‹ Les bêtes à bon DieuChapitre 3 sur 21 · I.KS r.KTKS A 1!().\ lllEU · texte numérisé non relu

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député sénaleiir, enfiu quoique chose sans jamais avoir été quelqu'un.

M. de Freycinet, qui avait certes fait plus de mal à la France que Bazaine, et qui aurait dû cacher le reste de sa vie, si on la lui avait laissée, — a été, depuis, quatre ou cinq fois ministre, — et c'est aujourd'hui, comble de la bêtise, de l'impudence et surtout de l'absence absolue de mémoire, ministre de la guerre.

Autre preuve de cette absence de mémoire :

M. Floquet, avocat obscur lors de la visite de l'empereur de Russie à Paris, — lui jeta une phrase insolente — ça n'est pas dangereux d'être insolent à l'égard des empereurs, ils n'envoient pas de témoins. Cette incartade fit sa fortune ; il passa « grand citoyen » ; ça lui servit à être député, etc., etc., et il accepta, et il fit mousser la légende. Puis il vint un jour où la gaminerie qui l'avait fait monter à un certain point lui barrait le chemin et lui interdisait de monter plus haut — alors, après de longues années, il la renia : ce n'était pas lui, c'était un autre.

Et alors, dans un moment où la P'rance isolée, entourée d'un cordon sanitaire de défiance et, disons -le tristement, de dédain, n'a de chance d'alliance qu'avec la Russie, l'Assemblée nomme pour son président M. Flo-

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quet, insulteur de l'empereur de Russie, — et M. Carnot le met à la tète du ministère.

Un de mes amis a abandonné la diplomatie. <i II n'y a plus moyen d'y tenir, me dit-il, il est trop triste et trop honteux de représenter le gouvernement. — Savez-vous ce qu'il y a de plus humiliant, c'est de voir les gens bien élevés et bienveillants nous montrer des égards inusités, nous serrer la main avec sj^mpathie et compassion. »

La division est au plus haut degré de gâchis dans la république, — tous les afïamés veulent de gros morceaux, et il ne peut y en avoir assez, même après qu'on a tout cassé.

La république a fait son temps ; — elle est malade ; elle est sur le point d'accoucher comme toujours, elle est en mal d'un despotisme quelconque qui en débarrassera le pays ; et les Français, avec cette absence de mémoire si terrible qui fait le sujet de ces feuillets, imitent les sauvages qui, chaque matin, déclarent dieu pour la journée le premier objet qui frappe leurs regards en sortant de leurs cases, un singe, un arbre, un caillou, un crocodile, — un oiseau-mouche.

C'est un des deux secrets de la popularité tapageuse du général Boulanger, cet homme, qui n'avait rien naguère qui le fît sortir de la

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foule, — a été mvonté parles républicains qui comptaient en faire un instrument et qui aujourd'hui ont peur de lui.

Le second secret est dû à trois hommes d'affaires qui ont fait du bruit de 1828 à 1840.

Girardin, Bohain, Véron — ce dernier ayant fait fortune avec la « pâte Regnault », a livré le secret au public.

« Prenez rien du tout, a-t-il dit, annoncez-le énormément, et vous en vendrez tant que vous voudrez. »

Ce procédé, aujourd'hui, est appliqué non seulement à toutes les industries, mais aussi à la littérature, à la politique et à tout.

Aujourd'hui, nous voj^ons le général Boulanger, produit du procédé qui a obtenu tant de succès pour la farine de lentilles, la« douce Revalescière "•> et tant de pastilles, de sirops. de bonbons, etc. Il menace la république et n'est efficacement soutenu que par une partie des républicains, — la situation est ardue, et il n'a pas l'air d'être jugé de force à en sortir même par ses partisans les plus violents. On ne le laisse pas aller et surtout parler à l'Assemblée, on s'en défie comme orateur. — Un homme politique en France peut faire impunément beaucoup de sottises, mais il peut être perdu s'il en dit une seule. « Il n'ira à la

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Chambre que pour prononcer ou réciter un grand, discours. » — Il vient de publier un livre, — les journaux ont cité, en le vantant, l'auteur du livre, et ils ne l'appellent pas Boulanger, — et ni le général, ni l'auteur désigné n'ont pas que je sache réclamé.

Il faudrait trouver moj^en d'exécuter, au palais Bourbon, ce jeu innocent qu'on joue en société d'enfants : deux personnes, dont on ne voit qu'une, font un discours, l'une parle, l'autre fait les gestes. ■— M. Laguerre s'offre pour parler.

A propos de M. Laguerre — il a aussi oublié quelque chose — et un des grands défauts du manque de mémoire, c'est qu'on se laisse aller à remplacer les choses oubliées par des légendes, des fables et des choses fausses.

M. Laguerre avait parlé d'un « coup de force », un reporter lui demandait une explication : « La situation dont j'ai parlé, dit-il, serait la même qu'au 16 mai, lorsque le maréchal, avec l'appui du Sénat, voulut dissoudre l'Assemblée, — n'a-t-on pas vu alors tous les républicains, Gambetta en tète, préparer un coup de force pour résister à cet attentat. »

Or, M. Laguerre n'existait pas alors, il n'est né que des grèves sanglantes de Montceau et de Decazeville, ilpeut donc, à son choix, avoir

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oublié on n'avoir pas sn ce qui se passa an 10 mai.

Je donnais alors des articles au Moniteiw universel de ce bon Dalloz. Eli bien, en feuilletant la collection de ce journal, on y pourrait lire que, dans la panique et l'efïarement que le 16 mai causait à la République, les cliets du j)arti, « Gambetta en tète » « s'étaient précautionnés d'une cachette, » et j'annonçai qu'en présence d'un démenti je dirais quelles étaient les cachettes choisies par plusieurs. Le démenti ne vint pas.

« Les coups de force » ne sont plus à la mode — parce qu'il n'y a plus de fanatiques, mais des ambitieux et des affamés, — on ne veut plus mourir, en veut vivre, et bien vivre.

Voici donc le général Boulanger qui veut jouer ou auquel on vent faire jouer le coup de Napoléon IlL

Celui-ci s'avançait sur la corde avec un balancier, le nom de son oncle.

M. Boulanger, — de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet, — s'avance sans balancier. Ira-t-il jusqu'au bout?

D'autre part, on crie Vive la Commune ! on porte des drapeaux rouges, noirs, etc., et des immortelles rouges aux boutonnières, et le prétendu gouvernement laisse faire.

Les boulangistes remplacent l'immortelle par un œillet également rouge, — voilà encore une fois une pauvre fleur qu'on compromet dans la politique; autrefois, l'œillet rouge ne servait qu'à simuler le ruban de la Légion d'honneur, ce qui fît dire : « A dix pas, on fait croire qu'on est décoré; à trois pas, on avoue qu'on est un imbécile. »

Nous vivons comme dans un rêve, où tout estpossibleavecplus de chances pour l'absurde.

Dans un an peut-être M. Boulanger sera roi de France, peut-être il sera fusillé, peut-être il aura le sort d'une goutte d'eau savonneuse qu'un enfant insuffle au moyen d'un chalumeau, qui se gonfle, revêt ses parois amincies des plus riches couleurs, puis crève et retombe goutte d'eau savonneuse; ruiné, endetté, isolé, dans un an peut-être, ayant vendu son cheval noir, il sera heureux de trouver un de ses partisans d'aujourd'hui qui consente à faire sa partie de dominos ou de bezigue dans une brasserie.

En face du général Boulanger et contre lui s'élève une sorte de salut public, — des hordes portant des drapeaux rouges ou noirs crient Vive la Commune ! — si on avait un peu de mémoire, on se rappellerait ce qu'était la Commune en 1871, — une parodie sanglante

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do la TeiTour dG 1703 : — crier vive la Commune, c'est crier vive le pillage, vive l'assassinat, vive l'incendie ; dans un an peut-être nous aurons la Commune — et la Terreur — les assignats, la banqueroute, la guerre, — la guillotine en permanence, les mitraillades de Lyon, les noyades de Nantes, — la ruine définitive de la France. — Ce ne sont ni les fous, ni les coquins, ni les scélérats qui manqueront. Il est dur de penser que trente millions d'hommes se laissent dominer, opprimer, ruiner, déshonorer par quelques centaines de bavards, d'ambitieux, d'avides, de truands et de va-nu-pieds, — et qu'il ne faudrait, pour conjurer cette ruine, qu'un peu de mémoire et de bon sens.

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