CONFERENCE TRES MORALE SUR LE COCUAGE
Une femme du monde qui a beaucoup d'esprit, et qui, m"a-t-on assuré, est la plus honnête personne qu'on puisse voir, publie de temps en temps, sous le nom de Cxjp, un volume dans lequel elle raconte des scènes et de petits romans observés et recueillis par elle dans le monde dont elle fait partie. — J'ai cru d'abord que ces « documents », comme on dit aujourd'hui, étaient au moins exagérés. — Le « monde », à les croire, ne serait que le théâtre d'une fliriation à outrance et à fond. — En n'accordant pas à cette expression hypocrite le sens quasi innocent qu'y attachent ou font semblant ù.'y attacher les jeunes iîlles anglaises et les vierges américaines, — j'ai
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essayé de me renseigner en interrogeant, en « interviewant », autre mot à la mode, quelques femmes de ce monde que j'ai perdu de vue depuis un demi-siècle et que le hasard m'a fait rencontrer sur nos plages. — Elles n'ont accusé G3'p ni de calomnie ni d'exagération, n'exceptant de ses tableaux qu'ellesmêmes et une ou deux de leurs amies, et celles-ci provisoirement et jusqu'à une première brouille.
Gyp qui, probablement, s'excepte ellemême et qu'on me paraît excepter à peu près unanimement, — parle sans indignation, sans colère, sans le moindre blâme, avec le calme d'un photographe qui reproduit avec le même sang-froid et la même indifférence, — ou une beauté, ou un laideron, et au même prix.
Certes, le cocuage n'est pas une invention moderne; j'ai lu, dans, un vieux livre, que je ne sais plus quel rabbin mécréant, en fait remonter l'origine au paradis où nos premiers parents firent un si court séjour.
A son réveil, d'Édeii le premier hôte,
A ses côtés, en place de sa côte.
Vit « la chair de sa chair et les os de ses os », Eve créée exprès pour l'induire en faute. Et son premier sommeil fut son dernier repos.
Ledit mécréant rabbin prétend établir que,
si le doux Abel était le fils légitime d'Adam, Caïii, le meurtrier, le fratricide, ne pouvait être que le fils de Satan. — Les rabbins eu ont dit bien d'autres.
Du temps que je voyais le monde, on citait déjà un certain nombre de maris trompés — et ce nombre était déjà assez grand ; le plus grand nombre ne s'en apercevaient pas, — d'autres se résignaient avec plus ou moins de cliagrin, — quelques-uns seulementprenaient la chose au tragique ; — mais le monde, qui n'aime pas le bruit et ne prétend pas être dérangé dans sa quiétude et son égoïsme, blâmait ceux-ci et trouvait, dans les mésaventures de tous, un sujet de distraction, de plaisanterie et de gaieté.
Mais aujourd'hui, — à s'en rapporter aux « documents » qui ne manquent pas, il semblerait que la situation s'est aggravée, ou plutôt généralisée et régularisée, et que le cocuage est devenu le fruit naturel et obligé de l'hjanen, de même que la fleur d'oranger blanche et parfumée, symbole d'innocence, emblème de virginité dont on couronne les mariées, se change naturellement en un fruit jaune qu'on appelle orange.
Ce que je répugne tout à fait à croire.
Cependant — je doute beaucoup qu'un jeune
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homme songeant à se marier ne retire sa parole après avoir lu ou deux des volumes de Gyp ; — par suite de quoi elle nuit à la population de la France, et condamne beaucoup de jeunes filles à une virginité souvent involontaire et de mauvaise humeur.
Voici — à l'appui des récits de Gyp — deux lettres, deux « documents » qu'on me communique :
« Ma chère Jenny,
» J"ai vu hier Saint-Phar. — Comment et pourquoi as-tu changé un homme spirituel, aimable, gai, en un être maussade, grognon et ennuyeux ?
» Il se plaint de tes <' rigueurs ». — On ne se plaint pas des rigueurs d'une femme qui ne vous a pas fait espérer mieux, — d'une femme qui serait restée sourde et aveugle à l'amour qu'elle aurait inspiré, et n'aurait pas consenti à cette petite escrime de galanterie qui est la préface d'un combat sérieux, où on sait qu'on sera vaincue, après une défense plus ou moins élégante. Vous autres coquettes, vous êtes des monsti^es cruels et insatiables; vous voudriez voir tous les « cœurs » en arrêt, lance tendue, autour de vous, sauf à vous amuser, du moins pour un temps, à détourner de l'é-
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vontailot celles qui s'avunceraitMit ti'op,jus(|u'à ce (lu'une trompe la parade et vous touche.
» \(i(re « amour », ce que les hommes vous demandent sous ce nom décent, — est un capital (|ue vous monna^-ez, en or, en argent, en ])illets — et surtout en billets, valeurs et obligations que vous vous réservez souvent de ne pas payer à l'échéance après en avoir reçu et escroqué le prix. De ces billets, lettres de change, etc., vous émettez beaucoup plus que votre capital disponible, votre warrant métallique, et, s'il vous fallait toutpayer, vous feriez honteusement faillite à la foule de vos créanciers, et votre banque sauterait. La loi, qui a aboli l'emprisonnement, la « prise de corps »> pour les billets à ordre et les lettres de change, de commerce, ne parle pas des valeurs que vous mettez en circulation, et a laissé subsister la « prise de corps ».
» Que veux-tu faire de Saint-Phar? Si tu ne l'aimes pas, pourquoi t'amuser à l'agiter, à le tourmenter, à l'exaspérer par des promesses que tu ne lui fais peut-être pas, mais que tu lui permets de se faire à lui-même ?
» N'as-tu pas assez, — monstre vorace, — je ne parle pas de ton mari, que tu ne comptes pas, mais de Volange avec lequel ta liaison remonte déjà à deux années?
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» Si tu aimes Saint-Phar, as-tu au moins congédié Volange, — le fidèle et exclusif, Volang-e ? — L'as-tu dételé de ton char auquel il est attaché depuis deux ans? car je ne veux pas croire que tu veuilles y atteler deux amants à la fois.
» Si tu aimes Saint-Phar — après avoir remis Volange en liberté, hâte-toi de couronner la flamme de Saint-Phar, car c'est toujours au commencement ou à la fin d'une liaison qu'une femme se compromet le plus : — au commencement, par les imprudences de l'amant qui attaque ; à la fin, par les imprudences de la femme qui se cramponne à une passion qu'elle n'inspire plus.