‹ Les bêtes à bon DieuChapitre 19 sur 21 · AGLAÉ · texte numérisé non relu

AGLAÉ

« Ma chère Aglaé,

» Quelle singulière image, quelle bizarre trojw, comme on nous disait « au cours », que cette « flamme qu'on couronne »! Il serait difficile de la rendre en peinture, selon la règle que nous donnait encore le professeur.

» Oui, j'aime Saint-Phar, — et pour ce qui est de « couronner sa flamme » je le désire autant que lui ; — mais je n'ai pas le luxe et la prétention d'atteler à deux ; — je ne veux pas sentir deux hommes se coudoyer dans

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mon cœur. — Volango sera parti quand Saint- Phai' entrera.

» Je ne compte pas mon mari, dis-tu ! — et comment le compterais-je? Nous n'étions pas mariés dépuis six mois qu'il passait sa vie « au cercle », aux réunions publiques, dans les coulisses des théâtres, — et qu'il avait repris une vieille liaison avec une « impure », comme on disait autrefois, d'un théâtre de troisième ordre. — Volange s'est présenté, a usé de tous les moyens en usage pour ces messieurs, m'a révélé la petite vie de mon époux, s'est montré très amoureux — je crois qu'il l'était — et très dévoué. — Mon mari l'a bien accueilli, le considérant comme un homme « sans conséquence », surtout à l'égard d'une femme aussi froide qu'il me juge et s'en prévalant au besoin, il n'a pas été fâché de se reposer sur Volange d'un certain nombre de petites corvées conjugales — telles que de m'accompagner dans les magasins pour faire mes emplettes, au concert, au théâtre, — de faire mes commissions, etc.

» Mais, avec le temps, ils se sont liés ensemble ; Volange est devenu l'ami et l'ami intime de mon mari ; celui-ci l'a présenté à son cercle, — l'a emmené dans des « dîners d'hommes », l'a enrôlé dans un groupe poli-

tique, — dans des paris aux courses de chevaux. — Tout doucement, Volange a apl-)artenu à mon mari plus qu'à moi, éludant même parfois certaines des petites corvées d'état qui lui étaient allouées; il a découvert mes défauts, m'a fait des observations, a voulu m'en corriger, — m'a prêché l'économie et la résidence à la maison, — enfin, d'amant a passé second mari — laissant son emploi tout à fait vacant.

» Je l'aurais déjà relégué au rang banal et honoraire d'ami, et j'avoue humblement qu'il n'aurait, je crois, pas grand désespoir à s'y résigner, — si je n'avais pensé à me faire rendre par lui un service auquel j'attache assez d'importance. Elevée par ma mère, maintenue par le monde où je vis dans l'observation assez stricte des pratiques religieuses, — je ne manque jamais, — conformément aux prescriptions de l'Église, de me confesser « au moins à Pâques, humblement ».

» J'ai découvert, il y a assez longtemps, un vieux prêtre, doux, indulgent, mais persuasif et au besoin convaincant, que je n'ai aucune chance de rencontrer ailleurs qu'au confessionnal, comme il arrive à des femmes plus hardies ou plus vaillantes qui veulent se confesser au prédicateur à la mode.

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» Depuis doux ans, — j'ai pu parler do Volange à mon vieux prêtre ; — je me suis excusée de mon mieux en confessant mou mari au moins autant que moi, et sans atténuation. — Cependant il a exigé de moi du repentir, de la contrition, de « l'attrition », et un « ferme propos » de lutter contre le péché. — Cet homme si humble, si paternel, a des accents si insinuants, si « térébrants » que sa voix entre dans le cœur, — que, pendant quelques jours, je me repens, je ressens la contrition, l'attrition, et que je forme « le ferme propos » qu'il m'enjoint ; — ce qui se traduit par quelques jours de rigueur pour Yolange, de mauvaise humeur de sa part, puis la rechute.

» L'année dernière, j'ai fait valoir au père Chrysostome cette lutte de quelques jours — et, sous la même impression de sa paternelle et simple éloquence, j'ai renouvelé la contrition, l'attrition et le ferme propos ; — mais cependant il a été un peu plus sévère.

» Or je n'oserais à aucun prix me mettre dans la nécessité, — lors de la solennité qui approche, nous ne sommes plus séparés que de quelques joui's de la fête de Pâques et de la confession obligatoire, — d'avoir à parler de Saint-Phar.

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» J'ai destiné à Volange le rôle du bouc émissaire, de l'azazel des Juifs — que l'on envoyait au désert, les cornes ornés de bandelettes de pourpre, chargé des péchés d'Israël.

» Quand le père Chrysostome m'interrogera, car je suis moins confuse en répondant à des questions: «Eh bien, ma fille, et ce monsieur?» je n'aurai à avouer que des menus péchés plus subis que partagés, et je pourrai lui répondre à la fin : « Mon père, c'est fini, j'ai rompu. »

» Libre alors, j'aurai toute une année devant moi avant d'avoir à parler de Saint-Phar — et, une année, c'est long 1 — Il ne faut dans la vie, comme sur une route, regarder qu'à cinq pas devant soi : ceux qui portent les yeux trop loin risquent de ne pas voir les trous creusés sous leurs pieds.

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