant roulaient toutes leurs lettres : « Je ne pense qu'à cela, » disait-il. a Ne craignez rien, » répondait-elle.
Enfin La Guillaumie annonça son arrivée et Marianne, accompagnée de sa mère, alla l'attendre ft la descente de l'omnibus du soir.
Mais cette fois le père Bultel ne leur proposa plus d'entrer dans son café, comme le jour de verglas. Le temps n'était plus au froid; il faisait au con-
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ttftire une de ces premières belles soirées de printemps où Ton est heureux de sortir, et la grande rue était pleine de gens qui causaient devant leurs portes. Les tables du café placées sur le trottoir étaient toutes occupées, et tandis que les unes étaient entourées par les partisans de Toussaint qui trônait ' au milieu d'eux, assisté de son fldôle lieutenant le Major, dont on entendait la voix éraillée crier à chaque instant : a C'est ça, c'est ça ; » — aux autres étaient assis les membres du comité de La Guillaumie, qui, eux aussi, faisaient un joli tapage. Si BadouUeau n'avait pas organisé l'entrée triomphale dont il avait parlé, au moins n'avait-il pas voulu que La Ouillaumie arriv&t comme un simple particulieî* et avaiMl réuni les membres du comité qu'il avait formé, ayant leur président en tète, un ancien fa* bricant de pointes en fer et en laiton appelé Touquettes, qui, après avoir fait une grosse fortune dans l'industrie, s'imaginait qu'en dehors des billets de banque, il n'y avait rien, ni rang, ni talent, ni honneur : les Dubuquois, Hubert Guillemittes, le mari de la riche mademoiselle Pinto-Soulas, il s'inclinait devant eux parce qu'ils avaient plus de billets de banque que lui, mais c'était tout; pour les autres, raide comme s'il était empalé sur une de ses pointes, dédaigneux ou méprisant* Le mépris que lui inspiraient Toussaint, « un ruiné », et le père Bultel, « un cafetier )>, l'avait fait partisan de La Ouillaumie, qui, s'il n'était qu'un journaliste, avait au moins l'appui des Dubuquois, car au point de vue politique l'un lui était aussi indifférent que l'autre.
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En attendant Tomnibus, madame La Gaillauûiie et Marianne se promenaient devant le café, sur le trottoir opposé, et, en passant, elles entendaient de temps en temps leur nom crié avec force : « La Guillaumie » ; mais ce n'était pas d'elles qu'il s'agissait, c'était de l'élection. Quelle idée BadouUeau avait-il eue d'inventer cette candidature ?
•— C'est par amitié pour nous, disait madame La Guillaumie ; si ton père est nommé, il sera sûrement sénateur ou député un jour.
Et Marianne ne répondait rien, car, au fond du cœur, sa mère était grisée par le « sûrement » de BadouUeau; que pouvait-elle dire?
D'ordinaire c'était par les quatre fouets que le conducteur de l'omnibus annonçait son arrivée, ce soir-là ce fut par une sonnerie de cornet à piston. Au service du père Bultel, il méprisait le candidat que son patron appuyait, et par contre, naturellement, il estimait son concurrent qui était son candidat & lui, et c'était pour lui faire honneur, en même temps que pour manifester son opinion, qu'il avait emporté son cornet et qu'il Jouait à perdre haleine l'air de Garibaldi : « Attrape, le zouave pontifical I » On comprend vite les allusions malicieuses en province ; aussi, en entendant cette fanfare, tout le monde, aux environs du café du Progrès, accourait-il pour voir la tète du père Bultel et de son future gendre, « l'ancien zouave » .
Elle n'était pas de belle humeur, la tète du père Bultel, et celle de Toussaint ne l'était pas non plus, quand La Guillaumie, descendant de l'omnibusi
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tomba dans les bras de ses chers concitoyens ; aux mains agitées tendues vers lui, il était évident que ses partisans portaient en eux la conviction du succès.
Ce tut à peine si, au milieu de ces congratulations scellées de poignées de main gui n'en finissaient pas, La Ouillaumie put dire un mot à sa femme et ti sa fille.
Le président de son comité l'accapara aussitôt et parut vouloir l'entretenir en particulier, alors les autres membres se tinrent discrètement en arrière, même BadouUeau, et madame La Guillaumie avec Marianne fermèrent le cortège qui se mit en marche vers la pension.
— Mon cher concitoyen, dit Touquettes en s'appuyant sur le bras de La Guillaumie, Je tiens à vous exprimer tout mon dévouement; soyez certain que Je ne négligerai rien pour que vous triomphiez ; vous pouvez compter sur moi.
La Guillaumie fût plus surpris que touché de cet épanchement et de ces protestations, car Jusqu'à ce Jour Touquettes l'avait pris de haut avec lui. Journaliste, mari d'une maîtresse de pension, c'était peu à côté d'un fabricant de pointes de fer et de laiton ; mais il se dit que Touquettes, étant propriétaire de prairies, avait sans doute besoin du chemin de fer, ce qui expliquait ce dévouement.
— Puisque Je suis tout à vous, continua Touquettes en baissant la voix. J'ai droit de vous demander si vous êtes tout & moi.
— Assurément, répondit La Guillaumie.
— Eh bien, voici ce que c'est. Mais rassurez- vous,
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ce n'est pas un engagement politique que je voua de^ mande» parce que voua aarez, la politique, je m'en.««
Il allait dire : « Je m'en moque; >) mais il l'arrêta à temps et se reprit :
^ Parce que vous savez, en politique vouil êtes mon homme. Non, c'est un engagement personnel ' que je vous demande, de vous h moi comme il y en a déjà un de moi h vous. J'ai un fils de vingt ans, un bon garçon, mon unique Héritier; yous comprenez si j'y tiens. Aussi je n'ai pas voulu qu'on me le fatigue en lui fourrant dans la tôte un tas de cboses ; d'ailleurs l'enfant ne s'y prêtait pas, il aimait mieux ce qui lui plaisait ; il n'avait pas besoin de se presser, sachant ce qu'il aurait un jour. Bref, le Yoilà à la veille de passer son examen pour le volon^ tariat d'un an, et les mattres que je lui ai donnés ne m'ont pas caché qu'il avait bien des chances contre lui. Yous yous imaginez si ça m'a porté un coup : mon fils refusé I alors, comme je ne veux pas qu'il subisse la vie du soldat, — Je vous demande si c'est possible pour un garçon datis sa position, — je lui fais apprendre la clarinette ; si par malheur il est collé à son examen, nous nous arrangerions pour qu'il fasse son service dans la musique. Mais il ne faut pas qu'il soit collé à cet examen, et je vous de« mande d'user à ce moment de toute votre influence pour empêcher cela 5 je mets la mienne à votre disposition pour votre élection, en échange je vous demande la yôtre pour mon flls ; donnant, donnant. Est-ce entendu.
Si La Ouillaumie n'était pas Normand de nais-
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sance, il avait vécu assez longtemps en Normandie pour apprendre la langue du pays.
— Comptez que Je ferai ce que Je pourrai, dit-il. On était arrivé & la porte de la pension ; il y eut
un arrêt assez long et une discussion s'engagea sur ce qu'on devait faire le soir et le lendemain.
Enfin on se sépara et Badoulleau seul entra dans la maison.
— Vous voyez, dit-il, le succès est assuré : aujourd'hui, le conseil général ; bientôt, la Chambre.
— Oe succès, Je vous le devrai, dit La Ouillaumie. Mais Badoulleau ne voulut pas l'entendre ainsi,
il n'avait fait que peu de chose.
*^ Vous êtes bien toujours le môme, dit La Guillaumle en lui serrant la main, ne pensant qu'aux autres et vous effaçant quand il s'agit de vous. Notre président ne procède pas ainsi. Savez-vous ce qu'il me demandait en montant? Que J'emploie tout ce que Je peux avoir d'influence pour empocher son dadais de fils d'ôtre collé & son examen pour le volontariat? Gomment ces bourgeois enrichis sont^ils asset botes pour élever ainsi leurs fils I
— Vous a*t-il dit qu'il lui faisait apprendre la clarinette pour le mettre dans la musique? Tout d'abord il voulait obtenir des témoignages et des certificats qui prouveraient que ce fils dont les Jours sont si précieux était idiot ; c'est devant la difficulté de réunir ces preuves qu'il s'est rabattu sur la musique< Pas même capable de passer cet examen si fa* elle ; et dans le monde de son père Ils sont un tas de cette force? Quel bel usage ils feront de leur fortune I
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La Guillaumie voulut que BadouUeau restât à dîner ; ils avaient à s'entendre pour l'élection et les visites aux électeurs.
Ce fut un soulagement pour Marianne. En présence de BadouUeau, son père ne pourrait pas lui parler de Thierry ; et pour elle c'était une souffrance, en même temps qu'une humiliation, qu'on prononçât ce nom de Thierry. Si elle avait commencé par le plaindre, elle en était arrivée h le haïr autant qu'à le mépriser ; sa conduite et celle de mesdames Dubuquois à l'égard de François, était une infamie et une l&cheté, qui l'avaient jetée hors d'elle-même. On lutte contre un rival bravement, à visage découvert ; on ne se venge pas en dessous. Il y avait des jours où elle se disait que ces « bonnes dames », qu'on plaignait tant, n'avaient que ce qu'elles méritaient, et que l'explosion n'était qu'une expiation.
Gomme elle l'avait prévu, le nom de THilerry ne fût pas prononcé pendant le dîner, ou il ne le fut que d'une façon incidente et à propos de l'élection, ce qui pour elle n'avait pas d'intérêt.
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AU moment où ils arrivaient au dessert, une domestique entra vivement et annonça que M. Thierry Dubuquois demandait à voir M. La Guillaumie ; aussitôt celui-ci se leva et presque aussitôt il revint accompagné de Thierry, qui, après s'être excusé auprès de madame La Guillaumie, salua Marianne cérémonieusement : au moins ce fut ce qu'elle crut remarquer, car elle ne leva pas les yeux sur lui.
Ce n'était pas seulement en son nom qu'il se présentait et pour se mettre & la disposition de M. La Guillaumie dans tout ce qui touchait à l'élection; c'était encore au nom de sa mère et de sa tante, qui seraient venues elle-mèmes, si elles n'avaient craint d'être indiscrètes à pareille heure.
Il fit une courte pause et Marianne commença à s'effrayer ; c'était déjà trop qu'il fût venu tout seul, l'annonce de la visite de sa mère et de sa tante ne présageait que de plus mauvaises choses encore.
C'était d'une invitation à dîner qu'il s'agissait, d'un grand dîner dans lequel mesdames Dubuquois se proposaient de réunir, afin de bien marquer aux yeux de tous leurs sympathies, les personnes influentes qui pouvaient assurer le succès de l'élection. Au reste, sa mère et sa tante viendraient faire leur invitation h madame La Guillaumie et h mademoiselle Marianne; pour le moment, il n'y avait qu'à fixer le jour, et c'était pour cela qu'il était accouru ce soir même.
Comme La Guillaumie devait visiter toutes les communes de son canton et qu'il ne pouvait voir que dans la soirée ses électeurs, occupés aux travaux
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des champs, le dîner fut fixé h quatre joura de là, Juste le temps pour lancer les invitations d'une fistçon h peu près acceptable.
Il ne pouvait pas venir h Vidée de Marianne d*6<chapper à ce dîner ; elle devait y aller, elle irait ; mais si Thierry savait lire dans le yeux d'une femme, il verrait quels sentiments elle éprouvait pour lui.
Son père ne lui avait rien dit, mais à la façon dont il la regardait eUe sentait qu'il l'observait, et que s'il ne parlait point c'était parce qu'il la voyait résignée.
les robes qui étaient sorties des armoires pour le dtner donné en l'honneur de Glorient revirent le Jour ; les rubans furent changés pour la robe de faille de la mère, et un nouveau retroussage fut arrangé, avec la collaboration de mademoiselle Eurydice, pour la robe de mousseline de laine de la fille. Marianne, qui aurait voulu être laide à faire peur, trouvait que sa vieille robe était déjà trop belle; mais madame La Guillaumie ne voulut pas l'entendre ainsi :
•^ Au moins faut-U être convenable.
N'avaient^Ues pas piassé leur vie à être convenables, c'estrà-dire à faire plus que ne le leur permettait leur condition?
Quelle différence entre le premier dtner et celui-ci! Alors elle s'était ingéniée à plaire à François ; maintenant elle ne pensait qu'à trouver les moyens de déplaire à Thierry.
Enfin il arriva, le Jour de ce dîner, et avant de partir son père, jusque-là absorbé par ses visites aux électeurs et ses conférences avec les membres de son
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eomiié qui n'en finissaient pas, lui rappela la gravité des circonstances :
— N'oublie pas que ma vie est entre tes mains, mon avenir, mon honneur, notre bonheur à tous, dit-il en partant.
Elle inclina la tète sans répondre autrement.
— Tu aurais dû dire un mot à ton père, lui murmura madame La Guillaumie à Toreille.
-— Quel mot? Puis-je prendre l'engagement d'accepter M. Dubuquois qui me fait horreur ?
— Gela rendrait ton père si heureux I *— Et François si malheureux I
-— Mais ton père?
«-* Mais François, mais moi!
Elles s'interrompirent, car elles allaient arriver h imprimerie du Narrateur^ ob BadouUeau se tenait devant sa porte, en grande toilette, le cou raide dans sa cravate blanche, serré aux entournures par son habit qui datait de son mariage, attendant La Guil» laumie au passage, en disant depuis une demi^ heure à tous ceux qui lui parlaient ou lui serraient la main :
— Excusez-moi, mais je vais dîner chez mesdames Dubuquois, avec La Guillaumie.
Et il n'était pas médiocrement fier d'aller dtner chez mesdames Dubuquois, BadouUeau ; c'était même l'unique sujet de ses entretiens avec sa femme de* puis trois jours.
— Surtout regarde bien comment le linge est marqué, recommandait madame BadouUeau, si la marque est brodée dans le coin ou au milieu ; tu re-
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garderas si on sert la salade avant ou après les légumes.
Certainement leur sympathie pour François n'avait pas diminué, mais leurs griefs contre mesdames Dubuquois s'étaient singulièrement adoucis.
Pendant que son père serrait la main de Badoulleau et que sa mère disait un bonjour affectueux à madame BadouUeau, Marianne chercha à apercevoir François pour qu'il lût dans un furtif regard qu'elle ne pensait qu'& lui, mais elle repartit sans . l'avoir vu.
BadouUeau n'était pas le seul que mesdames Dubuquois avaient invité ; d'autres « chers concitoyens » avaient été l'objet de cette faveur : Touquettes, reçu pour la première fois au chalet et plus fier encore de cette distinction que BadouUeau , quelques riches industriels, Halbout, paré d'un cordon rouge flambant neuf, les maires ou les personnages influents des villages du canton, enfin les habitués ordinaires : l'abbé Colombe, le docteur Ghaudun.
Bien qu'on eût activé les travaux de réparation, le petit salon était encore occupé par les ouvriers ; ce fut dans le grand que mesdames Dubuquois et Thierry reçurent leurs invités, et aux égards qu'on témoigna à La Guillaumie, il fut évident pour tous que c'était en son honneur que ce dtner était donné. A table, il fut placé à côté de madame André, tandis que madame La Guillaumie et Marianne étaient h la droite et à la gauche de Thierry.
Si, lors du premier dtner, Marianne avait été embarrassée pour répondre à Thierry, elle le fut bien
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plus encore cette fois*; elle voulait lui témoigner la répulsion et le mépris qull lui inspirait; mais, d'autre part, elle ne voulait pas le faire grossièrement, en manquant à la politesse, et il y avait pour elle, qui ne connaissait pas le monde, une nuance qu'elle ne savait comment observer; aussi, malgré les regards que son père lui lançait de temps en temps pour la rappeler à ses devoirs, se contentaitelle de manifester ce mépris et cette répulsion par un mutisme presque complet.
Après le dtner, madame André, donnant le bras & La GuiUaumie, conduisit ses invités dans le Jardin d'hiver où le café était servi. C'était le luxe de leur maison que ce Jardin d'hiver, formant un beau pavillon vitré, sur lequel s'appuyaient de chaque côté deux grandes serres divisées elles-mêmes dans le sens de leur longueur en plusieurs compartiments, selon les arbustes et les plantes qu'on cultivait dans chacun d'eux ; mais ce soir-là toutes les portes de ces diverses serres étaient grandes ouvertes, de sorte que du Jardin d'hiver on voyait leur enfilade éclairée par des lampes et des ballons lumineux accrochés aux fermes de la charpente en fer, au milieu du feuillage des arbustes. On avait pris dans chacune de ces serres les plantes en ce moment fleuries, et on les avait disposées en les groupant ou en les isolant dans le Jardin d'hiver : il y avait là des corbeilles de roses forcées, d'azalées, d'héliotropes, dont le parfum se mêlait à celui des Jasmins enroulés autour des colonnes et à celui si suave et si pénétrant des orchidées suspendues ou isolées çà et là.
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Dans le Jardin d*hiyer, Marianne fût débarraseée de Thierry, mais elle eut & subir les attentions et les politesses de madame André et de madançie Charles, qui rayaient fait asseoir près d'elles sur un grand canapé en bambou, et son exaspération contre la mare et la tante n'était pas moindre que contre le fils ; n'étaiircepas ellçs qui voulaient ce mariage?
Peu à peu, le jardin d'hiver se vida. La nuit était douce. Les uns sortirent pour fumer dans le jardin an se promenant, les autres rentrèrent dans la maison, et il vint un moment où il ne resta dans le jardin d'hiver que mesdames Dubuquois, madame La Guil<« laumie et Marianne.
«*- Ne serait>il pas temps de rejoindre nos invités ? dit madame GbarlosiQui n'oubliait jamais rian, ni personne*
«^ Oh I ces messieurs s'occupent de politique, dit madame La Guillaumie, qui s'efforçait de parler pour masquer le silence de Marianne et tâchait d'être ai* mable pour deux*
^ Ne craigne2-voua pas, chère madame, dit ma** dama André, qu'à la longue le parfi^m de ces fleura ne vous porta h la téta ?
Mais madame La Guillaumie n'était incommodée par rien; au contraire, elle admirait ces fleur» comme elle jouissait délicieusement de leur parfum.
Puis, toujours pour dire quelque chose, elle a'é*' tonna du parfum d'une corbeille d'azalées blanches ; elle croyait que les azalées n'avaient pas d'o^ deur.
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^ Cette espèce fait exception à la règle, dit madame Ghatles^ gui dirigeait les serres et qui connaissait très bien les plantes : c'est le liliiflora, il a le parfum et la fleur du lis.
Bien gue madame La OuiUaumie trouvât qu'on pouvait rester dans la serre, elle s'était levée, prête ft suivre mesdames Ûubuquois, si celles-ci voulaient rentrer dans la maison; elles sortirent toutes les quatre dans le jardin.
La distance était courte de la serre à la maison, et dans la large allée, les convives se promenaient par groupes à la clarté de la pleine lune qui glissait à travers les branches des tilleuls sans feuilles, pâlissant, éteignant presque la lumière tremblotante de quelques verres de couleur dispersés le long d'une double bordure de fleurs printanières.
Madame André et madame La Guillaumie marchaient devant, madame Charles et Marianne les suivaient; comme elles sortaient de la serre, Touquettes se campa devant madame Charles, lui barrant le passage en homme qui avait & l'entretenir en particulier, et qui était bien aise de montrer à tous qu'il ne se gênait pas avec elle, la traitant sur le pied de l'égalité, comme il convient entre gens qui ont le sac. Alors Marianne, discrètement, recula de deux ou trois pas.
Comme l'entretien se continuait et s'animait, elle se demanda s'il n'était pas plus convenable qu'elle suivit sa mère et rentrât dans la maison. Elle fit même quelques pas dans ce sens, mais à ce moment
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elle aperçut Thierry qui venait vers elle, et comme il était seul, elle eut peur qu'il l'abordât, ce qui la fit rebrousser chemin et reculer jusque dans la serre, sans avoir trop conscience de cette fuite instinctive. Arrivée 1&, elle ne se crut pas encore assez en sûreté et elle alla se réfugier tout au fond, sur le grand canapé que des arbustes au feuillage retombant, des lataniers, des palmiers, des bananiers cachaient complètement.
La pensée de se trouver en face de Thierry la soulevait; en public elle avait pu ne rien dire, ne manifestant sa répulsion et sa haine que par son silence, mais s'il lui adressait la parole, pourrait-elle se contenir?
Ce qui l'inquiétait, c'était qu'il y avait en elle un mouvement de révolte contre ce silence qu'on lui imposait. Tout ce qu'on lui avait dit, tout ce qu'on lui avait démontré avec de prudentes considérations à l'appui, ne pouvait pas ébranler sa conscience : elle n'aimait pas Thierry, elle ne l'aimerait jamais, jamais elle ne consentirait à devenir sa femme. Ne pas le dire, gagner du temps, manœuvrer plus ou moins habilement pour ne pas parler, lui paraissait une faute dont la responsabilité la chargeait pour une part et la chargerait entièrement si les circonstances amenaient une explication entre lui et elle. Jusquelà elle n'avait jamais agi directement, pas plus qu'elle n'avait parlé; elle était en dehors de ce qu'on avait pu dire en son nom; mais la situation changerait s'il la mettait en demeure de manifester son sentiment, et alors ce serait mal agir que le taire.
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Assise dans le coin du canapé et se faisant toute petite, comme si elle pouvait se cacher, c*était à cela qu'elle réfléchissait lorsqu'elle entendit un bruit de pas craquer sur le gravier de l'allée.
Si le massif d'arbustes la mettait à l'abri des regards de ceux qui entraient dans le jardin d'hiver, il l'empochait naturellement de voir la porte ; ce fut seulement quand celui qui s'approchait arriva au tournant de l'allée qu'elle reconnut Thierry.
Instantanément, comme si elle avait reçu une secousse électrique, elle fut debout. Jetant autour d'elle des regards effarés, autant pour voir si Thierry était seul que pour chercher par où elle pourrait se sauver.
Mais avant qu'elle se fût décidée, il était près d'elle, devant elle, lui barrant le passage.
Il était seul.
Il y eut un moment de silence; par la porte ouverte on entendait le murmure des voix des invités qui se promenaient devant le jardin d'hiver, plus fort ou plus faible selon qu'ils se rapprochaient ou qu'ils s'éloignaient.
Le moment qu'elle avait tant redouté était donc arrivé ; elle voulut faire une tentative pour échapper au danger, et s'efforçant de prendre un air indifférent :
— J'allais rejoindre ma mère, dît-elle.
Si elle était émue, il paraissait de son côté profondément troublé, pâle, les lèvres décolorées, les plains tremblantes.
.— Veuillez ne pas partir encore, dit-il d'une voix
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rauque, et puisque le hasard nous met en présence, acGordex^moi un moment d'entretien^
— Je vous en i^rie, monsieur, s'éeria-t^elle avec effroi, laissez-moi rejoindre ma mère.
•— Bt moi, mademoiselle, Je vous en prie, écoutezmoi.
De la main il montra la porte du Jardin d'hiver t
— Monsieur votre père est Ift, M. Tabbé Colombe, M. Ghaudun, vos amis, sont à deux pas.
Gela n'était pas pour la rassurer* Qu'importait que son père, que l'abbé Golombe, que M. Ghaudun, que ses amis fussent là h deux pas? Ge n'était pas de lui qu'elle avait peur, c'était d'elle ; ce n'était pas de ce qu'elle allait entendre, c'était de ce qu'elle pou* vAit être amenée à dire elle-même.
Que faire?
Gomment échapper à ce danger? Il était devant elle, lui barrant le passage, et elle ne pouvait sortir qu'en se sauvant. Se sauver ainsi n'eût été que ridicule, qu'elle eût accepté ce ridicule plutôt que de subir cet entretien ; mais c'était aussi échapper à cette responsabilité dont elle pesait tout ft l'heure le partage, et cela elle ne le pouvait pas honnêtement. Il fallait donc qu'elle restât* 11 fallait qu'elle Técoutât. N'y avait-il pas bien des chances pour que quelqu'un intervînt et lui permît de ne pas répondre? D'ailleurs elle n'avait pas le temps de réfléchir et de chercher, il continuait t
— On vous a parlé de mes sentiments, mademoiselle, de mes intentions, de mes désirs, mais jamais je ne vous en ai parlé moi'-môme.
liBS BSSOmNËUX 856
— fit c'est là| 8'écria-t*elle) oe que Je ne dois pas entendre.
-^ Et pourquoi? L'expression de ces sentiments ne peut pas ôtrô un outrage pour votre pureté; vous gaves que Je vous aime...
'^ Monsieur I
Ce ne lHit pas un cri de frayeur, c'en fût un d'ho^ rmir, si vlolenti si net, si précis, qu'il s'arrôta.
Mais après un moment de silence, il reprit avec la résolution d'un timide qui s'est Jeté au milieu du danger et qui s'est Juré d'aller Jusqu'au bout, coûte que coûte*
— Ces intentions, vous les connaissez, mademoi* selle ; on vous a demandé d'être ma femme, Je vous le demande moi*m6me, car ce qu'on n'a pas pu vous dire, Je dois le dire, c'est que Je vous aime, et que J'ai mis toute ma vie dans cet amour, mes espé* rances, mon avenir, mon bonheur. Peut-être avezvous cru qu'il ne s'agissait que de ce qu'on est convenu d'appeler un mariage de raison. S'il en est ainsi, permettez-moi de vous détromper et de vous répéter que Je vous aime, Je vous aime de toute mon &me, passionnément.
Cette fois elle ne broncha pas ; il fallait écouter, elle écoutait, mais elle ne put s'empôcher de Jeter un regard du côté de la porte pour voir si on ne venait pas h son secours.
Il poursuivait :
— Ce n'est donc pas une existence dans laquelle le mari vit de son côté et la femme du sien, que Je vous propose, mademoiselle, où le mari, tout h ses
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affaires, laisse sa femme à 1* abandon ; ce mari, au contraire, sera l*amant le plus tendre et le plus épris, n'ayant pas d'autres soucis que le bonheur de sa femme, d'autres joies que celles qu'elle lui donnera, d'autres volontés, d'autres idées, d'autres désirs que la volonté, les idées, les désirs qu'elle aura ellemême et qu'elle lui inspirera. Voilà ce que je voulais qui fût dit et qui fût bien compris par vous ; c'est que ce mari sera votre esclave, le plus heureux des hommes s'il peut vous rendre heureuse, ne voulant, ne cherchant rien au-delà.
Elle continuait à ne pas broncher, tenant ses yeux fixés sur le sable de l'allée, ne les relevant que de temps en temps, à la dérobée, pour jeter un regard furlif du côté de la porte, car plusieurs fois, au murmure plus fort des voix, elle avait cru qu'on entrait; mais jamais son espoir ne s'était réalisé : le mur« mure faiblissait, s'évanouissait.
Et toujours il parlait :
— Peut-être plus d'un mari tient-il un pareil langage à celle qu'il veut épouser, sans que l'avenir donne ce qu'il a promis; vous pouvez craindre que je sois un de ces maris, et je ne peux pas me blesser
de ce soupçon, puisque vous ne me connaissez pas ; aussi, ce que je vous demande, c'est de me permettre de me faire connaître. Jusqu'à ce jour, les occasions de nous voir nous ont manqué; mais les relations qui se sont établie entre M. La Guillaumie et ma famille vont faire naître ces occasions, qui seront aussi fréquentes désormais que vous voudrez. Ma mère et ma tante ont pour vous unç v^ye sympathie
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et une réelle estime, elles seront heureuses de vous avoir près d'elles ; et alors, dans une intimité étroite, je me flatte que Je pourrai vous convaincre de ma sincérité. Si vous vous sentez aimée avec tendresse, avec passion, comme Je vous aime, ne vous laisserez-vous pas toucher, et un jour... quand la confiance sera entrée dans votre cœur, ne mettrez-vous pas votre main dans la mienne? Je ne vous demande pas un engagement... aujourd'hui, mais dites seulement que ce que j'espère n'est pas impossible.
Elle garda le silence, ne levant pas môme les yei^x.
— Eh quoi ! s'écria-t-il après avoir attendu un certain temps, cruellement long pour tous les deux, ne voulez-vous donc pas me donner l'espérance que je vous demande?
C'était bien là ce qu'elle avait redouté ; maintenant elle ne pouvait ni reculer, ni échapper.
— Je ne le puis, dit-elle, car mon cœur n'est pas libre; je me suis engagée à ôtre la femme d'un homme que j'aime. Si je ne peux pas l'épouser, je ne serai jamais la femme d'un autre.
Elle n'en dit pas davantage; quelqu'un venait d'entrer et s'approchait d'eux. C'était le docteur Ghaudun :
— Eh quoi, dit-il, encore dans cette serre I Savezvous que c'est imprudent. Oui, mon cher Thierry, imprudent. A la longue, le parfum de toutes ces fleurs peut vous donner une bonne migraine ; songez donc que qui passerait là quelques heures de la nuit serait sûr de ne pas se réveiller. Allons, sortez, l'air vous fera du bien.
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Quand on pensa à Thierry pour prendre congé de lui, on ne le trouva point, et les invités s'en allèrent sans que personne s'en soUciftt autrement.
Mais il n'en fut pas de indme pour sa mèrô et pour sa tante.
— Oùétalt-ll?
Gomme tous les Jourë, 11 avait été d'une extrême sobriété pendant le diner, ne buvant que de l'eau rougidi à peine rougie; mais des eaves h liqueurs ouvertes et des bouteilles de cognac, de kummel, de chartreuse avaient traîné un peu partout, dans lô Jardin d'hiver, dans le fiimolr, dans la salle de billard; n'avait-il pas succombé ft la tentation?
Cette question, elles ne se la posèrent pas ; mais la même angoisse les tourmenta, car il n'était pas naturel qu'il eût ainsi disparu tout b cdtip sans qù*on sût ce qu'il était devenu.
Au contraire, comme toujours, elles cherchèrent à se rassurer ou à se tromper.
— Il aura peut-être reconduit monsieur le doyen?
— Sans doute.
LB8 SJMOIGKBUX SBO
Il n'était guère probable qu'ayant celle qu'il aimait elieji lui, il la quitt&t pour reconduire Tabbé Colombe, qui avait Thabitude de s'en aller toujours seul; mais elles 80 gardèrent bien de faire tout haut cette re-^ marque.
Ce fut donc avec le sourire aux lèvres qu'elles s'embrassèrent avant de se quitter comme tous les soirs, mais ce fut aussi avec Témol dans le cœur. Où étalt^U?
Pourquoi ne rentrait-il pas?
Biles ne se couchèrent point; et après s'être dit : « Bonne nuit, dors bien », elles restèrent dans leurs chambres, aux aguets, aux abois.
A la vérité, elles se répétaient : « Il est impossible qu'il ait succombé. » Mais il y avait un fait contre lequel tout ce qu'elles pouvaient se dire ne signifiait rien : son absence, qu'il aurait fallu expliquer, et que Justement elles n'expliquaient pas.
Elles se tenaient l'oreille collée contre les portes ; h un certain moment elles entendirent un bruit de pas dans l'escalier.
Il leur sembla qu'ils n'étaient ni chancelants, ni hésitants, ne ressemblant en rien enfin à ceux que, si souvent, elles avaient entendus avant le séjour de Thierry en Amérique.
Elles ne se trompaient pas, c'était bien lui, marchant comme tout le monde : il n'avait pas succombé. Et alors elles se mirent au lit, rassurées, pleines d'espérances. Plus rien à craindre; d'ici quelques mois, quelques semaines peut-être, Marianne serait sa femme.
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Madame Charles, qui avait un grain de romaDesque, se dit qu'il avait peutrfttre voulu tout simplement se placer sur le chemin que Marianne devait suivre, afin de la reconduire jusque chez elle, comme par hasard.
Si leurs oreilles avaient été plus fines et si les murs avaient été moins épais, elles auraient compris, aux paroles qu'il murmurait en marchant çà et 1& dans son appartement, combien cruellement elles s'abusaient.
tt Je me suis engagée & être la femme d'un homme que j'aime; si je ne peux pas l'épouser, je ne serai jamais la femme d'un autre. »
Ainsi, le rêve avec lequel il avait vécu ne se réaliserait jamais; l'espoir sur lequel il avait bAti son avenir venait de s'évanouir et il n'en restait rien.
Si c'est une règle assez générale, lui semblait-il, qu'on se console d'un mariage manqué et d'une déception d'amour, cette règle, par malheur, n'était pas faite pour lui, car ce mariage et cet amour étaient les dernières cartes sur lesquelles il avait joué sa vie, et celles-là jetées, il ne lui restait plus rien aux mains.
Ce mariage manqué, il ne le remplacerait pas par un autre, pas plus que de cet amour déçu il ne se consolerait par un nouvel amour. Qui voudrait de lui, si cette jeune fille pauvre l'avait repoussé avec ce mépris? des femmes dont il ne voudrait pas luimôme. D'ailleurs l'expérience avait été trop cruelle pour qu'il la renouvelât.
Si, en ces derniers temps, il avait pu, après des
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luttes terribles, résister au besoin de boire, c'était parce qu'il était retenu par l'espérance de ce mariage; maintenant où prendrait-il la force de lutter? qui le retiendrait?
Il allait donc retomber dans la misérable vie qui avait été la sienne, et la traîner plus misérable en core, plus abjecte, plus méprisable, par cela môme qu'il n'aurait plus l'excuse de la jeunesse, jusqu'au jour où il crèverait dans un fossé ou sur le grand chemin dans le tas de boue où il serait tombé , écrasé par la roue d'une voiture.
Les pauvres femmes, quelle existence serait la leur I S'il ne les tuait point, ne leur imposerait-il pas le plus effroyable des supplices?
Mieux valait en finir tout de suite, pour tous, pour elles comme pour lui.
Et alors les paroles du docteur Ghaudun lui revenaient, et c'étaient elles que ses lèvres murmuraient : « Quelqu'un qui passerait quelques heures de nuit dans la serre serait sûr de ne pas se réveiller. »
Que n'était-il ce quelqu'un I Dormir d'un sommeil où il n'y aurait ni rêves, ni cauchemars, ni hallucinations, ni réveil. Mourir par accident, sans qu'on pût accuser de cette mort que la fatalité. On se résigne sous les coups de la fatalité.
Il passa la nuit à agiter ces pensées, n'échappant & leur oppression que pour revenir à Marianne :
— Si elle avait voulu I
Et il mettait en parallèle la vie qui eût été la leur avec celle qui serait la sienne, ramené ainsi toujours et malgré tout à sa misère.