‹ Les besoigneuxChapitre 2 sur 16 · II · texte numérisé non relu

II

eôlé de Thierry. Voilà à quoi on est exbosé quand on est le bère te ses ouvriers. Certainement, c'est peau le vaire son tevoir, mais enfin c'est derrible d'être exbosé à emprasser un enragé ou un cholérique, car fous voilà obligé i* emprasser tous ceux qui fous appelleront à leur lit te mort.

Il avait trouvé là un bon sujet de discours pour dégoûter Thierry de son rôle de père des ouvriers ; malheureusement il ne put pas le développer comme il aurait voulu.

— Voyez les fils Grab, dit Thierry, et arrangez avec eux tout ce qui touche les funérailles; faites les choses convenablement, nous nous chargeons des frais.

Strengbach ne put répliquer, il fallait obéir; mais tandis que Thierry s'éloignait, il se vengea de sa déception :

— Canaillô qui se bermet te me tonner tes ordres; et il vait le généreux. Impécile, val Est-ce SiSsezpéte!

Strengbach était furieux, il ne se calma <tue par la téflexion et en pensant à ce qui venait de se passer.

C'était quelque chose vraimônt d^avoir rendu Thierry témoin de cet effroyable spectacle»

Et c'était quelque chose aussi, c'était plus encore de lui avoir fait boire du kirsch, alors que depuis son retour d'Amérique il s'abstenait si sévèrement de toute liqueur.

tl était excellent, le kirsch de la mère Hocqueux^ acheté dans les Vosges mêmes pour un certain nombre d'Alsaciens qui n'auraient pas pris de l'alcool de pomme de terre pour de l'alcool de merise,

LES BESOIG^flUX

et on pouvait espérer qu'il avait mis Tliierry en goût : qui a bu boira. Si on ne pouvait pas croire aux proverbes, à quoi se flerl

G^ëtait donc d'assez méchante liumeur que Strengbach était entré chez le père Grab pour s'acquitter de la commission dont Thierry l'avait chargé.

Le rez-de-chaussée était désert; il avait fallu qu'il appelât à plusieurs reprises pour que quelqu'un parût; enfin il avait vu un des petits-flls descendre l'escalier, les yeux rouges, le visage convulsé.

Mais Strengbach n'était pas en disposition de se laisser attendrir, ce qui lui arrivait rarement d'ailleurs ; ce chagrin lui parut assez ridicule : on se tient, que diable I

— Ehpien, oui, il est mort, dit-il.

— Àh I monsieur Strengbach, un si brave homme, si bon, si juste I Nous l'aimions tanti

Et il fondit en larmes.

— Certainement, c est drès malheureux ; mais il ne bouvait bas fifre; au moins c'est vini.

— N'est-ce pas affreux?

— Certainement Tites à fotre bère te tescenire. Strengbach était exaspéré : fallait-il pas qu'il con^

sol&t ce grand garçon de vingt ans qui pleurait comme un enfant I II savait que le père Grab était le bon Dieu pour sa famille; mais enfin, ce n'était pas UDe raison pour se désespérer. En somme, le vieux laissait de l'argent, et c'est un soulagement. A la vérité, c'était le fils qui héritait et non le petit-flis, ce qui expliquait la douleur de celui-ci : il perdait Bon grand-père et ne touchait pas le magot.

Mais, chose tout à fait stupéfiante au moins pour Strengbach, il en fut de même pour le fils.

— Ah I monsieur Strengbach, un si bon père !

Et celui-là, qui avait quarante-deux ou quarantetrois ans, éclata en sanglots comme celui de vingt.

— Certainement, dit Strengbach, qui se demandait si ces animaux-là ne se moquaient pas de lui, mais il ne bouvait bas fifre; au moins c'est vini.

— Pauvre père I

— Écoutez, dit Strengbach exaspéré, M. Thierry feut se charger /es funérailles te fotre bère; fous commanderez ce qu'il y a /e blm cher; fous n'avez bas besoin te fous gêner.

— M. Thierry est trop bon ; j'accepte pour l'honneur.

La consolation de Strengbach fut de penser que Thierry ne s'en tirerait pas sans une assez grosse dépense ; cela aussi lui apprendrait à se charger des funérailles de ses ouvriers.

Et il voulut se rendre avec le fils chez l'abbé Colombe, pour s'entendre sur le règlement de ces funérailles, se promettant bien de choisir dans le tarif tout ce qui coûterait le plus cher.

— Fous comprenez, c'est M. Dubuquois qui paye ! Nous sommes opligés!

Et l'abbé Colombe, touché de la générosité de Thierry, s'ingéniait à inventer des combinaisons nouvelles qui fissent honneur à la maison Dubuquois.

— Ce bon jeune homme, et si brave! Il avait embrassé ce malheureux, quel courage I N'était-ce pas héroïque ?

Et il s'était promis d'aller, aussitôt qu'il serait libre.

raconter ce trait d'héroîsmeàmadameLaGuilIaumie. Certainement, Marianne en serait touchée. N'est-ce pas par héroïsme qu'on gagne le cœur des jeunes filles ? Au moins il avait entendu et lu des histoires qui enseignaient cela. C'était ainsi que les choses se passaient du temps de la chevalerie :

Partant pour la Syrie, Le jeane et beaa Danois Allait prier Marie De bénir ses exploits.

Hélas I il ne pensait guère en ce moment à faire bénir ses exploits, le jeune et beau Dunois.

Après avoir raconté à sa mère et à sa tante, défaillantes d'émotion, ce qui s'était passé, Thierry était monté chez lui, pensant beaucoup plus au kirsch qu'il avait bu qu'à son acte d'héroïsme.

Quel effet ce kirsch allait-il produire en lui?

La question était poignante et rendue plus douloureuse encore par les remords qui l'accompagnait.

Pourquoi avait-il bu ce kirsch I

Il n'aurait pas dû le boire.

Un vertige l'avait fasciné et entraîné. C'était pour repousser le verre dans lequel Strengbach venait de verser le kirsch qu'il avait étendu la main ; mais au lieu de le repousser, malgré lui, il l'avait porté à ses lèvres et vidé.

Une fois encore la tentation l'avait emporté sur la volonté ; prévenu, ayant le temps de réfléchir et d'appeler la raison à son secours, il aurait peut-être eu la force de résister ; mais le brusque mouvement et les

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paroles de Strengbacli Tavaient surpris et il avait bu sans trop savoir ce qu'il faisait. Il n'avait eu conscience du danger que par la sensation délicieuse que Teau chargée de kirsch avait produite en lui et par le violent désir de boire encore qui Tavait saisi, et c'était alors qu'il s'était levé vivement pour se .sauver.

Mais en se sauvant il n'avait pas laissé au cabaret de la mère Hocqueux cette sensation ; elle le poursuivait et il la retrouvait maintenant sur ses lèvres aussi délicieuse, aussi troublante qu'au moment même où elle l'avait envahi.

Il voulut n'y point penser, cela lui fut impossible ; elle revenait) elle l'envahissait; il avait eu la volonté d'embrasser ce malheureux ouvrier malgré l'horreur qu'il lui inspirait et maintenant cette volonté était impuissante à chasser un souvenir 1 N'était-il pas le plus misérable des hommes ?

Et il fut pris d'une désespérance qui l'accabla et le laissa pendant plusieurs heures dans un état de pros^ tration morne, abattu, accablé,sans énergie physique, comme sans énergie morale, en proie à un chagrin noir.

Il les connaissait, ces heures d'accablement et de chagrin qui toujours avaient précédé ses accès, et sûrement elles en annonçaient un nouveau.

Quelle serait sa violence ? Aurait-il la volonté de se défendre ? Toute la question était là. Et avec l'expérience qu'il avait acquise il se sentait incapable de la résoudre. Plusieurs fois, il est vrai, depuis son retour d'Amérique, il avait été sous le coup d'un de

ces accès, et toujours il lui avait résisté. Mais lorsqu'il en avait été menacé, les conditions n'étaient pas les mêmes : il n'était pas comme maintenant desséché par le feu que ce kirsch avait allumé dans sa gorge, dans son estomac, et qui le dévorait.

Lorsqu'on sonna le dîner, il descendit ; mais il lui fut impossible de manger : la vue des aliments et leur odeur lui donnèrent des nausées.

Son air triste et cette absence d'appétit frappèrent sa mère et sa tante, mais cependant sans trop les inquiéter.

Après son émotion de la journée, il avait bien le droit de n'être pas dans son état habituel, sans doute. Quel autre à sa place ne serait pas malade de frayeur ?

Bien entendu il ne fut question pendant le dîner que de son héroïsme, ce qui lui permit de ne pas dîner.

— Sais-tu que c'est h mettre dans la Morale en action I dit la tante.

Et lui, pendant ce temps, pensait que ce qu'on pourrait mettre dans la Morale en action, serait la lutte qu'il soutenait, s'il triomphait.

Comme on allait se lever de table, Strengbach se présenta ; il venait annoncer que l'enterrement était fixé au lendemain onze heures.

— Est-ce que M. Thierry foudrapien y assister? demanda-t-îl.

— Sans doute.

— Gela sera d'un pon eflfet sur les ouvriers.

Avant que cela fût d*un bon effet sur les ouvriers, cela calma un peu Thierry, et les tentations de boire qui ravalent obsédé dans la journée le laissèrent tranquille pendant la nuit; il ne pouvait pas s'abandonner, on comptait sur lui.

La nuit qui suivit Tenterrement du père Grab fut terrible pour Thierry.

Espérant que, sll se couchait tard, il dormirait moins mal, il avait prié sa tante, qui était bonne pianiste, de lui faire de la musique dans la soirée, et minuit sonnait lorsqu'il était entré dans sa chambre ; mais pour cela son sommeil n'avait pas été meilleur. -Quoi qu'il voulût et quoi qu'il fît, ou plutAt justement parce qu'il voulait, il était resté longtemps sans s'endormir, se couvrant parce qu'il n'avait pas assez chaud, se découvrant pour avoir froid, s' agitant, demeurant immobile, cherchant, par tous les moyens, le sommeil qui ne venait pas.

A la un, il s'était assoupi, mais pour peu de temps. En sursaut il s'était réveillé, rêvant qu'un immense bol de punch, allumé sur sa table, avait mis le feu aux tentures de sa chambre . Tout flambait : les meubles, le tapis, les rideaux, lui-même brûlait sur son lit.

C'était une hallucination comme si souvent il en

avait eu avant et pendant ses accès ; mais ce qui n'é-

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tait point une hallucination, c'était le feu qui lui dévorait les entrailles et le goût du kirsch qui lui parfumait la bouche.

Il se leva et, coup sur coup , il avala deux grands verres d'eau; mais Teau n'éteignit pas plus le feu qu'elle ne chassa le goût du kirsch, et même elle avait le goût du kirsch .

Il se recoucha, et de nouveau il essaya de s'endormir; mais ce fut inutilement. Effort, prière, immobité complète, rien ne réussit . Tout ce qu'il fit pour porter son attention sur d'autres idées n'eut pas de résultat; l'impression si terrifiante qu'il avait éprouvée lorsque le père Orab avait voulu qu'il l'embrass&t était même effacée ; il ne pensait qu'à une chose : boire de l'alcool; il n'avait qu'un désir, qu'un besoin : boire ; et cette fois^ les hallucinations qui peu de temps auparavant l'avaient éveillé, le poursuivaient sans qu'il se fût rendormi ; il revoyait, les yeux fer* mes, les flammes du punch qu'il avait vues ; il respirait le parfum du kirsch ; il entendait sa mère et sa tante qui le priaient de ne pas boire ; elles étaient à genoux autour de son lit, les mains tendues vers lui^ le visage désespéré, les yeux noyés de larmes^ et lui pleurait avec elles, leur disant, leur criant : « Je ne peux pas. »

Ces hallucinations durèrent toute la nuit et ne s'évanouirent que sous la pftle lumière du jour naissant.

Il n'essaya pas de se rendormir. A quoi bon? Les mômes images délirantes le reprendraient s'il fermait les yeux; et quoique brisé, quoique tremblant, la raison affolée, le corps anéanti, il se leva.

LES BESOIGNfiUX 11

Il ne pouvait pas rester en proie & ce supplice ; il fallait qu'il fît quelque chose, on bien dans un accès plus fort, sa volonté succomberait.

Dans cette nuit cruelle, une idée que tout d'abord il avait repoussée avait fini par devenir une véritable obsession ; c'était d'essayer un remède qu'on emploie en Suède et Norwège pour guérir l'ivrognerie, et qui consiste h mouiller d'alcool tous les aliments de l'aicoolique. Sous l'influence de ce remède, l'ivrogne se dégoûte si bien de sa boisson favorite qu'il arrive à en avoir la nausée. Puisqu'il ne pouvait pas décidément s'abstenir d'alcool, il fallait qu'il le bût de façon à s'en dégoûter aussi et à s'en donner la nausée«

Depuis qu'il s'était mis au travail, c'était son habitude, en sortant, de passer par les bureaux où on lui soumettait ce qu'il y avait d'important dans la correspondance ; mais ce matin-là, au lieu de prendre le chemin de la comptabilité, il prit celui de la ville, au grand étonnement de sa mère qui, comme tous les matins, le suivait de derrière sa fenêtre, pleine de joie et de confiance.

Où donc allait-il ?

Mais elle ne s'en inquiéta pas, et quand elle raconta à sa sœur ce qu'elle avait vu, celle-ci, qui avait un grain de romanesque dans l'esprit, se mit à sou^ rire.

— Tu sais donc où il est allé ?

— Je m'en doute.

— Tu ne veux pas le dire ?

— Pourquoi ne le dirais-je pas? Je cfoIs qu'il va tout simplement passer devant la maison de made-

moiselle La Guillaumie. Après ce qu'il a fait n'est-il pas tout naturel qu'il ait le désir de rencontrer le regard de cette jeune fille? Si elle a réellement la fierté que nous lui supposons, il me semble qu'elle peut être satisfaite de l'amour qu'elle a inspiré.

— Nous saurons par M . le doyen ce qu'elle pense.

— Il est certain que si Thierry avait voulu gagner son cœur, il n'aurait rien pu faire de mieux.

— Grâce à Dieu, il a agi spontanément, sans arrière-pensée et sans calcul.

— Oh I certainement.

— Au reste, en présence de ce qui se passe il semble que la nécessité de ce mariage ne s'impose plus comme il y a quelque temps.

— Voudrais-tu donc renoncer à notre projet ?

— Non, mais si cette jeune fille persistait dans son refus je crois que nous n'aurions pas à nous en désespérer. Maintenant que Thierry s'est mis au travail, il n'est plus indispensable de le distraire et de l'occuper ; le travail remplace la femme. Puisqu'il a su résister quand il était livré à lui-même, ne résistera-t-il pas plus facilement maintenant que sa vie a un but et que ses heures sont remplies? Pour la première fois depuis dix ans, j'ai confiance.

— Moi aussi j'ai confiance, et pourtant je crois que nous ne devons rien négliger pour que ce mariage réussisse. Si Thierry a résisté, c'a été en luttant contre son funeste penchant ; je voudrais qu'il n'y eût plus de luttes en lui, et il me semble que le mariage et la paternité, avec leurs joies, leurs devoirs, leurs responsabilités, peuvent seuls amener ce résultat.

LES BESOIGPŒUX 13

Pendant qu'elles se réjouissaient ainsi, Thierry entrait dans la boutique de M. Brou le pharmacien, et demandait qu'on lui servît trois cents grammes d'eau de mélisse^ et soixante grammes de quinquina en poudre.

Il n'y avait, lui semblait-il, dans cette demande, rien qui pût provoquer la curiosité du pharmacien ; on ne boit pas ordinairement l'eau de mélisse pour son plaisir et le quinquina n'a jamais servi à préparer une liqueur agréable.

Mais c'était un homme aussi méticuleux que curieux que M. Brou, et une pareille commande était bien faite pour provoquer sa curiosité. Que diable M. Thierry Dubuquois pouvait-il vouloir faire des trois cents grammes d'eau de mélisse ? Comme tout le monde à Hannebault, le pharmacien connaissait les habitudes de Thierry . Voudrait-il s'enivrer avec de l'eau de mélisse maintenant? Voilà qui serait original. Lorsqu'une question se présentait à l'esprit avisé du pharmacien, il fallait qu'il cherchât à l'éclaircir. A un paysan il eût simplement demandé : « Que diable voulez- vous faire de cette eau de mélisse ? » Mais avec M. Thierry il ne pouvait pas procéder d'une façon aussi simple.

— r Vous savez, n'est-ce pas, dit-il en remettant de sa main droite, sa toque de velours bleu, tandis que de sa main gauche il assurait ses lunettes, vous savez que l'eau de mélisse se prend ordinairement à la dose de deux à quatre grammes dans un verre d'eau

ucrée.

14 LES BSSOIGNEUX

— Parfaitement, répondit Thierry d^un ton sec qui coupait court à toute conversation.

Cependant le pharmacien risqua encore un mot, pour l'acquit de sa conscience plus que pour sa curiosité :

— C'est de Talcool h 85*" centésimaux.

— Je sais.

Il n*y avait rien à ajouter ; le pharmacien ne put se rattraper que sur le quinquina.

— A quel usage voulez-vous employer ce quinquina ? demanda-t-il en cachetant soigneusement la bouteille d'eau de mélisse.

Thierry resta un moment embarrassé ; il n'avait pas imaginé cette question qui le prenait au dépourvu.

— Le quinquina est-il donc une substance dont la vente soit défendue? dit -il sans bien savoir ce qu'il disait.

— Pas du tout, et ma question n'avait d'autre but que de savoir quel quinquina vous désirez : le gris, le rouge, le jaune.

— Le plus amer.

— - Très bien. Alors le jaune, ou calisaya; il a été autrefois le plus employé, mais il tend à disparaître du commerce. Geperldant je puis vous en donner que je garantis. Si vous voulez attendre quelques jours je pourrai vous faire venir le/jî^ay a, que je n'ai pas, car sa saveur ne permet pas de l'employer aux usages pharmaceutiques. Si c'est pour des expériences...

Mais Thierry se contenta du calisaya^ sans vouloir dire si c'était ou n'était pas pour une expérience qu'il en avait besoin.

Comment eût -il pu attendre quelques jours, quand l'odeur seule de Teau de mélisse, au moment du transvasement, avait mouillé de sueur ses mains tremblantes.

L'importance du pharmacien, pesant, emballant, cachetant, étiquetant, l'exaspérait. N'en aurait-il jamais fini avec toutes ces cérémonies ? Fallait-il que ce fût précisément dans les pharmacies qu'on mît 1© plus de lenteur à servir quoi que ce fût, alors que ceux qui attendent sont bien souvent dévorés d'anxiété ?

A la fln, M. Brou voulut bien lui remettre, avec une révérence pleine de grâces, la bouteille d'eau de mélisse et le paquet de quinquina; mais pour le payement, ce fut une autre affaire. Le pharmacien n'avait pas d© pièce de cinquante centimes, et, comme il ne voulait pas charger de sous M. Dubuquois, il fallut que Thierry attendît le retour de l'élève envoyé chez le voisin.

Alors seulement il put partir, marchant à grands pas, sans voir personne, serrant dans sa main, crispée par l'impatience, la bouteille d'eau de mélisse cachée au fond de la poche de son pardessus.

— Où est ma mère ? demanda-t-il en rentrant.

— Madame est avec madame Charles à la comptabiUté.

Il était libre.

10 LES BESOiaNBUX

Une fois chez lui, Thierry s'enferma, et tirant la bouteille de sa poche, il la déboucha vivement, les mains tremblantes.

Alors il la porta à son nez et, avec de longues aspirations, il la renifla, les narines dilatées, les yeux mi-clos dans un véritable état de béatitude ; ce n'était plus une hallucination, c'était bien l'odeur de l'alcool qu'il respirait, chargée, il est vrai, du parfum de la mélisse, de la cannelle et autres drogues, mais encore nettement perceptible cependant pour son odorat.

Tout à coup un vertige le prit : il abaissa le goulot et le porta à ses lèvres ; mais un suprême effort le retint, il repoussa le flacon et le posa sur une table.

Assurément, s'il buvait ainsi, quand même ce ne serait que quelques gouttes tout d'abord, il ne pourrait pas se retenir, la bouteille entière y passerait. Combien de fois s'était-il promis de ne boire qu'un verre, un seul, un tout petit verre, et avait-il vidé la bouteille?

Ce qu'il voulait, c'était se donner la nausée de l'ai-

l^S BESOIGNEUX 17

cool ; ce ne serait pas en buvant cette eau de mélisse, telle qu'elle sortait de chez le pharmacien, qu'il réussirait.

Il prit un verre, et jetant au fond quelques pincées de sa poudre de quinquina, il versa par-dessus l'eau de mélisse, en remuant avec une cuiller, de façon à former un mélange épais et bourbeux, de couleur sale, aussi peu ragoûtant à l'œil qu'agréable à l'odorât.

Sans doute cela était exécrable et bien fait pour le dégoûter ; après ce premier verre il n'aurait pas envie de revenir à un second.

Il but donc lentement, à petites gorgées, laissant le liquide séjourner dans sa bouche, de manière à se dégoûter de ce mélange ; c'était bien ce qu'il avait prévu, d'une amertume horrible ; la poudre s'attachait à la langue, raclait la gorge et refusait de passer.

Mais plus il trouvait cette drogue dégoûtante, plus

il la tournait et retournait dans sa bouche comme au*

rait fait un dégustateur avec un vin difficile à juger.

Gela dura assez longtemps, et à chaque gorgée il se

disait :

— Ce sera la dernière.

Cependant il reprenait son verre, n'éprouvant point la nausée sur laquelle il avait compté et qu'il attendait anxieusement; sa bouche, pas plus que son estomac, ne se révoltaient et le vomissement qu'il espérait ne venait pas.

Au contraire, un sentiment de chaleur et de bienêtre vague le pénétrait ; il respirait plus facilement ;

les douleurs de tète dont il souffrait tant semblaient disparaître ; il éprouvait incontestablement un soulagement général, se sentant moins abattu, plus jeune.

Et cela, au lieu de le réjouir, le désespérait ; ce n'était pas oe qu'il avait voulu et cherché.

Enfin il vit le fond de son verre, et il eut le oou, rage de prendre avec une cuiller et de Tayaler Iq dépôt de sciure de bois de quinquina qui s'y étali formé.

Mais cette solure ne lui souleva pas plus le oœur que le liquide, loin de là ; depuis longtemps il ne s'é* tait pas trouvé aussi à son aise.

Il n'y avait qu'à attendre.

Il serra sa fiole et son quinquina dans un bureau qu'il ferma à clef, et, ne voulant pas rester exposé à la tentation de répéter cette expérience, 11 résolut de rejoindre sa mère et sa tante à la comptabilité.

Quand elles le virent arriver, elles furent frappées de l'animation de son visage et de son regard. Ordinairement pâle, il était coloré; son œil, habituellement éteint et morne, était brillant et joyeux.

Pendant qu'il parlait à un employé, madame Charles se pencha à l'oreille de sa sœur :

— Il a vu la jeune fille, dit-elle vivement ; regarde ses yeux, comme ils trahissent le bonheur.

Et toutes deux se réjouirent de le voir ainsi.

Il n'y avait pas que dans ses yeux que se trahissait le bonheur ; dans toute sa personne, dans la vivacité de ses mouvements, dans la netteté de sa parole se mon-

trait une excitation exceptionnelle : ce n'était plus le même homme.

— Vois ce qu'elle fera de lui, continua madame Charles.

Il était h ne pas reconnaître, parlant haut, donnant des ordres avec assurance, allant, venant rapidement, — pour la première fois de sa vie> le chef de la mai* son Dubuquois.

Sa mère était si heureuse qu'elle voulut consacrer en quelque sorte cette prise de possession du pouvoir, et, Strengbach lui ayant demandé ce qu'elle décidait pour un ordre h donner, elle le renvoya à Thierry:

— Adressez-vous à mon flls, dit-elle.

Strengbach, qui avait déjà examiné Thierry ft la

dérobée avec étonnement, se demandant ce que signifiait cette animation chez lui, et chez sa mère et sa tante ces apartés, resta stupéfait :

— Si c'est là ce qu'ont hroduit Femprassade tu bère Grab et le /e/re de kirsch, ce n'était fraiment bas la beine.

Et Strengbach chercha sans trouver ce qu'il pourrait imaginer maintenant de plus fort : on n'a pas tous les jours, par malheur, un enragé sous la main, et on n*a pas non plus une si belle occasion de faire boire un homme qui ne veut pas boire. Comment diable ce verre de kirsch ne lui avait-il pas donné soif? C'est donc de la niaiserie, les proverbes. « Qui a bu boira. » Et il avait cru à cela I

— Quel pête je suis I se disait-il en lançant des

regards féroces du côté de Thierry : « Adressez-/ous à mon fils. » Il ne manquerait plus que cela.

Cependant il avait dû s*y adresser, « au fils », mais en se promettant bien tout bas de faire juste le contraire de ce que celui-ci lui dirait, à moins que ce fût une sottise, bien entendu, auquel cas il l'exécuterait religieusement. Et il lui avait môme soufflé cette sottise, mais sans que Thierry Taccueillît ; au contraire, il avait très judicieusement indiqué ce qu'il fallait faire.

— Canaille, fa I

Car, pour Strengbach, il n'y avait qu'un homme au monde qui ne fût pas une canaille, et cet homme unique^ c'était lui, Strengbach.

Mais Thierry ne resta pas longtemps à la comptabilité ; au bout d*un quart d'heure environ sa mère et sa tante le virent sortir sans qu'il leur dit où il allait.

Il retournait chez lui, car, malgré l'excitation qui l'agitait, il éprouvait une soif dévorante, — soif d'alcool et non d'eau ou de vin; ce qu'il avait bu, au lieu de calmer son besoin de boire, n'avait fait que de l'exaspérer : la dose était probablement insuffisante. La dose d'alcool, comme la dose de quinquina, car le dégoût sur lequel il avait compté ne s'était pas produit. La poudre avait fini par se détacher de la langue, son amertume s'était dissipée et maintenant la sensation qui lui revenait c'était celle de l'alcool, exquise et enivrante.

Sa mère et sa tante l'avaient vu disparaître sans s'inquiéter.

— Il y retourne, dit madame Charles en souriant

— Comme il est surexcité I dit madame André.

— Heureusement.

Et elles s'étaient enfermées dans leur cabinet pour s'entretenir librement et pouvoir, sans crainte d'ôtrô entendues, se confier leurs espérances.

Pendant ce temps, Thierry regagnait son appartement, s'enfermait et préparait de nouveau ce mélange d'eau de mélisse et de quinquina ; mais, cette fois, en forçant la dose de poudre de façon à faire une sorte de pâtée, qu'il devrait manger plutôt que boire.

Comme la première fois, il vida son verre à petites cuillerées, mais sans plus trouver le dégoût qu'il cherchait que la première fois, et même l'amertume était moins forte.

Mais ce qu'il éprouva comme la première fois, ce fut le sentiment de bien-être et de soulagement qui l'avait pénétré.

Ce verre vidé, il en prépara un autre. Déjà il n'était plus maître de sa volonté, sa conscience troublée et chancelante lui suggérait toutes sortes de subterfuges : puisqu'il se trouvait mieux après avoir absorbé cette pâtée, pourquoi ne pas continuer ? N'étaitce pas un remède, rien qu'un remède?

Et, plus tranquille, il avala ce nouveau médicament; le dégoût viendrait lorsqu'il serait saturé. . Ce ne fut point le dégoût qui vint, ce fut une excitation plus vive avec une certaine confusion dans les idées et aussi de l'incohérence.

Alors il se dit que ce moyen de se soigner értait ab-

22 LES BESOIGNBUX

surde, que s'il n'éprouvait point le dégoût qu'il avait cherché, c'était parce qu'au lieu d'alcool il buvait de l'eau de mélisse qui, par les drogues employées dans sa composition, masquait la saveur du quinquina. Si franchement il avait pris de l'eau-de-vie ou du kirsch, il n'en serait pas là.

De là à se dire qu'il devait remplacer l'eau de mélisse par le kirsch, l'eau-de-vie ou le rhum, il n'y avait qu'un pas ; il le franchit.

Et puis ce n'était pas la peine d'avoir été jusque-là pour s'arrêter, ou bien l'épreuve serait à recommencer le lendemain.

Il fallait qu'il bût assez d'alcool pouT calmer le besoin qui le torturait ; et il fallait qu'il en bût assez aussi pour arriver à s'en donner le dégoût; — mais, bien entendu, en se contenant et sans tomber dans l'ivresse.

S'il n'avait pas bu de l'eau-de-vie, c'était par respect humain, parce qu'il ne pouvait pas en demander à sa mère et parce qu'il n'osait pas entrer dans un café ou dan£ un débit de boissons* Mais ce respect humain, si puissant, sur lui, le matin, quand il avait été à Hannebault, avait singulièrement perdu de sa force depuis que son esprit s'était émancipé : on n'est pas déshonoré, que diable I pour acheter un litre d'eaude-vie. D'ailleurs, il y a manière de faire cet achat. Justement il y avait à Goulaine un paysan qui avait la réputation de fabriquer la meilleure eau-de-vie de cidre de la contrée ; on pouvait lui en demander un litre^ — pour goûter.

Et tout de suite il partit pour Goulaine.

Il ne connaissait pas ce paysan, tout ce qull savait de lui c'était que son eau-de-vie avait de la réputation, quil s'appelait Pointelle, et qu'il demeurait à Goulaine.

Où? En demandant il trouverait bien.

Ses jambes, peu solides la veille, étaient fermes depuis qu'il avait absorbé ses trois verres d'eau de mélisse ; il franchit rapidement la distance qui sépare Hannebault de Goulaine par ces mauvais cheîûins boueux que l'abbé Gommolet parcourait deux ou trois fois par mois pour venir faire sa partie de flûte dans les quatuors de Marianne. Que lui importaient la distance et la boue ! Que lui importait le temps grisi II avait bien autre chose en tête. Savaitil seulement si le temps était gris ou clair, gai ou triste.

Avant d'arriver à Goulaine, il trouva un paysan qui travaillait dans un champ et qui lui indiqua la maison de Pointelle : à l'entrée du village, la première à gauche après la mare ; on était sûr de le trouver chez lui, il tuait son cochon.

24 LES BESOIONEUX

G*étâit éyidemment avoir de la chance, car Pointelle aurait très bien pu être dans les champs, et il aurait fallu courir après lui. Thierry n'avait pas pensé à cela.

Il était, en effet, chez lui, le père Pointelle, dans sa cour, devant la porte de sa maison, les mains dans les poches de sa blouse bleue, tournant autour du charcutier qui était en train de débiter un gros porc étalé sur une table rouge de sang; mais ce fut une affaire de Tarracher à cette contemplation.

— C'est que je vas vous dire, nous avons tué notre cochon ce matin.

C'était là incontestablement un fait qui tenait une place importante dans ses préoccupations, et il semblait que tant que le cochon ne serait pas dans le saloir, on ne tirerait pas grand'chose de son propriétaire.

Cependant, pressé par Thierry, il voulut bien à la fin avoir l'air de comprendre.

— De l'eau-de-vie I Ah I oui, j'en tenons. Seulement je vas vous dire, nous avons tué notre cochon ce matin.

Il fallut que Thierry écoutât l'oraison funèbre de ce cochon.

— Une fameuse bète, allez I

Il y eut rénumération des qualités de la fameuse bète, et elle fut longue. Thierry, qui n'était pas habitué aux manières des paysans et à leur stratégie prudente, s'exaspérait.

— C'est pour votre eau-de-vîe que je suis venu.

— Je sais bien; seulement, je vas vous dire, ce

JjES besoigneux 25

matin nous avons tué ce cochon; c'était une si bonne bête!...

Et le père Poîntelle s'attendrit; un peu plus, il pleurait :

— Un si bon cochon I

A la fin, il voulut bien entendre parler d'eau-devie, et, allant chercher une clef dans sa maison, il conduisit Thierry à son cellier, qui se trouvait à l'autre bout de sa cour.

Il était plein de fûts ; de cet amas de barriques gerbées les unes sur les autres s'exhalait une odeur d'alcool qui grisa Thierry.

— Eh bien I en voilà de l'eau-de-vie I s'écria-t-il.

— C'est que je vas vous dire, tout ça est vendu. Et il fit rénumération de ses fûts en nommant les

personnes à qui ils étaient vendus.

— Alors si vous n'en avez plus... dit Thierry.

— J'en ai, sans en avoir.

Alors, tirant un foret de la poche de sa blouse et prenant sur une planche une petite tasse, il piqua un fût.

— Qu'est-ce que vous diriez de ça, monsieur Dubuquois ? dit-il en présentant la tasse à Thierry.

Il y eut un moment de silence ; Thierry, qui ne se savait pas connu, était surpris d'être appelé par son nom et, d'autre part, il était fort embarrassé de cette offre. Ce n'était pas pour boire de l'eau-de-vie pure qu'il était venu. Mais, demandant à en acheter, pouvait-il refuser de la goûter?

— Ça ne vous fera pas de mal, dit le père Pointelle.

2d LES BESOIGNEUX

Thierry hésita encore; mais Tair étonné du paysan en même temps que ia tentation remporta : il prit la tasse et but une gorgée.

— Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça? demanda le paysan.

Thierry n'osa pas répondre franchement, ni laisser paraître sur son visage ce qull éprouvait, car ce qu*il avait à dire de ça, lui qui n'avait pas bu d'eaude-vie depuis plus de deux ans et qui si souvent en avait rêvé avec de folles tentations, c'était que jamais rien ne lui avait paru aussi exquis.

-— C'est bon, dit-il en se contenant.

— C'est bon, et ce n'est pas bon, car si vous dites que c'est bon, qu'est-ce que vous diriez de ça?

Et, ayant piqué un nouveau fût, il offrit une seconde tasse à Thierry.

— Goûtez, monsieur Dubuquois, goûtez-moi ça.

Cette fois Thierry n'était plus en état de résister ;

ayant pris la tasse, il la vida gloutonnement jusqu'à la dernière goutte.

— C'est autre chose, n'est-ce pas? dit le père Pointelle avec fierté.

-^ Excellente.

-^ Le malheur, c'est que ça ne ra*appartient plus ; seulement, j'ai quelque chose qui, sans être ça, s'en rapproche, et s'il ne vous en faut pas trop, on pourra peut-être s'arranger.

Il fallut bien goûter encore ce quelque chose; Thierry n'en demanda qu'une bouteille pour' la déguster chez lui à loisir.

— ■ En gloria, dit le paysan, vous verrez ça.

Enfin Thierry put emporter sa bouteille et reprendre le chemin d'Hannebault.

Mais il n'était plus dans le même état qu'en ve* nant ; les trois tasses d'eau-de-vie de cidre s'ajoutant aux verres d'eau de mélisse qu'il avait bus dans sa chambre avaient mis un peu plus de confusion dans ses idées ; il ne pensait plus qu'à une chose : elle était vraiment exquise, cette eau-de-vie, et machinalement il se répétait :

— Exquise, exquise.

Il cherchait à retrouver son goût sur ses lèvres sèches, à analyser son parfum.

Ahî certainement il avait pris là un singulier moyen de se dégoûter de l'alcool; mais quoi, ce n'était pas sa faute.

— C'est la faute de la fatalité.

Il ne voulait pas la boire pure ; s'il avait pu y mêler sa poudre de quinquina, il né l'eût pas trouvée exquise et ne serait pas, comme il Tétait maintenant, tenté d'en boire quelques gorgées encore.

Elle l'aurait dégoûté; au contraire, elle lui avait mis le feu dans les veines.

Les conditions étaient terriblement changées, et bien certainement il ne pourrait pas rentreir à Hannebault sans boire à même la bouteille.

Ce n'était pas sa faute; il n'avait pas déjeuné et l'alcool qu'il buvait depuis le matin avait paralysé sa volonté.

Arrivé à cette conclusion et bien convaincu qu'il ne pourrait pas résister à l'impulsion irrésistible qui le dominait, il n'avait plus pensé qu'à trouver un

endroit où il ne serait pas surpris. Cela n'était pas très difficile, car le chemin n'était guère fréquenté; mais comme des paysans, qui travaillaient dans les champs çà et là, pouvaient l'apercevoir ou le surprendre, il voulut gagner un bois où il serait à l'abri des regards curieux.

Il pressa le pas et ne tarda pas à arriver à ce bois gui était un taillis poussé dans un éboulis de rochers granitiques. lÀ il prit un petit sentier, et l'idée lui vint de gagner un amas de blocs où il serait si caché qu'on pourrait passer à côté de lui sans le voir.

U avait perdu toute confiance dans sa volonté, et il se sentait redevenu l'homme d'autrefois : quand il aurait mis les lèvres à sa bouteille pourrait-il s'arrêter?

Coupant à travers le taillis, il gagna cet amas de blocs couronnés de genévriers et de genêts poussés au hasard des crevasses qui retenaient un peu de terre végétale et d'humidité. Des feuilles sèches que le vent d'automne avait déjà arrachées aux bouleaux et aux hêtres étaient amoncelées çà et là ; il s'assit sur leur couche.

Autour de lui personne ; dans le bois, le silence ; au loin seulement la voix des charretiers qui labouraient ou le meuglement d'un bœuf.

Il prit sa bouteille et, retirant le bouchon avec ses dents, il put enfin boire, non une gorgée comme il s'était dit qu'il boirait, mais deux, mais trois.

U se trouva sage et même il se félicita de ne pas continuer.

LES BESOIONEUX 29

Puis, rebouchant sa bouteille et la posant près de lui, il resta assez longtemps plongé dans un état qui tenait autant de la béatitude que de l'hébétement.

Par moment, il faisait claquer sa langue.

Il sentait ses idées se troubler peu à peu, et sa raison lui échapper de plus en plus. Alors il eut un mouvement d'attendrissement sur lui-même et en même temps de mépris :

— Misérable, se dit-il, brute, l&chel Moi, moi, un Dubuquois I

Puis se frappant la poitrine d'un coup de poing :

— Et c'est justement parce que tu es un Dubuquoî, imbécile, s'écria-t-il.

Et, se prenant la tète dans ses deux mains, il se mit à pleurer comme un enfant.

— C'est fini, fini, fini, murmurait-il.

Et il répétait ce mot, toujours le môme.

— Fini, fini.

Puis avec un long soupir :

— Si elle avait voulu pourtant I

Ses yeux tombèrent sur sa bouteille, il la saisit à pleine main.

— Mais elle n'a pas voulu, dit-il.

Et, portant la bouteille à sa bouche, il se mit à boire, non plus gorgée par gorgée, mais à longs traits, ne s'arrètant que pour respirer, et reprenant aussitôt.

Quand il reposa la bouteille sur les feuilles, il fallut qu'il cherchât, qu'il tâtât de ses mains trem-

blantes pour retrouver le bouchon ; sa tète se balançait sur ses épaules.

Pendant assez longtemps il resta ainsi, balbutiant des mots inintelligibles, roulant des yeux égarés. Puis tout à coup il se laissa aller à la renverse sur les feuilles.

En ne voyant pas Thierry paraître à Theure du déjeuner» sa mère .'et sa tante n'avalent pas été surprises.

— Certainement, il se passe quelque chose d'extraordinaire^ dit madame Charles.

— Son agitation le montre bien, dit madame André.

Autrefois^ avant son voyage en Amérique, il n'arrivait que trop souvent qu'il fût en retard pour le déjeuner ou le dîner ; alors sa mère et sa tante ne l'attendaient pas, elles n'avaient même pas l'air de s'apercevoir de son absence ; en tous cas, elles se gardaient d'en parler. Mais maintenant les conditions n'étaient plus les mêmes ; elles n'avaient pas peur de constater qu'il n'était pas là, elles n'avalentpas à trembler de son absence.

— Si nous l'attendions ? dit madame Charles.

— J'allais te le demander.

Et elles avaient commandé de ne servir Qtie quand M. Thierry rentrerait.

En l'attendant, elles avaient parlé de lui , de leurs

32 LES BBSOIONBUX

espérances, de leur Joie. Gomment n'eussent-elles pas été heureuses I Cette absence et cette agitation de Thierry n'étaient-elles pas la Justification môme de ces espérances ?

Alors elles eurent une pensée attendrie pour le vieux lamier.

~ Ce pauvre père Grab I dit madame André.

— Il faudra voir ce que nous pouvons faire pour le fils et les petits-fils, dit madame Charles.

-— Le bonheur de Thierry nous rappellera ce que nous leur devons.

— Thierry n'est pas homme à l'oublier non plus. Cependant le temps s'écoulait et Thierry ne rentrait

pas.

— Peut-être vaut-il mieux déjeuner ? dit madame André .

— Cela 'le peinerait de nous avoir fait attendre. Elles se mirent à table, et devant les domestiques

il ne fut pas question de Thierry ; mais pour cela elles ne cessèrent pas de penser à lui ; à chaque instant nladame André voyait sa sœur lever la tête et regarder par les fenêtres, comme à chaque instant aussi madame Charles surprenait sa sœur regardant au loin pour tâcher de l'apercevoir.

Mais il n'apparaissait point.

— Certainement, dit madame Charles quand les domestiques se furent retirés, ce retard ne signifie rien.

— Au moins rien d'inquiétant.

— C'était ce que je voulais dire.

Elles s'étaient mariées dans les conditions les plus

ordinaires et même les plus plates, sans que rien de romanesque eût jamais troublé leur tranquille Jeunesse : les frères Dubuquois, qui avaient de leur chef une certaine fortune, ayant su que M. Rœmel était le père de deux filles à marier, les avaient demandées en mariage sans même les connaître ; et, de son côté, le père Rœmel, ayant recueilli sur le compte des frères Dubuquois des renseignements qui les montraient comme deux jeunes gens doués de capacités commerciales hors ligne, avait favorablement accueilli leurs demandes. Si bien qu'elles s^étaient trouvées mariées sans avoir vu leurs maris, pour ainsi dire, sans qu'on leur eût jamais murmuré un mot d'amour, sans qu'on leur eût jamais fait la cour autrement que d'une façon ofQcielle. Mais justement pour cela il y avait en elles, malgré leur piété et leurs malheurs, un certain fonds de romanesque.

Aussi, pour expliquer cette absence, imaginaientelles toutes sortes de choses extraordinaires qu'elles n'osaient môme pas se communiquer.

La mort si terrible du père Grab, l'héroïsme de Thierry, son agitation, tout cela avait surexcité leur imagination d'autant plus impressionable qu'elle était plus ignorante. D'autres, à leur place, moins naïves, n'auraient guère compris que Thierry, qui n'avait pas ses entrées dans la maison La Guillaumie , fût retenu près de Marianne par cela seul que du jour au lendemain il était devenu un héros. Mais cela n'était pas pour embarrasser leur simplicité d'honnôtes femmes ; au contraire. Héros I cela tenait lieu de tout et expliquait tout... tout ce qu'elles rêvaient.

34 LES BESOIGNBUX

Cependant ces explications qui tout d'abord leur avaient paru excellentes perdaient de leur solidité à mesure que le temps s'écoulait sans ramener Thierry,

Elles ne parlaient pas de Tinquiétude qui commençait à les prendre, mais elles ne disaient plus rien de leurs espérances, le nom de Marianne n'était plus prononcé, et il n'était plus question de mariage.

Elles avaient commencé par se taire ; puis, comme à la longue ce silence devenait significatif, elles avaient parlé d'une affaire commerciale qui le matin s'était présentée k leur examen et à laquelle elles n'avaient pas donné de solution.

-* Que ferons*nous pour les cotons de Montgomery ? demande madame Charles.

— C'est justement la question que j'allais te poser, répondit madame André.

Et il ne fut plus question entre elles que des cotons de Montgomery, de leur transport à Mobile, de leur prix, de leur qualité : jamais elles n'avaient étudié une affaire d'aussi près.

Malheureusement elle ne put pas toujours durer , et comme Thierry ne revenait pas, il arriva un mo*ment où elles ne trouvèrent plus rien à dire ; le silence reprit, plus lourd cette fois, plus gênant pour toutes deux.

Dans le petit salon, où elles avaient passé après leur déjeuner, chacune d'elles s'était installée à une fenêtre, et elles ne quittaient pas des yeux le chemin d'Haîinebault par où, croyaient-elles, devait revenir Thierry.

Plus ce silence se prolongeait, plus il devenait pé-

nible ; enfin, à un certain moment, madame André se retourna vers sa sœur :

— Tu veux me cacher ton inquiétude, dit-elle.

— Mais...

— Je veux bien te cacher la mienne .

— Tu crois donc?...

— J'ai peur.

Et alors elles s'avouèrent leurs craintes.

Le temps s'écoula.

Que faire ?

Elles moalèrent chez lui, visitèrent son apparte* ment, passèrent la revue dans son cabinet de photographie, comptèrent ses fusils au r&telier, allèrent au chenil voir si tous les chiens étaient là ; et de tout cela il résulta pour elles la conviction qu'il n'était sorti ni pour un petit voyage, ni pour faire de la photographie, ni pour chasser.

Donc leurs craintes n'étalent, par malheur, que trop fondées.

Autrefois, quand ces absences se produisaient, ellefl le faisaient chercher, et elleâ le cherchaient ellesmêmes pour le ramener ou le rapporter à la maison ; mais alors tout le monde 4îoanaiâsait ses accidents, tandis que maintenant^ tout le monde le croyait guéri.

Que dirait-on ?

C'était plus de deux années perdues.

C'était tout mariage impossible pour jamais*

Les mains liées, elles ne pouvaient que rester là à se dévorer dans leur impatience et leur angoisse;

Où était-il?

36 LES BESOIGNBUX

Si encore elles avaient pu chercher elles-mêmes ; mais où le chercher ? Était-il admissible qu'elles allassent de cabaret en cabaret regarder à travers la vitre sll était là endormi sur une table ?

— Il aura été surpris, disait madame Charles ; il sera entré pour manger et une mauvaise boisson l'aura étourdi.

— Assurément.

Mais Texcuser ne le faisait pas revenir.

La journée se passa ; l'heure du dîner arriva ; elles n'osèrent même pas dire qu'on attendit le retour de Thierry pour servir ; elles se mirent à table , mais ce dîner fut pour elles ce que tant d'autres avaient été pendant si longtemps, — les plats passèrent sans qu'elles y touchassent.

Après ce dîner qui ne dura que quelques minutes, un petit fait insignifiant en soi, mais significatif pour elles, marqua clairement ce qu'elles pensaient et ce qu'elles craignaient sans oser se l'avouer et le dire tout haut.

Gomme madame André était sortie un moment du salon, elle trouva en rentrant sa sœur qui avait ouvert la fenêtre, et qui, une lampe à la main, lisait un thermomètre appliqué contre le mur.

— Tu regardes ce qu'il fait de degrés, dit-elle d*une voix brisée.

— Oui, il me semble qu'il ne fait pas assez chaud.

— Dis que tu as peur qu'il soit tombé dans un chemin et que le froid l'y saisisse.

Madame Charles ne répondit pas.

LES BSSOIGNfiUX 37

Alors sa sœur à son tour voulut lire le Ihermomèlre ; il marquait neuf degrés.

— Que penses-tu du temps ? demanda-t-elle .

— Oh I certainement il ne pleuvra pas.

— En es-tu bien sûre ? Il me semble que les nuages menacent terriblement.

— Ne les regarde pas avec ton imagination affolée.

— Et nous, nous sommes là, devant le feu.

Elles recommencèrent à attendre, non plus devant les fenêtres, puisqu'elles ne pouvaient pas voir au dehors, mais auprès de la cheminée, chacune à son coin, ne disant rien, suivant du regard Faiguille delà pendule, Toreille aux écoutes, n'étant distraites que par le tic tac du balancier.

Comme elles restaient ainsi, une domestique enti% dans le salon où elle n'avait que faire, apportant du bois dans le coffre qui d'ailleurs était plein ; c'était Sidonie, la vieille bonne alsacienne qui avait élevé Thierry et qui toujours l'avait soigné avec un cœur de mère lors de ses accidents. Elle se mita tourner avec embarras.

— Que veux-tu? demanda madame Charles.

— Alors M. Thierry n'est pas rentré? demanda-elle au lieu de répondre.

— Tu vois bien.

— Je veux dire : vous savez où il est ?

Avec Sidonie il n'y avait pas à garder la réserve qu'on aurait eue avec une domestique ordinaire.

— Non, dit madame André, et c'est là ce qui nous tourmente.

— Je m'en doutais ; c'est pour cela que je viens dire

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