‹ Les bêtes à bon DieuChapitre 4 sur 21 · CONFERENCE · texte numérisé non relu

CONFERENCE

On s'occupe au moins assez, en ce moment, de l'éducation des filles ; on leur enseigne la géométrie, l'algèbre, la chimie, l'anatomie, un peu d'athéisme, etc., enfin tout ce qui doit les empêcher de devenir des femmes, dans l'ancienne acception du mot ; comme on fait boire de Teau-de-vie aux petits chiens pour les empêcher de devenir grands.

Il me plaît d'ouvrir de mon côté, une école de filles, en concurrence aux lycées, et d'essayer une conférence pour leur enseigner des choses plus utiles pour leur propre bonheur, pour celui des hommes, dont elles ont été chargées par le Créateur, et pour le sauvetage et le maintien de ce qui reste de la société.

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— D'où VOUS vient cette sollicitude, me dit quelqu'un qui lit indiscrètement ce que j'écris, par-dessus mon épaule ; on vous croit généralement sévère pour les femmes, et même ne les aimant guère.

C'est que généralement on est bête, et on ne me connaît pas ; je pourrais vous répondre d'abord que pour ne pas haïr quelquefois les femmes, il faudrait ne guère les aimer ; puis ensuite, que ma sévérité apparente à l'égard des femmes est semblable à celle que j'exerce quand je taille mes rosiers, pour assurer et augmenter la moisson parfumée qu'ils me doivent.

Cela dit, je commence.

Le plus sur, le plus complet, le plus pur, le plus grand bonheur qui soit permis aux liumains dans la société, c'est non pas un beau, un riche mariage, mais un « bon ménage, » une union où l'amour qui l'a commencé se métamorphose, ce qui est sa seule chance de durée, en une amitié étroite et encore ornée d'une partie des charmes de l'amour, — la partie légère, évaporée, remplacée par l'amour et le soin commun des enfants — après que Ton a réussi à franchir un terrible fossé qui sépare la nouveauté de l'habitude.

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J'en ai coniui de ces bons et heureux ménages qui font désirer pour Thomme et la femme qui les composent, le sort de Philémon et de Baucis, auxquels Jupiter accorda de mourir ensemble au même instant, et qui furent changés Philémon en chêne et Baucis en tilleul, enlaçant leurs branches.

Et, plus d'une fois, j'ai vu ces deux époux renouvelés, à force do tendresse, à force d'habitude pour leurs deux vieux coeurs, de battre d'un même mouvement, réaliser à très peu près cette charmante fable ; et le survivant, moins heureux, commencer immédiatement à mourir, et ne tarder que de quelques mois, de quelques jours, à suivre l'autre, et j'espère, à le rejoindre.

La civilisation romaine, en train de devenir la maîtresse du monde, favorisait, ordonnait le mariage ; elle édictait des peines contre les célibataires endurcis, et accordait des privilèges aux pères de nombreuses familles. Chez les Grecs, un citoyen refusait de se lever devant un vieillard, en lui disant: « Tu n'as pas d'enfants qui puissent me rendre cet honneur à mon tour, quand je serai vieux. »

Serait-il bien injuste de mettre un célibataire obstiné, arrivé à un certain âge, à l'amende de l'entretien d'un enfant qu'il ne

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créoi'a pas poiii' le l'cmplaccr, ou ciuil créera en en éludant clandestinement, traiti-eusoment et économiquement la responsabilité.

Pour constituer ce bonheur souverain du « bon ménage, » il faudrait que les amants ayant traversé ensemble le printemps de la vie, entrassent de bonne grâce, en se tenant toujours par la main, dans Tété, dans l'automne et dans l'hiver de la vie, ne demandant qu'un printemps à la vie, comme à Tannée, sans que l'un ou l'autre, ou l'un et l'autre, quittant la main de son conjoint, se rejette brusquement en arrière, tâchant de débaucher un compagnon ou une compagne, pour une promenade buissonnière, dans un autre ou plusieurs autres printemps rétrospectifs et défendus comme les écoliers qui aspirent à la fameuse semaine des trois jeudis.

Chez Jes vieux Romains, les amants devenus époux et d'époux père et mère, Tliomme s'occupait de cultiver son champ ou de défendre sa patrie, et la femme méritait cette épitaphe :

Elle a vécu dans sa maison, chaste et laborieuse. Domum manait, casta vixit, lanam fecit.

Mais revenons à notre temps.

A peu près toutes les filles veulent se

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marier, beaucoup d'hommes ne désirent pas se marier ou ne sont pas pressés, un assez grand nombre veulent ne pas se marier.

Et comme les deux sexes naissent en nombre à peu près égal, il n'y a pas de maris pour toutes les filles, d'où une concurrence acharnée.

Par leurs instincts, par la nature de leur beauté, par l'éducation qu'elles reçoivent, les filles sont plus ou moins adroites à tendre des pièges de toutes sortes pour prendre un mari : trébuchets, gluaux, lacets, collets, appâts ai^paux, leurres, filets, quatre de chifïre, etc.

Telle vise un « oiseau de haut vol », telle autre se contentera d'un « oiseau branchier » ou « niais » ou « béjaune »; telle chasse aux aigles, telle aux faisans, telle autre aux alouettes ou aux colibris.

Elles sont toutes nées et élevées à cette chasse ; et, sur ce point, je n'ai pas grand'chose à leur enseigner; cependant, je dirai que beaucoup, aujourd'hui, n'ont pas assez de patience, mettent de la brusquerie dans leur façon de chasser, vont trop au-devant de l'oiseau, au risque de l'efïaroucher.

Ou, pour user d'une autre métaphore, en jetant brusquement et avec profusion des grains dans le trébuchet, elles laissent tomber

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do ce grain hors et auioiii' du piège, grain que des oiseaux malins ou peu afïamés ou de petit appétit, viennent picorer et s'envolent, sans se soucier de ceUii qui devait les attirer dans le trébuchet.

Qu'est-ce que cette familiarité admise aujourd'hui entre les jeunes filles et les hommes, ces mains secouées, ces sJiahe-hands 1 Autrefois, jamais on ne touchait une fille ; on s'excusait, si par mégarde, on frôlait sa robe ; on eût passé pour un sauvage, et qui pis est pour un malotru, si on l'eût invitée à valser, ce qu'il n'était même pas permis de faire aux jeunes femmes, les femmes mûres s'étant assez habilement réservé cet exercice vertigineux.

A quoi sert d'avoir supprimé cette émotion si douce, si poignante, du premier contact de la main de la femme aimée, ce ravissement de la pression encore incertaine et douteuse, de cette main répondant « tout bas » à la vôtre .

Qu'avez-vous gagné, à ne jouer plus que les deux derniers actes, parfois que le dernier acte, de cette charmante comédie de l'amour?

Mon Dieu 1 le jardin n'était pas plus vaste, mais, au lieu de le traverser en trois pas par une allée droite au milieu, comme vous faites aujourd'hui, de le parcourir dans un labyrinthe de petits sentiers fleuris et parfumés, cueillant

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là une marguerite fatidique à effeuiller, h. interroger, le Wergissmelnnicht à serrer sur son cœur, sur le souvenir enfoui dedans, on n'arrivait à l'entente complète, qui est si souvent et si tristement la fin, qu'après mille petites faveurs graduées, lentement, tendrement et poétiquement conquises; aujourd'hui, si on continue ces errements nouveaux, on franchira d'un saut ce petit jardin embaumé et on viendra à ce point, que la première faveur obtenue d'une femme ne sera autre que ce qu'on appelait la dernière.

Revenons aux enseignements annoncés par mon programme.

J'ai montré les filles naturellement habiles à tendreles pièges pour prendre l'oiseau rare, un mari, rara avis^ habileté autrefois accrue par l'éducation, et menacée aujourd'hui de diminution par les maladresses d'une autre éducation ; mais, passons.

L'oiseau a donné dans le piège, le trébuchet s'est abattu et refermé sur lui avec un petit bruit sec qui l'a fait frissonner ; mais c'est fini, le tour est joué, le but est atteint, le notaire et le maire ont joué leur rôle ; la fille voulait se marier, elle est mariée, elle a un mari.

Elle croit que c'est tout et elle se trompe,

elle a >^u tendre un trébuchet, mais personne ne lui a appris à faire une cage, une volière Mil l'oiseau puisse vivre, s'accoutumer et se lilaire. Après l'art de faire et de tendre des irébuchets, c'est l'art de faire des cages que je veux vous conseiller d'étudier, des cages bien faites, bien soignées, bien entretenues auxquelles il ne manque rien.

Le mari est pris, mais ce n'est pas seulement le mari, c'est un mari, c'est un homme et vous ne le connaissez guère, le plus souvent même vous le croyez tout autre qu'il est en réalité ; il ne faut pas cependant se tromper d'oiseau, donner du millet au faucon, et de la viande au chardonneret.

11 en est qui ne vivent pas ou vivent bien difficilement en cage.

Je ne crois pas que l'on y puisse accoutumer le mariin-pêcheur ,&i beau, si brillant, au vol si rapide ; la mésange à la jolie tête bleue ne s'occupe en cage qu'à tuer sa compagne et à lui manger la cervelle ; il faut capitonner la cage du rossignol, et ne pas lui laisser voir trop clair, non que je vous conseille d'imiter les Belges amateurs de- musique féroce qui brillent les yeux des pinsons pour qu'ils chantent mieux en cage.

Presque tous les oiseaux se hérissent en

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cage et maigrissent jusqu'à ce qu'ils meurent ou puissent passer à travers les barreaux, comme font les roitelets et les troglodytes ; sans avoir besoin de maigrir, ces oiseaux-là sont des maris qui quittent leur maison pour le cercle, etc., laissent la femme s'ennuyer ; l'ennui, la seule maladie dont meurent les femmes ; l'ennui, qui les rend capables de tout, même ou plutôt et surtout de chercher de leur côté des distractions qui finissent par être aussi tristes pour elles que pour leurs maris et ne les mènent qu'à changer d'ennui, ou à changer l'ennui en chagrin, parfois en désespoir.

Mais parlez-moi de cages bien faites, bien garnies de tout ce que peut aimer l'oiseau.

Voyez et étudiez la cage d'un canari : comme son eau pour boire et se baigner est fraîche et limpide, comme son millet est non seulement à pleine mangeoire, mais offert sous la forme plus attrayante d'épis mûrs, et le mouron et le séneçon renouvelés tous les jours, les morceaux de sucre, et l'os de sepia pour s'aiguiser le bec, et des cerises, des figues en leur saison !

Aussi, qu'on laisse par mégarde la porte de la cage ouverte, il est probable qu'il sortira,

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s'élancera, volera sur une haute branche d'un arbre voisin, battra des ailes, fera entendre une petite chanson joyeuse, une Mai^seillaise un peu aiguë : Vive la liberté ! mais que vienne l'heure du dîner, que vienne le soir ; les branches des arbres ne sont pas unies, polies, aussi douces aux pattes que ses bâtons et ses perchoirs et on ne rentre pas les arbres la nuit à l'abri du froid, et il ne pousse pas de sucre dans les champs, il faut chercher avec fatigue les grains un à un et on n'en trouve pas toujours autant qu'on veut, parfois même on n'en trouve pas du tout, il faut se coucher sans souper.

Aussi, ayez soin de ne pas le poursuivre, de ne pas l'effaroucher, il ne tardera pas à rentrer de lui-même dans la cage, un peu ébouriffé, mais bientôt il fera entendre sa gaie et habituelle chanson.

II faut que votre mari s'accoutume à sa cage comme le canari. J'évite ici un synonyme fâcheux, un nom malséant donné je ne sais pourquoi à cet heureux oiseau.

Écoutez ce qu'écrivait madame de Maintenon à la duchesse de Bourgogne.

La veuve Scarron avait fait ses preuves : elle avait quarante ans, ce qui n'est plus

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rage des gliiaiix, lorsqu'elle en tendit et avec succès au roi Louis XIV qui avait à peu près le même âge, se croyant avoir de l'expérience et connaître les femmes, en quoi il se trompait ; les femmes qu'il avait connues s'étaient livrées, sans ces résistances, inventées pour accroître et exaspérer le désir sans avoir recours à l'escrime de la galanterie. La veuve lui lit connaître la difficulté, la résistance stratégique, calculée, graduée, à la portée de l'agresseur. « Je le renvoie triste, écrivaitelle, mais point désespéré. »

En effet, dans l'escrime de l'amour, je n'ai jamais vu celui des deux combattants qui rompt, recule, et au besoin s'enfuit, ne pas remporter la victoire.

Voici ce qu'elle écrivait à la duchesse de Bourgogne ; il n'était pas question de gluaux. ni de trébuchets : à ces pauvres filles de rois, Iphigénies sacrifiées, on fournit l'amour tout fait, et un mari choisi pour les consoler.

Je copie çà et là, passim.

« Les livres profanes inspirent l'orgueil et nourrissent la curiosité, si dangereuse à notre sexe.

» Ne soj^ez ni fâchée ni honteuse de la dépendance d'un mari.

» Que le duc de Bourgogne soit votre meilleur ami et votre seul confident.

» Prenez ses conseils, donnez-lui les vôtres.

» N'espérez pas que votre union vous procure une paix parfaite, les meilleurs mariages sont ceux où l'on soutTre tour à tour l'un et 1 autre avec douceur.

» Soyez complaisante sans faire valoir vos complaisances, supportez les défauts de l'homme et ceux du tempérament, la difterence des opinions et des goûts.

» C'est à vous d'être soumise, et c'est en vous soumettant à M. le duc de Bourgogne que vous régnerez sur lui.

» Prenez sur vous le plus que vous pourrez ; sur lui, jamais.

» N'exigez pas autant d'amitié que vous en aurez, les hommes sont moins tendres que les femmes, et vous serez malheureuse si vous êtes trop délicate en amitié. C'est un commerce oii la femme doit toujours mettre du sien.

» Demandez à Dieu de n'être point jalouse. N'espérez pas faire revenir un mari par les plaintes, les chagrins, les reproches ; le seul moyen est la patience et la douceur ; l'impatience aigrit et aliène les cœurs. »

(Je vous ferai tout à l'heure un petit commentaire sur ce précepte.)

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« Parlez, écrivez, agissez, comme si vous aviez mille iémoins ; comptez que tôt ou tard tout est su. Il est très dangereux d'écrire.

» Comptez que les secrets les mieux gardés ne le sont que pour un temps.

» Aimez vos enfants, voyez-les souvent, c'est l'occupation la plus honnête qu'une princesse ou une paysanne puisse avoir. »

La même madame de Maintenon écrivait à madame de Laleu, une fille d'une très grande beauté, qui venait de se marier :

« Vous voilà dans votre ménage, je prie Dieu de le bénir ; vivez dans le fond de votre maison, fuyez le monde, attachez-vous à plaire à votre mari, et tâchez de ne plaire qu'à lui seul. Soyez laborieuse, etc. »

Certes, on peut s'en fier à cette habile personne qui, ayant englué son maître de ses gluaux un peu secs, sut lui faire une cage d'où il n'essaya plus de sortir.

Je dois m'arrêter ici, quoiqu'il me reste beaucoup à dire; je finirai par deux autres citations.

Une vieille femme disait à son fils, qui, peu riche lui-même, voulait épouser une fille sans fortune :

« Ne comptez pas voir durer toujours l'ar-

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deiir qui vous fait croire qu'elle peut remplacer tout. Dans le meilleur mariage, après un temps plus ou moins court, il n'y a plus qu'une chose qui revienne tous les jours, c'est le diner. »

Et madame de Sévigné :

« Je n'aurais jamais cru que M. de Grignan exigeât tant d'argent pour coucher avec la plus belle fille de France ; mais s'il y couche aujourd'hui, il y couchera demain, et aprèsdemain, et toujours, et je comprends. »

Voici le petit commentaire sur une phrase de la veuve Scarron que je vous ai annoncé :

Jamais de scènes ! Supposez que votre époux un peu volage revienne de voir celle que sans la connaître, vous appelez sa brune si vous êtes blonde, ou sa blonde si vous êtes brune, tant vous avez le secret intime que quelque charmante que vous 'soyez, il est un charme qui vous est défendu — j'en excepte cependant quelques-uns — c'est d'être une autre. Dire d'une femme qu'elle est jolie, qu'elle est belle, c'est un moins grand compliment que de dire qu'elle est autre.

Quelle impression peut faire la scène que vous ferez au mari prodigue. II se dit : « Tiens, là-bas, on ne faisait pas de scène, j'y retourne. »

142 LES IIKTKS A liO.N DIEU

Donc, ayant réussi à prendre votre oiseau de mari par trébuchets, gluaux, lacets, collets, etc., étudiez-vous à faire une cage toujours garnie de mouron frais, de millet et de sucre, dont ce canari n'ait pas envie de sortir, où dans laquelle il rentre avec plaisir, un peu ébouriffé, après un petit vol au dehors.

Fille, vierge, mystère, fleur entrevue au sommet d'une montagne inaccessible. Edelweiss, apparition dans un nuage, étoile du ciel, vous êtes souvent pour bien peu de chose dans la passion que vous inspirez.

A rage où tout homme est poète, au moins pour quelques instants, l'homme fournit tout à l'objet aimé, même la beauté.

La flUe est un velin blanc sur lequel il dessine un rêve ou écrit un poème.

Et tout celapêut s'évanouir après le premier baiser qui vous fait épouse et femme.

Il vous adorait ; il faut arriver à ce qu'il vous aime, ce qui est plus difficile, plus rare, et plus heureux.

D'idole, il faut devenir femme et femme aimée, et succéder à l'idole sans trop la faire regretter...

Mais je reviendrai sur ce point important, et ce sera le sujet d'une autre conférence.

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Ceux des rares naturels de cette région qui n'ont rien à vendre aux étrangers ont été saisis d'admiration à la vue d'un spectacle qu'ils n'ont que de rares occasions de contempler ; — le matin, un blanc linceul déneige couvrait les toits, les rues, les arbres, et les plaines ; il se passe parfois assez d'années sans que ce phénomène se manifeste ; — il est même des jeunes gens qui n'ont jamais vu de neige qu'aux sommets lointains des montagnes qui protègent les régions méditerranéennes contre le vent du nord.

Quant aux gens plus nombreux qui attendent tout de leurs hôtes d'hiver, ils ont éprouvé un triste désappointement.

Je pense aussi que les gens qui viennent parfois de bien loin pour éviter l'hiver de leurs pays ont dû se sentir également volés.

Mais dès le lendemain, malgré un froid assez vif, plus vif qu'on n'est accoutumé à le sentir dans ces contrées, le ciel est redevenu pur, étoile, la nuit ; — et plein de soleil, le jour.

Néanmoins, nos jardins ont souffert et fait quelques pertes, et j'ai dû sur la terre durcie du jardin, semer des grains pour nos oiseaux étonnés de ne pas trouver cet hiver leur (able mise comme de coutume.

Il y a bien une vingt-ciiiqiiaino d'années,

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j'habitais Nice alors, et, dans le voisinage d'une villa occupée par la grande duchesse Hélène de Russie ; — elle me conta ceci :

Comme un matin, elle se promenait au jardin, dans une partie ombragée où le soleil ne l)énétrait que ditlicilement, elle aperçut un peu de neige non encore fondue sur un tapis de violettes ; — elle avisa le propriétaire de la villa qui passait auprès.

— Mais, monsieur Bermond, lui dit-elle, — voici de la neige !

M. Bermond s'approcha, s'inclina — et feignit de n'avoir pas entendu,

— C'est de la neige, monsieur Bermond.

— Ça... de la neige?... dit-il d'un ton d'incrédulité?

— Mais oui, regardez. . . là. . . sur les violettes. . . Il se baissa, en ramassa une pincée dans le

creux de sa main, l'approcha de ses yeux, la regarda avec attention.

— Ma foi ! dit-il, madame, c'est de la neige, il faut le reconnaître : c'est vraiment de la neige; mais, ajouta-t-il, elle n'est pas froide.

Cette fois, il n'y a pas eu moyen de le nier, c'était bien de la neige, de la neige froide. — Il a gelé, et, cette fois, les Marseillais ont pu marcher sur l'eau glacée de leurs ports, et ont vu les cygnes de leur Jardin des Plantes,

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