II
38 LES bËSOIONEUX
h ces dames de se coucher si elles veulent ; Je veillerai dans rentrée et j'ouvrirai âans bruit ; ai M. Thierry a besoin de quelque chose, il me trouvera.
— Est-ce qu^à la cuisine et à Tofflce on en â encore
pour longtemps?
— Non, on va monter tout de suite.
LES BESOiaNEDX *SQ
Les domestiques couchés et Sidonie installée dans l'entrée, les deux sœurs agitèrent la question de savoir si elles devaient continuer à attendre Thierry ou si, au contraire, elles ne devaient pas se retirer chez elles.
-^ Il me semble, dit madame Charles, qu'il vau-^ drait mieux qu'il ne nous trouvât pas ; il n'aura pas h être embarrassé devant nous, et demain, comme il pourra croire que nous ne savons rien, il n'aura pas à rougir.
Ces considérations les déterminèrent à ne pas l'attendre ; il importait de ménager son amour-propre et sa dignité, car l'accident dont il avait été victime était sans aucun doute le fait d'une surprise. Pour avoir succombé aujourd'hui, cela ne voulait pas dire qu'il succomberait demain, — au contraire.
Mais avant de monter à leurs chambres elles allèrent donner leurs dernières instructions à Sidonie, qui travaillait à son tricot dans l'entrée, tout près de la porte.
40 LES BBSOIONfiUX
— Tu ne m'avertiras que si tu as besoin de moi, dit madame André.
— Bien sûr.
Arrivées au haut de l'escalier, les deux sœurs s'embrassèrent comme tous les soirs, mais avec contrainte, en s'observant pour ne pas se livrer.
— J'espère que tu vas te coucher? dit madame Charles.
— Que ferais-je levée ?
— - Et puis on est toujours mieux au lit.
— A demain; couche-toi aussi, n'est-ce pas? Cependant, malgré cette recommandation, elles ne
se couchèrent ni l'une ni l'autre et restèrent aux aguets, entendant les moindres bruits, se levant à chaque instant de leur fauteuil pour aller écouter le murmure du vent dans les arbres, ou regarder si les nuages qui passaient sur la face de la lune n'allaient point se fondre en eau.
A un certain moment elles entendirent un bruit au rez-de-chaussée, et croyant que c'était Thierry qui rentrait, elles ouvrirent leurs portes toutes deux en môme temps, pour juger à son pas dans quel état il revenait.
— Tu as entendu? demanda madame André à sa sœur.
— Oui.
Mais ce qu'elles avaient entendu, c'était un mouvement maladroit de Sidonie et non pas Thierry rentrant.
Il fallut bien reconnaître qu'elles s'étaient trom-
pées ; alors elles s'aperçurent qu'elles ne s'étaient ni Tune ni l'autre couchées.
— Tu ne t'es pas mise au lit?
— Ni toi?
— Oh I moi, Je n'ai pas sommeil.
— Et moi donc?
Elles rentrèrent dans leurs chambres précipitamment pour n'en pas dire davantage.
Combien de fois, depuis trente ans, madame André avait-elle passé des nuits pareilles, sans dormir, le cœur aux écoutes, dans l'angoisse : pour son mari d'abord, puis pour son fils, ensuite pour son mari et pour son fils en môme temps ; tremblant pour l'un comme pour l'autre; indignée contre le père, mais, pour l'enfant, profondément apitoyée. Une nuit, le père n'était pas rentré, et le matin, au jour levant, on était venu lui annoncer avec précaution qu'elle ne devait pas s'effrayer... mais qu'un malheur était survenu, un accident. Elle avait couru, croyant qu'on le rapportait, comme cela était arrivé si souvent, blessé, sans doute. Elle l'avait trouvé mort, étendu sur deux planches. C'était ces planches qu'elle revoyait sans cesse, quand elle attendait son fils, et dont elle ne pouvait pas détacher son esprit ; de sorte qu'un bruit pour elle était plus encore un effroi qu'une espérance. Lui I mais comment ? Debout ou sur la planche? Que d'horribles cauchemars, lorsqu'elle s'endormait, abattue par la fatigue 1 Quels réveils 1
Un peu après minuit, il lui sembla entendre le gravier de l'allée du Jardin craquer. Elle écouta en
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retenant son cœur. Elle ne se trompait pas, c'était bien un bruit de pas.
Chaque fois qu'elle avait ainsi entendu des pas dans la nuit, elle avait eu une même angoisse : étaitil seul ? Ou bien le rapportait-on ?
Il était seul, car il n'y avait point ce piétinement qui indique plusieurs personnes ; elle respira.
Sidonie, de son côté, l'avait entendu, et le bruit maintenant venait du vestibule.
Madame André ouvrit la porte de sa chambre et, comme quelques instants auparavant, sa sœur l'on* vrit aussi.
— Le voilà, dit madame Charles à voix étouffée,
— Il parle, il parle, dit madame André avec un élan de joie.
En effet, il parlait; mais il n'y avait pas h se réjouir de la façon dont il adressait la parole h Sidonie, d'une voix emp&tée et bégayante; mais madame Qharles se garda bien de faire cette observation.
•— Pourquoi m'as-tu attendu?
— Vous n'aviez pas de clef, il fallait bien vous ouvrir la porte.
— Il aurait voulu qu'on ne le vît pas rentrer, dit madame Charles, il a conscience de son noeident.
— Où est ma mère?
^ Elle est couchée.
— Et ma tante?
-- Elle est couchée aussi.
— Ahl
Il y eut comme un soulagement dans cette exclamation.
LBS BESOiai^EUX 4$
— Comme nous avons bien fait de nei pas Tattendre I dit madame Charles.
— II ne faut pas gu'U puisse nous surprendre. Elles rd^trèrent dans leuFs chambres, mais sans
fermer les portes, qu'elles tinrent entra-bâillées , prôtes il les tirer s'il paraissait.
Mais il n'en était pas là; elles entendirent un eoup sourd suivi immédiatement de pas précipités, — comme s'il s'était heurté et cherchait à reprendre son aplomb.
— Appuyez-vous sur moi, dit Sidonie, et tenez bon la rampe.
— Ne parle pas si fort, dit-il.
Ce mot remua le cœur des deux femmes.
— Il pense à nous, le pauvre garçon, se firentelles tout bas.
Et doucement elles fermèrent leurs portes. Il était vivant; il était rentra; elles n'avaient plus qu'ît remercier Dieu ; le lendemain elles aviseraient.
Ce fut une affaire pour Sidonie de montçr Thierry au pT^mie^ étaçe ; le temps n'était plus oî^ elle le portait dans ses bras guand il royeu&U eu cet état Pt qu'il ne pouvait pas marpher; ejlg avgit viçillj, et lui avait grandi,
Elle l'aimait tendrement, autaut (ju'uue BOUFlIce peut aimer son nourrisson ; mais tauflî§ QUe madame
^ïidré et madame Cbwles étaieut poup lui pleines de commisératiou atteodrie, plte, au Poutrairei fôcUée
et même furieuse de le voir eu cet état, l§ bpusçulait avec la rudesse d'uue paysaune» Sa mère et sa
44 LES BBSOIGNEUX
tante le traitaient en malade, la vieille bonne en ivrogne.
— Voyons, s'il y a du bon sens! Tenez donc la rampe, monsieurThierry , vous allez me faire tomber ; voilà qui serait du propre.
Enfin ils arrivèrent au premier étage, et elle put ramener Jusque chez lui.
— Merci, Sidonie.
— Est-ce que vous croyez que Je vas vous laisser vous coucher tout seul ; vous ne sauriez seulement pas trouver votre lit. Voyons, restez là.
Elle rassit dans un fauteuil.
— Je vas vous déshabiller.
Elle voulut lui retirer ses bottines hourdées de boue.
— S'il est possible de se mettre dans des états pareils? Où avez- vous marché ?
— Je ne sais pas.
— Et vous croyez que Je vas donner ces bottines à Pierre.
—Tu les feras.
— Oui, Je les ferai et en cachette encore. Si ce n'est pas une honte I un homme comme vous I
Elle le souleva pour lui retirer son paletot.
— Dans votre position, rentrer avec un paletot qui a de la terre plein le dos I
— Tu le brosseras.
— Et, oui, Je le brosserai; mais c'est-y raisonnable ? vous verrez que vous vous ferez mourir.
— Ah I si Je pouvais I
— Voilà t'y pas des bêtises. Mourir I Et votre mère,
LES BRSOIGNEUX 45
et votre tante. Vous ne pensez donc pas à elles? Elle lui retira son gilet en le secouant & deux mains.
— Ne me gronde pas, dit-il, Je suis assez malheureux.
Et il se mit à pleurer.
— Voulez-vous bien vous taire, vous allez réveiller votre maman ; pensez donc h elle.
Elle alla prendre un mouchoir propre dans une commode, et doucement elle lui essuya les yeux.
— Allons, allons, couchons-nous, et ne pleurons pas.
Il était comme un enfant entre ses mains vigoureuses ; elle le déshabilla de la tête aux pieds, le lava, le peigna, lui passa une chemise de nuit, et le mit au lit.
— - Maintenant il faut dormir, dit-elle en le bordant, et demain il n'y paraîtra plus ; Sidonie, c'est personne.
— Reste là.
— Je veux bien, mais il faut dormir ; allons, monsieur, dormez et tout de suite.
— Ne me gronde pas, Sidonie.
— Je ne vous gronderai pas si vous dormez. Elle s'assit sur une chaise et elle attendit. Pendant assez longtemps il s'agita dans son lit répétant :
— Ne me gronde pas.
Puis il resta immobile et sa respiration se régularisa. Il dormait. Elle voulut alors sortir, non pour aller se" coucher elle-même» mais pour nettoyer ces
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vêtements et ces chauseures qui en apprendraient trop aux domestiques. Elle souffla la bougie, et doucement elle sortit sur la pointe des pieds. Mais elle n'avait pas fait trois pas dans Iq corridor qu'elle s'entendit appeler.
— Sidonie, Sidonie.
Elle rentra vivement.
— Eh bien, qu'estrce qu'il y a?
-n- Là, le feu, il me gagne. Jette de Teau. Vas-tu me laisser brûler?
Elle ralluma la bougie, et instantanément Thallucination se calma.
-rrr- Jq vas restor avec vous, dit-elle.
--r Oui, reste, et tiens-moi la main ; j'ai peur.
h^u nMQioMm- 47
lie lendemain matin, Thierry descendit à l'heure du déjeuner et trouva sa mère et sa taqt^quiratT tendaient.
— J'ai été retenu hier, dit-il, wajgré moi, ôt je
Q'ai pas pu vous prévenir.
-rrr T^ q'^s ^lus UQ B^fant ^i^î dpit co)3^pte de eçi) temps k $d maman, dit madame André.
— Nous avons bien pepsé qi;e tu j^ poftyftis p^ nous prévenir^ dit madame Charles.
elles évitaient ^ ie rfig^r4er ggmM Im-inèm évitait de lever Içs yeuc ^uv elles} f»wm4êU^f h le dérobée, elles avaient pu remarqiieir qu'il ^ait plui pAte ^w de cQjitmnô, avjsç la visage l^jjfll ^t ravage, leç lôvri^s yj[ol4eé^, tes y^uç mfés; ^^ )fmu§ U^emMMmi', sa vojc étaj* f.qwm^ » Pl^9}« ^i'-
U w^aag^a |^u« ;aveG «^ dégql^ ^vp4ea|; e^oiiji^ J^ aiime^ç et ujpi^ iiiat^teall^ ^arft^rp^tiqq^, piqim^ dans ^00 ^siette sans fim pre^di^ 9.111 h^!^ 4# ^ ^iHircbeUey portant aç^Q y^tp ^ #a bpyiS!^ .Ssa^ froii^<»
marmottant à voix basse des mots inintelligibles, regardant dans le vague, absent de lui-même.
Qu'allait-il faire pendant toute la journée?
Pourrait-il travailler?
A quoi l'employer ?
C'était ce qu'elles se demandaient chacune de son côté, sentant bien tout le danger de la situation.
Pouvaient-elles le laisser voir aux commis dans cet état?
Gomme toujours, madame Charles prit l'initiative d'une proposition.
— J'ai besoin à Condé aujourd'hui, dit-elle, veuxtu me conduire?
— Volontiers.
C'était une journée gagnée.
Ils partirent après le déjeuner, Thierry conduisant d'une main mal assurée son phaéton ; heureusement les chevaux étaient des bêtes bien dressées ettran-quilles qui auraient obéi h un enfant.
Madame Charles s'appliqua à lui éviter de parler, menant la conversation elle-même de façon à le distraire sans le fatiguer, et surtout à faire l'apaisement dans son esprit troublé.
Lorsqu'ils furent arrivés h Condé, elle n'eut garde de le laisser seul : après avoir fait mettre les chevaux à l'écurie du Bœuf couronné^ eUe lui demanda son bras et elle fit toutes ses courses avec lui. Â les voir passer dans les rues et monter les pentes raides de la ville haute, on eût pu croire que c'était lui qui la conduisait, tandis que c'était elle qui le soutenait d'un bras solide. Partout où ils allèrent, ce fut elle
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aussi gui accapara la conversation, ne lui laissant qu'à saluer, sans qu'il eût rien à dire.
Il n'y eut qu'un moment où il dut répondre luimême, ce fut dans une rencontre qu'ils firent du président du tribunal, M. Bonhomme de la Fardouyère. Bien que madame Charles fût une Rœmel et qu'elle eût épousé un Dubuquois, c'est-à-dire bien qu'elle fût sans naissance et sans nom, le président avait pour elle la considération qu'il accordait toujours à la fortune, lorsqu'elle s'élevait audessus de l'ordinaire. En les apercevant sur la Courtine, il s'approcha en saluant avec les marques du plus profond respect.
— Madame, je dépose mes hommages à vos pieds ; c'est vraiment une bonne fortune de vous voir dans nos murs.
Puis il serra la main de Thierry, qu'il était heureux de rencontrer, car il voulait justement aller lui faire visite pour lui demander d'être candidat aux élections pour le conseil général.
-— Vous comprenez, mon cher monsieur, dans les circonstances critiques, je dirai plus : dans les circonstances graves que notre chère France traverse, des hommes connue nous doivent se sacrifier.
C'était l'habitude du président Bonhomme de la Fardouyère de dire à tout propos « un homme comme moi », et le plus grand honneur qu'il pût faire à quelqu'un était de dire « des hommes comme nous ».
Thierry cependant ne parut pas touché, et comme
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il regardait le président d'un air vague, sans rien dire, sa tante lui vint en aide,
— Mon neveu s'est donné tout entier aux affaires de notre maison, répondit-elle, et il ne lui resterait pas de temps pour la politique,
--Cependant, madame...
T-EUe m'ennuie, la politique, dît Thierry, que cette insistance agaçait et humiliait en le reportant à ce qu'il était la veille. « Un homme comme lui I » Il était donc stupide, le président?
— Elle vous ennuie I s'écria le président, scanda^ Usé. Ne dites pas cela, mon cher monsieur. Un homme comme vous n'a pas le droit de se désintéresser des affaires publiques ; si cela était, oti irait la société, je vous le demande ?
Malheureusement Thierry n'était pas en disposition de traiter une question de cette importance ; d'ailleurs il ne s'était jamais préoccupé de savoir où pourrait aller la société s'il ne l'aidait pas à marcher.
— Une fortune comme la vôtre crée des obligations, continua le président, vous êtes Dubuquois flls.
— Certainement, dit madame Charles, et nous ne l'oublions pas, soyons-en convaincu, monsieur le président.
-^ Alors j'aurai l'honneur de vous voir au moment opportun. Madatme, je dépose mes hommages à vos pieds. Je me rappelle très respectueusement au bon souvenir de Madame Votre Sœur-
Par la prononciation il mettait des capitales à Ma-dame, ^ Yotre et h Sœur.
"mf-i^m^^m^K^
LBIS BïfiOIÔKn^UX 51
Une femme moms fine que madame Charles eût sans doute mis cette ouverture h profit pour faire ramarguer à Thierry cpmbiei^ on attendait de lui; mais elle se garda dQ cette maladresse, gui eût eu pour résultat certain de redoubler la gène pt la confusion de Thierry. Au contraire, elle s'amusa h plaisanter l'importance du président et ta noblesse avec laquelle il déposait sas hommages.
Madan^e Charles sut rendre le retour aussi agréable pour Thierry que Tavait été Taller; tout lui était préte^çte h causerie, les accidents de la route et du paysage, les maisons devant lesquelles ils passaient, les gens qu'ils croisaient ou bien qu'ils dé*
passaient,
Gomme ils approchaient d'Hannebault, Thierry montra un certain embarras que madame Charles connaissait bien, celui qu'il éprouvait quand il avait une confidence à faire ou une explication à donner.
M^is comme elle jugeait que ce n'était point le jour des confidences, ni celui des explications, elle ne l'aida pas et continua sa causerie.
Gq fut seulement en passant la grille du chalet qu'il se décida à parler ;
-^ Ah I 1*1 j*étais toujours avec toi ! dit-il avec un soupir.
Que ne pouvait-elle lui sauter au cou et lui dire comme elle était touchée de ce mot qui, dans sa concision et ^a naïveté, exprimait tant de choses 1 Mais cet élan d^ tendresse ne serait-il pas plus fà-» cbeux que salutaire ? Combien de fois déjà s'était-il confessé et accusé 1 Combien de fois avait-il promis»
avait-il Juré de ne plus se laisser entraîner I Et cependant, malgré sa sincérité dans ces confessions et ces serments, il avait succombé de nouveau. Ne valait-il pas mieux le laisser à ses remords et paraître ne rien savoir ?
— Moi aussi J'ai grand plaisir à être avec toi, ditelle simplement, et c'est une Joie que d'avoir une Journée comme ceUe que nous venons de passer.
Et elle descendit de voiture sans rien ajouter.
Mais ce mot ne fût pas perdu, et le soir, lorsque Thierry, après le dîner, se fut retiré chez lui fatigué et h moitié endormi, elle le rapporta h sa sœur en lui racontant leur Journée.
— Le pauvre enfant I s'écria madame André, les larmes aux yeux.
— Il me semble, continua madame Charles, que cette exclamation nous trace notre route.
— Comment cela ?
— En nous montrant ce que nous devons faire pour lui.
— Oh I parle, parle.
— Ces Jours derniers tu disais que notre projet de mariage n'avait plus le môme caractère d'urgence.
— - J'ai eu tort ; une fois encore j'ai péché par excès de confiance.
■— C'est bien naturel.
— Ce qui vient d'arriver me donne une leçon,
— Et le mot de Thierry nous en donne une autre. Il est certain, n'est-ce pas, que ce mot signifie que si Thierry n'avait pas été seul il n'aurait pas succombé? Il n'a parlé de moi que parce qu'il ne pouvait
pas parler d'une autre, car ni moi, ni môme toi, sa mère, qu'il aime avec tant de tendresse, pouvons être pour lui ce que sera une autre. Que cette autre soit près de lui, que cette autre veille sur lui, et il ne succombera pas. Il faut donc reprendre ce projet de mariage et en poursuivre l'exécution par tout les moyens.
— Sans doute, mais comment? M. l'abbé Colombe nous a bien dit que mademoiselle La Guillaumie avait admiré l'héroïsme de Thierry, mais cette admiration ne prouve pas que ses sentiments soient changés.
— Ce n'est pas sur les sentiments de la jeune flUe que nous devons compter, bien que l'héroïsme de Thierry ait dû agir sur eux, c'est sur la situation de la famille. Tu sais que j'ai donné de l'argent hier à Riffaut, à valoir sur ses travaux de maçonnerie. Pour expliquer sa demande, Riffaut m'a raconté qu'il se trouvait pris au dépourvu, parce qu'une certaine somme, qui lui est due par M. La Guillaumie pour travaux h la pension, lui manquait.
— Ces travaux pour les classes de sciences dont le Narrateur a tant parlé?
— Justement. Il est probable que, comme toujours, ils ont de beaucoup dépassé les devis; de là l'embarras des La Guillaumie, qui ne sont pas riches. C'est sur ces embarras que je compte. Il me semble que c'est une bonne chance qui nous arrive, car Riffaut ne doit pas être le seul créancier. Ces La Guillaumie sont d'honnêtes gens ; s'il ne payent pas c'est qu'ils ne peuvent pas payer.
54 LES BfiSOiaNËUX
— Évidemment.
-— Il est donc admissible, n'est-ce pas, que si Marianne, gui est une fille dévouée, aimant tendrer ment ses parents, voyait ceux-ci pressés par les; créanciers, elle envisagerait à un tout autre pQint de vue la dot que nous lui avons offerte?
— Sans doute.
~r Eh bien, sachons au Juste quelle est la situation des La GuiUaumie ; ce sera elle gui nous tra-r cera notre route. Ces dettes d'une part, et d'autre par l'héroïsme de Thierry changent les choses du tout au tout.
LES BESOmNEUX 55
Elle était déplorable, la situation des La Guillau* mie.
Cependant le journal avait paru, mais dans des conditions telles que cette situation, au lieu de s'améliorer, s'était aggravée.
Voyant qu'il lui était impossible de réunir le capi' tal qu'il s'était tout d'abord fixé, La Guillaumie s'était décidé à paraître quand môme, avec ce qu'il avait, sans attendre le 1" janvier; l'argent qui n'était pas venu avant viendrait sûrement après. Sa rédaction, son administration, son marchand ^e papier et son imprimeur l'attendaient; il n'avait qu'à marcher. Quand on verrait ce qu'il pouvait, les capitaux, qui en ce moment se faisaient prier, seraient plus faciles à trouver, si même ils n'arrivaientpas tout seuls, Combien de journaux n'ont-ils réuni leur capital définitif que pour payer leurs dettes I II n^avait qu'à ouvrir les yeux pour voir autour de lui des confrères qui avaient commencé sans un louis et qui avaient su très habilement mettre leur passif en actions. Il ferait comme eux et mieux qu'eux.
Bien entendu, La Guillaumie n* avait rien dit de cette combinaison à sa femme et à sa fille, se contentant de leur annoncer que le Journal allait paraître prochainement. Tout d'abord elles n'avaient pas beaucoup cru à ce prochainement, ne comprenant pas pourquoi il devançait Tépoque fixée. Mais quand elles avaient lu le premier numéro, il avait bien fallu qu'elles reconnussent leur tort.
C'était Marianne qui avait reçu lejournal des mains du facteur. Sans penser que ce pouvait être la France librey elle allait le Jeter dans un coin ; mais ses yeux ayant lu machinalement le mot libre du titre, elle avait vivement déchiré la bande : France libre : rédacteur en chef: la Guillaumie. C'était vrai.
En courant, elle avait rejoint sa mère, toute surprise de la voir arriver ainsi.
— Qu'as-tu ?
— Le Journal de mon père.
— Et nous ne voulions pas y croire I dit madame La Guillaumie d'un ton de regret.
Justement parce qu'elles n'avaient pas cru à sa publication, elles s'imaginèrent que tous leurs tracas étaient finis. Plus d'inquiétudes, plus de créanciers, plus de hontes. Puisque le Journal avait paru, l'argent promis allait arriver.
— Ah I oui, le Journal, disaient les entrepreneurs en hochant la tôte lorsqu'elles leur parlaient de sa prochaîne publication.
Eux non plus ne croyaient pas & sa publication, et parce qu'ils avaient été trompés une fois ils laissaient voir qu'ils craignaient d'être trompés encore.
LES BKSOIGNEUX 57
— Vous dites janvier, c'est bon ; mais dire ce n'est pas signer un billet.
Maintenant elles ne disaient plus, elles montraient ce premier numéro précisément, gui était un fait matériel, puis le second, puis le troisième.
D'ailleurs BadouUeau avait parlé; le Narrateur avait publié un premier-Hannebault écrit de la main môme de son rédacteur en chef, et consacré à l'apparition de la France libre, qui était un événement. BadouUeau était trop curieux et trop bien informé pour ne pas connaître les tourments de madame La Guillaumie. Bien souvent il s'était entretenu de cette f&cheuse situation avec sa femme, en cherchant Tun et l'autre un moyen pour venir en aide à leurs amis, mais malheureusement sans rien trouver d'efQcace. Ils auraient eu quelques milliers de francs, ils les auraient assurément offerts ; niais n'ayant même pas quelques souS; ils ne pouvaient que les plaindre, en se disant tous les deux avec une inquiétude attendrie :
— Qu'est-ce que ça deviendra, mon pauvre Auguste ?
— Ne m'en parle pas, ma bonne Sophie ; j'en ai encore rôvé cette nuit.
La publication de la France libre avait offert à BadouUeau ce moyen de venir en aide à ses amis , qu'il avait si souvent cherché en vain.
Ah l ils avaient peur pour leur argent, les entrepreneurs I Eh bien il allait leur inspirer une confiance si solide, qu'ils laisseraient madame La Guillaumie
tranquille, jusqu'au Joui" du payement, dût-iliraîner pendant des années encore.
Et il avait entonné le chant de la confiance : « La Ouillaumle, Tun des écrivains les plus honorables de la presse parisienne, homme de talent, de devoir, d'honneur; Iql France libre, un de ces Journaux venus au bon moment, qui sont une source de grosse fortune pour leurs heureux fondateurs. » Après le mari la femme : « Madame La Guillaumie, qui avait rendu des services si remarquables au pays, et dont tant de Jeunes filles, tant de jeunes épouses, dans leurs familles ou dans leur ménage^ pouvaient célébrer les qualités, les vertus, le savoir. » Le mot savoir lui avait fourni une transition toute naturelle pour glisser une tartine qui n*avait pas servi plu« de trois fois déjà sur l'enseignement des filles, « une vraie révolution dans renseignement qui ne pouvait pas manquer de faire la fortune du pensionnat d'Hannebault ». Pouvait-il parler de renseignement des sciences sans nommer François Néel ? Assurément non. De môme qu'en le nommant il ne pouvait pas non plus ne pas lui faire la politesse d'une épithète, il avait un moment hésité entre sympathique et éminent, et il s'était décidé pour cette dernière : « Cet enseignement des sciences dirigé par notre éminent chimiste M. François Néel, de la maison Dubuquois,
Chose extraordinaire, cet article n'avait point inspiré aux entrepreneurs l'idée d'attendre, pour être payés de leurs créances, qu'on leur proposât de l'argent ; tout au contraire, il leur avait inspiré celle d'en demander.
LES BElâOiaNEUX 59
— Certainement, madame La Guillaumîe, nous ne vous aurions pas tourmentée relativement à notre tïètît compte, uûê bràvô et digne femme comme vous . SëUleniônt, coiûiaiô le journal de votre mari a paru et t[U'Oû dit sut iô Narrateur que c'est une fortune, HoUs avôtis pensé, ina femme et moi, — elle est de bon conseil, înà ftemme, — • nous avons pensé que ça ne vous générait pas de me payer mon mémoire. Oh ! pas aujourd'hui, mais samedi. C'est bien naturel, n'est-ce pas, puisque le journal a paru ?
C'était aussi le sentiment de madame La Guillaumîe, qu'on devait payer les entrepreneurs, puisque le journal avait paru ; et c'était sa conviction qu'un jour ou l'autre, le lendemain peut-être, son mari lui enverrait l'argent nécessaire à ce payement. Il devait être débarrassé de ses embarras les plus lourds, maintenant que le journal marchait ; et, s'il n'avait pas l'argent encaisse, son crédit devait lui permettre de se le procurer facilement.
Cependant, comme l'argent n'arrivait pas et que La Guillaumie n'en disait pas un mot^ elle avait parlé de lui écrire ; mais Marianne l'avait priée de n'en rien faire.
-^ Attendons encore un peu> c'est si terrible de demander de l'argent I
— Pas à son mari.
Marianne n'avait rien ajouté ; mais au geste qui lui avait échappé tnadame La Guillaumie avait compris que, ^oMt elle, demander de l'argent à un mari était plus grave encore que d'en demander h, tout
60 usa BESOIGNBUX
autre, et comme elle Unissait toujours par subir Tinfluence de sa fille, elle n'avait pas écrit.
De nouveau elles avaient attendu , et maintenant c'était madame La Guillaumie gui guettait elle-môme le facteur, convaincue à chaque distribution qu'il allait arriver les mains pleines. Le plus souvent il ne venait pas du tout, ou bien il apportait des lettres pour des élèves.
— Eh bien ? demandait Marianne.
— Rien ; il est absorbé par son journal.
— Oh I sans doute.
— Si j'écrivais?
— Tâchons d'attendre encore.
Et elles recommençaient à attendre.
Un jour cependant madame La Guillaumie avait aperçu dans les mains du facteur une lettre dont l'adresse était écrite par son mari. Enfin I
Gomme le facteur la lui remettait tout simplement, une question lui avait échappé :
— Je n'ai rien à signer ?
— Mais non, madame.
Et tout bas elle s'était dit que son mari était vraiment bien imprudent d'envoyer ainsi une lettre contenant des valeurs sans la charger.
Non moins anxieuse que sa mère , Marianne guettait aussi le facteur ; au moment où celui-ci s'éloignait elle était survenue.
— Je l'ai, la voilà, s'écria madame La Guillaumie, sans même attendre que sa fille l'interroge&t.
— Yois-tu que nous avons bien fait de ne pas écrire, dit Marianne.
LES èESO^GNELX 61
Madame La GulUaumie avait, pendant ce temps, ouvert l'enveloppe et déplié la lettre ; mais dans cette enveloppe il n'y avait rien autre chose qu'une petite feuille de papier pliée en deux sur laquelle étaient écrites huit ou dix lignes.
— Il n'y a rien, murmura-t-elle avec stupéfaction.
— Lis la lettre, dit Marianne.
Mais elle ne contenait rien, la lettre, de ce que Marianne imaginait : ni instructions pour toucher chez un banquier, ni annonce d'envoi de fonds pour un jour certain. Il n'était pas question d'argent, ni de créances. Il ne pouvait écrire que quelques mots à la Mte, n'ayant pas une minute à lui ; il envoyait ses remerciements & Badoulleau pour son article du Narrateur y en recommandant expressément qu'on les lui transmît, et avec deux mots affectueux pour la mère et pour la fille, c'était tout.
Elles restèrent sans paroles, n'osant même pas se regarder.
— Écris, dit Marianne; décidément j'ai eu tort de te demander d'attendre.
La réponse de La Guillaumie arriva par le retour du courrier; elle fut terrible pour les deux femmes : il avait fait paraître son journal sans que le capital qu'il voulait fût souscrit ; l'affaire marchait à merveille, mais il n'avait pas un sou à distraire de ses besoins de chaque Jour, qui étaient grands. Ce n'était pas quand il luttait pour la fortune qu'il allait s'exposer à un échec en éparpillant ses ressources. Les entrepreneurs n'avaient qu'à attendre ; il y avait du temps encore avant le mois de février.
62 LES BESOIONBUX
Les entrepreneurs s'étalent tant bien <]ue mal résignés à ne toucher leur argent qu'en février; mais Farllcle du Narrateur leur avait inspiré d'autres espérances.
— Puisqu'il fait fortune, M. La Guillaumle, il peut bien nous payer.
— II a dit qu'il payerait quand son journal paraîtrait ; le Voilà, le Journal.
De là les exigences de celui qui ne demandait pas son argent tout de suite, mais seulement pour samedi.
De là aussi les exigences des autres.
Mais quand ils avaient vu maintenir le terme de février malgré la publication du journal et malgré Tariicle du Narrateur, ils s'étaient inquiétés.
Ce n'est pas seulement de ceux dont il entend dire du mal que le paysan se délie, c'est encore de ceux dont il entend dire du bien. Si La Guillaumle dirigeait un journal qui était une fortune, pourquoi ne payait-il pas ses dettes? Était-ce. par mauvais vouloir ? Alors il n'y avait pas de ménagements à garder
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avec lui, il fallait le faire payer de force puisqu'il ne voulait pas s'exécuter de bonne volonté. Était-oe par impossibilité? Alors on s'était donc moqué d'eux en parlant de cette fortune. Il n'y aurait rien d'étonnant à cela. C'était peut-ôtre un tour de BadouUeau, qui en avait assez joué h ses créanciers, pour vouloir es* sayer d'en jouer un nouveau à ceux de son ami La Guillaumie.
Ils sont les mêmes dans tous les pays, les créanciers : ils n'aiment pas qu'on leur joue des tours et qu'on les dupe. Ceux de madame La Guillaumie, voyiant qu'on ne leur répondait que par des paroles vagues, s'étaient fâchés.
C'était, pour la plupart, de braves gens tranquilles et pacifiques qui n'avaient que de l'estime pour madame La Guillaumie; quelques-uns même lui devaient de la reconnaissance, leurs filles ayant été élevées h. la pension ; mais parmi eux s'en trouvait un, RîfEaut, au caractère processif , qui n'avait qu'un mot à la bouche lorsqu'une affaire ne marchait pas comme il voulait :
— Je vas vous envoyer l'huissier.
Et, de fait, il l'envoyait comme il le disait, si bien qu'il avait toujours une collection de procès en train et une autre en préparation, car lorsqu'il n'avait pas encore dit à ses débiteurs : « Je vas vous envoyer l'huissier » depuis longtemps déjà il avait dit à ses amis ou ses confrères :
— Je ne tarderai pas à lui envoyer Thulssler, à celui-là.
Après être restée un certain temps dans la caté-
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gorie de la préparation, raffaire La Guillaumie passa dans la catégorie de Texécution le lendemain du jour où madame La Guillaumie dut communiquer à ses créanciers la réponse de son mari.
Justement ce Jour-là les entrepreneurs se réunissaient, comme cela leur arrivait souvent, « pour manger la tète de veau » entre eux et sans leurs femmes ; et pendant ce repas, largement arrosé, il ne fut question que de Taffaire La Guillaumie.
— Je vas lui envoyer l'huissier, dit Riffaut. Deux de ceux qui devaient, au su de tout le monde,
de la reconnaissance à madame La Guillaumie, voulurent le dissuader de cette idée; mais ils n*y réussirent qu'en faisant décider que le dimanche suivant, après vêpres, on irait tous ensemble essayer une dernière tentative, et que ce serait seulement en cas de non-payement que Riffaut pourrait envoyer l'huissier.
— Bon, dit Riffaut, je veux bien; mais moi aussi je pose ma condition : si dimanche on ne nous donne que des paroles, nous enverrons tous l'huissier.
Il fallut accéder à cela, et ceux qui penchaient pour la modération se soumirent d'autant plus volontiers qu'ils avaient la main forcée. Ce n'était pas leur faute; ils seraient vraiment trop simples de laisser les autres se faire payer et de n'avoir rien eux-mêmes.
Donc, le dimanche suivant, après vêpres, on les avait vus tous entrer h la pension, Riffaut marchant en tête.
Justement, ce jour-là, il y avait répétition du qua-
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tuor et, Marianne, François, l'abbé Gommolet et Malaguin étaient réunis dans le salon, n'ayant pour auditeurs que madame La Guillaumie et BadouUeau.
L'abbé Gommolet venait d'arriver, car, ces dimanches-là, il disait ses vêpres de bonne heure, et c'était sans s'arrêter pour se jouer à lui-même un passage dont il n'était pas sûr, qu'il parcourait à pas allongés, sa flûte sous le bras ou dans son parapluie, les deux lieues qui séparent Groulaine d'Hannebault Plus il arriverait tôt, plus ils auraient de temps à eux, en toute liberté, sans bruit, sans distraction, pendant que les élôves étaient à la promenade, sous la direction de mademoiselle Eurydice.
À peine avait-il eu le temps de tirer sa flûte de son étui qu'il avait voulu commencer.
— Soufflez donc un peu, monsieur le curé, avait dit François qui, tant qu'on ne jouait pas, avait l'espérance de pouvoir échanger quelques mots avec Marianne, ou tout au moins de la regarder plus librement que quand il était obligé de suivre sa partie.
— Je soufflerai dans ma flûte, avait répondu l'abbé de ce gros rire bon enfant qui se contente de peu pour éclater; rien ne me repose mieux.
Déjà il avait commencé à souffler dans sa flûte, quand tout à coup Marianne, qui faisait face aux fenêtres ouvrant sur la cour, vit des ombres s'interposer entre elle et le jour; elle jeta un rapide coup d'œil de ce côté et reconnut les entrepreneurs précédés de Riffaut. Elle éprouva un tel saisissement qu'elle s'arrêta,
dô 1.9s BBBOiaNSUX
«- Alprs, POU0 n'y sommes pas encore? dit l'abbé Gommolet.
^W8 répondre, elle s'était tournée vers sa m&re, qui ne voyait pas la fenêtre, et elle lui avait adressé pn regard si expressif que madanae La Quillaumie p'avait que trop bien compris ce qu'elle voulait dire. Pepiiis qu'elles vivaient dans la peur des créanciers, elles avaient acquis pour leur malheur une sensibilité nerveuse toujours en éveil ; un bruit de pas les faisait trembler ; une main posée sur la serrure ou un coup frappé à la porte leur arrêtait le cœur.
Quand madame La Gruillaumie fut sortie, Marianne fut la première à proposer de recommencer. ISe fallait-il pas que la musique couvrit la voix des entrepreneurs et particulièrement celle de Riffaut, qui tout de suite montait à. un diapason aigu.
Mais si attentive et si appliquée qu'elle voulût être, elle n'avait pas l'esprit à la musique. C'était à sa mère qu'elle pensait ; c'était elle qu'elle voyait exposée aux insolences de Riffaut. Jamais ils n'étaient venus tous ensemble. Que signifiait cet assaut ? Gomme elle eût voulu être près d'elle ! Assurément elle n'aurait pas pu en dire plus que sa mère; mais enfin elle eût été là, elles eussent été deux.
Dans de pareilles dispositions, la répétition marchait assez mal, et déjà plusieurs fois l'abbé Gommolet avait laissé échapper des signes d'étonnement et de mécontentement.
Mais Marianne ne voulait pas arrêter, et par des forte plus ou moins à propos elle cherchait à étouffer les bruits de la pièce voisine.
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gi eela suffoquait le goût musical de Veitibé Gommolet, gui ne la reconnaissait pas, cela stiipéfiaft François, qui se demandait ce qui pouvait causer en elle ce trouble et cet émoi. De sa place, i\ n*avait pas pu voiries entrepreneurs ; mais le regard effrayé que Marianne avait lancé à madame La Cruillaumiq ne lui avait pas échappé, et dans ce regard de la fille, (lans la brusque sortie de la mère, dans la surexcitation qui maintenant entraînait Marianne, 11 y avait plus qu'il ne fallait pour l'inquiéter. Que se passait-il donc ? Ce n'était pas d'aujourd'hui que l'état de Marianne le tourmentait. Combien de fois lui avait-il dit son mot si souvent répété : « Qu'avea-vous, chère Marianne ? Pourquoi cette préoccupation ? Pourquoi ce regard mélancolique? A quoi pensez- vous? Qui vous inquiète? Qui vous attriste ? » Combien de lettres lui avait-il écrites qu'il lui glissait chaque fois qu'il la voyait, et dans lesquelles il la suppliait de lui avouer franchement ce qu'elle n'avait jamais voulu lui dire. Mais jamais il ne l'avait vue dans l'état où elle était en ce moment. Et alors, sous le poids de cette peqsée, lui aussi ne pensait guère à la musique qu'il jouait et, comme Marianne, il exaspérait l'abbé Commoletqui, lorsqu'il n'adressait pas ses coups de tète à l'un, les adressait à l'autre.
Cependant, si peu respectueuse du texte que fût Marianne, elle ne pouvait pas toujours joner forte. Si, jusque-là, par un heureux hasard, la musique avait couvert les voix, il arriva un moment où ce furent les voix partant de la pièce voisine, ou plutôt la voix de Rîffaut qui couvrit la musique.
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— C'est de Targent qu'il nous faut, non des belles paroles.
— Reprenons, dit vivement Marianne, espérant que tout le monde n'avait pas Toreille aussi fine qu'elle.
— Où? demanda l'abbé Gommolet, qui tout à la musique, n'avait en effet rien entendu.
— A,Y allegro.
Et il fut impossible de rien entendre dans le salon de ce qui se disait dans le petit parloir.
Mais, après un court instant, il fallut jouer piano.
— - Il y a assez longtemps que vous nous lanternez I criait Riffaut, exaspéré.
Heureusement, la musique reprenait de suite crescendo^ et François, qui avait enfin compris la cause de l'émoi de Marianne, unissait son alto au piano pour faire tout le tapage qu'il pouvait. Chère Marianne bien- aimée, comme elle devait souffrir!
Cependant la voix de Riffaut domina encore les instruments.
— Je vas vous envoyer l'huissier I vociféra-t-elle.
Là-dessus on entendit un bruit de porte qui claquait, puis plus rien, et, au bout de quelques instants, madame La Guillaumie rentra dans le salon.
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Ce n'était point Thabitude de l*abbé Gommolet de se contenter d'à-peu-près ; cependant, ce Jour-là, quand on fut arrivé au bout de la sonate, il ne proposa pas de recommencer.
— Je crois que ça ira, dit-il en remettant soigneusement sa flûte dans son étui ; nous ayons bien accroché un peu, de ci, de là; mais c'est afTaire de mouvements. Je vous demande la permission de vous quitter ; je dois aUer chez monsieur le doyen.
— Je sors avec vous, monsieur le curé^ dit Mala-* quin.
— Moi aussi, dit BadouUeau.
II ne vint pas à Fidée de François d'imiter ce mouvement de retraite, sa place était auprès de Marianne, auprès de madame La Guillaumie.
Cependant, quand Fabbé Gommolet, BadouUeau et Malaquin furent sortis, il s'établit un silence pénible pour tous. Madame La Guillaumie et Marianne rougissaient de honte, tandis que François restait embarrassé, ne sachant comment aborder ce qu'il avait à dire; c'était en fiancé de Marianne qu'il
aurait voulu parler, en mari; maïs il n*osait prendre cette attitude avant de ravoir consultée.
— Je ne serais pas sincère, dit-il enfin, si Je n'avouais pas que j'ai entendu quelques-unes des paroles des gens qui étaient là.
Il montra le parloir.
Madame La Guillaumie baissa les yeux avec confusion, tandis que Marianne le regardait tout inquiète.
— Ce n'est pas, continu a-t-il, pour vous adresser de vaines paroles de consolation que Je me permets d'aborder un sujet aussi pénible, c'est pour me mettre à votre disposition et vous aider à vous défendre contre ces menaces.
Marianne fit un geste pour Tlnterrompre, mais il poursuivit :
— Sans doute je suis de vos amis, le dernier venu dans cette maison, mais enfin la bienveillauce que iTi'a témoignée M. La Guillaumie, la sympathie que voua me marquez chaque jour et que me marque aussi mademoiselle Marianne, me permettent de me ranger au nombre de VQS amis. Ge ne serait pas se montrer digne de ce noni que de ne pas vous tendre la main.
Et il la leur tendit h la mère et à la fille en même temps.
A la fapon dont Marianne le regarda et h son étreinte, il sentit qu'elle l'approuvait; alors il conti* mia plus librement ;
— . Bien que je vive tout à fait en dehors des bavardages du pays, Je savais que vous aviez des
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ennuis pouf ces conâtructions ; maiâ jamais il ne în'était venu h lldée qu*ils pouvaient prendre un tel caractère; votre honorabilité, celle de M. LaGuillaumie, les sentiments d'estime et de respect que vous inspirez à tout le monde, votre situation, celle dô M. La Guillaumie, tout me faisait croire â des embarras momentanés, et c'est cette raison, cette seule raison qui m*a imposé ma réserve. J'ai craint d*étre indiscret en parlant de ce qu'on ne me disait pas. El voilà comment je ne me suis pas encoi*é mis à votre disposition.
Ces mots s'adressaient bien plus à la fille qu'à la mère ; cependant madame La Guillaumie ne pouvait pas ne pas en être émue ; après l'assaut qu'elle venait de subir, c'était un soulagement pour elle d'entendre une parole amie ; elle tendit la main à j^rançois.
— Merci, cher monsieur Néel, dit-elle, ma fille et moi nous sommes bien touchées de vos bonnes paroles.
— Ce serait mieux que des paroles que Je voudrais vous apporter, que je devrais...
Un coup d'œil de Marianne l'arrêta.
— ... Maïs je suis pris au dépourvu à un moment où moi aussi je me trouve dans une position embarrassée. Je vous demande pardon de vous parler de mes afifaires alors que vous-mêmes traversez des circonstances aussi pénibles. Croyez bien que je ne le fais que pour me justifier.
— Vous n'avez pas à vous Justifier, interrompit Marianne.
— Pas du tout, dit madame La Guillaumie.
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— Au moins ai-je à vous expliquer pourquoi mes actes ne répondent pas à la situation que je parais occuper ; car il n*est pas vraisemblable qu'un homme qui gagne ce que Je gagne n'ait pas quelques milliers de francs à apporter & ses amis. Ces quelques milliers de francs, je les avais il y a trois mois; mais ma grand'mëre me les a demandés pour les frais du procès qu'elle soutient, et je les lui ai envoyés. C'était le dernier effort, me disait-elle ; si je les lui refusais, c'était sa mort; si je les lui donnais, c'était la vie pour elle, et pour moi la fortune. Je les ai donnés.
— Et vous avez bien fait, s'écria Marianne.
— C'est d'un bon fils.
— Bien que ce dernier effort ne paraisse pas devoir être le dernier, et bien que la fortune ne soit pas venue, comme le disait ma grand'mère^ je ne les avais pas regrettés... jusqu'à cette heure.
— Ne dites pas que vous les regrettez maintenant, interrompit vivement Marianne.
— Ce que je regrette, c'est de ne pas pouvoir vous débarrasser de ces gens et de leurs insolences en sortant d'ici ; s'ils avaient eu un homme devant eux, ils n'auraient point parlé ainsi.
— Eh bien, soyez cet homme, puisque vous voulez bien nous prêter votre concours, dit Marianne, et dans ces termes je suis sûre que mon père l'acceptera, quand nous lui aurons dit comment vous nous l'avez proposé, ce que nous ferons ce soir même. Comme vous je crois que les gens qui ont construit jes classes seront moins durs lorsqu'ils parleront à
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un homme qu'ils n'espéreront plus intimider par la violence.
— Nous n'avons jamais nié notre dette, dit madame La Guillaumie, et notre différend ne porte que sur le mode, ou plutôt sur le terme de payement ; ils veulent recevoir leur argent tout de suite, et nous ne pouvons le donner qu'en février.
Et elle expliqua ce différend.
— Ainsi, dit François, c'est BadouUeau qui a fait tout le mal.
— En voulant faire le bien.
— Est-ce drôle, vraiment, de s'imaginer que tout se résout dans le monde par une note de journal, et de croire qu'on rend le plus grand service aux gens qu'on aime en imprimant leur nom accompagné d'une épithëte I Je parie qu'il était fier de lui, ce brave BadouUeau. Jamais il n'a pu admettre qu'il ne m'était pas très agréable d'être qualifié par le Narrateur de sympathique chimiste.
A ce moment on frappa à la porte. C'était une servante qui venait prévenir madame La Guillaumie que la mère d'une élève la demandait.
François se leva pour se retirer; mais madame La Guillaumie le pria de rester : ils avaient à s'entendre sur la lettre à écrire à M. La Guillaumie ; elle abrégerait autant que possible la visite de la mère.
— Toute ma journée est à vous, dit François.
Aussitôt qu'en sortant madame La Guillaumie eut
fermé la porte, Marianne mit ses deux mains dans celles de François.