‹ Les BêtesChapitre 20 sur 49 · LA PETITE AME · texte numérisé non relu

LA PETITE AME

Elle se dérobe à l'éclat

Du rayon tamisé qui traîne.

Chacune a le frisson discret, C'est deux feuilles jointes, ce semble, Dont la seconde à peine tremble Sous la première qui vivrait.

Mystérieuse de l'extase, D'un ton plus clairet que celui De la ramure, elle y reluit Dans une brume qui la gaze.

En leur cercle d'or ses prunelles,

A force de limpidité.

D'indifférente fixité.

Semblent des, choses éternelles.

Ma contemplation lui trouve

Un charme étrange... Elle la couve !

Et je me dis, tant qu'elle dure :

La voilà ! Je l'ai découverte

La toute petite âme verte

De cet abîme de verdure.

Le scorpion ! l'araignée oisive, en fait de trame, Ourdissant jour et nuit sa piqûre à pointer, Créé pour recommettre et pour recomploter Un mal dont son mystère augmente encore le drame.

Toujours, à son aspect, se serrent vos vertèbres, Au fluide glacé de l'électrique effroi Il apparaît oblong, aigu, noueux, étroit, Eclairé par six yeux et couleur de ténèbres.

Au bout de ce corps noir mesurant plusieurs pouces, Son arme, courte aiguille avec son petit trou. Un dard guette-menu, mais flexible et dur, où La sève du venin éternise sa pousse.

Et quel venin ! quel suc écrémé des poisons ! Ayant pour seul seigneur-roi : l'acide prussique. Quintessence, élixir suprême du toxique, Qui s'embusque blotti, jusque dans les maisons.

Aspic rouge ou vipère entrant dans les demeures. Ou serpent dont Técaille aux tintins éperdus Semble sonner les glas de ceux qu'il a mordus, N'ont pas ce venin sûr qui supprime en deux heures.

Cette liqueur glaçant la vie où qu'elle tombe, Qui tuerait le vampire et la mouche à charbon... Est bien à lui. La mort couve pour tout de bon Dans ce dard qui devient le stylet de la tombe.

Observez celui-là qui cuve son extase Dans un louche et blafard marécage de joncs, Tout sabreux de roseaux, tout barbelé d'ajoncs. 11 frémit, bouge et part de sa motle de vase,

Son ventre fait jouer sa lame en dents de peigne Qui l'élève du sol et le rend plus dispos, Torpide encore il suit, du pas gourd du crapaud, Son cheminet trop creux pour qu'un rayon s'y baigne.

C'est sa sécurité qui le rend mal ingambe, Mais qu'il soit en éveil sur un croùteux terrain, A même le limon, et brusquement son train Change en fuite d'éclair l'endormi de sa jambe.

Ingrat pour le climat qui chauffe sa contrée, Fait les germes subtils et fermentes si fort, Il va, se complaisant au brouillardeux qui dort Sur les sables^moisis et la pierre enterrée.

Ce scorpion, fou du meurtre auquel il se consacre, Resté tout seul d'un tas de ses pareils affreux Qui, fermés dans un trou, se sont mangés entr'eux, A pompé sa couvée au sortir du massacre.

Il pouvait la porter sur son dos, l'élever, 11 l'a bue. Et tant mieux ! car il peuple avec rage. Si remultiplié, grouillant, que tout courage Devant tant de venin n'a plus qu'à se sauver.

En goût de ce sang frais dont son suçoir s'humecte,

Venant de digérer à peine des petits,

Il a, pour recreuser ses profonds appétits,

Sa chasse qui s'étend au plus petit insecte.

Donc, épiant, il vague où son humeur l'emporte. Inutiles, ses bras d'anguleuse longueur, Et sa main d'écrevisse, âpre, en forme de cœur. Pour agripper d'un coup charançon ou cloporte...

Non! c'est avec son dard, mauvais si peu qu'il touche, Visant dans tous les sens, aussi juste que fin, Qu il pique, foudroyant, le choisi de sa faim, Et puis sa queue en arc le conduit à sa bouche.

Quelqu'un vient, cherchantl'ombre, avant de se coucher. Inspectant, aux aguets, mais précaution vaine ! Déjà, sans qu'il s'en doute, a passé dans ses veines Tout le jet venimeux si preste à se lâcher.

Plus de proie en ce lieu, le scorpion déménage. Et lui, l'hôte rampant des masures au frais, Court sur ce sol en feu, le cuisant de si près, Par dés.ir de l'embûche et par soif du carnage.

Voilà qu'un colibri que le soleil allume L'attaque. Mais le dard se recourbe et l'atteint. Et l'oiseau va finir son trépas clandestin Au bord de la fontaine où se miraient ses plumes.

Or l'immense araignée aux toiles incarnates, Le soir a tendu l'air, terre et cieux; le scorpion. L'ogre assassin, le monstre empoisonneur espion Dans sa fatalité, regagne ses pénates.

Mais avant, deux fois noir d'ombre et de sa nuance. Chez l'homme il introduit son attentat savant, Y rentrant comme l'eau, la poussière et le vent. Dont il a la magique et sourde insinuance.

Enfin! sur ses graviers que l'humidité ronge, Le bon sommeil reprend l'innocent scélérat. Émule en guet-apens du sinistre cobra, Frère en venin sournois de la perfide oronge,

Abominable bête, et pourtant par les flaques, Fileur du songe errant, dans sa manière à lui. Il goûte le silence, il savoure la nuit. Hume comme un encens la vapeur des cloaques.

On ne reproche pas, sans trop la méconnaître, A la cause première un criminel effet.

X'est-il pas compensé, le plus de mal quil fait, Par tout le plus de bien que peutfaire un autre être

La nature, par tant d'amour et de beauté. Mérite si fervent l'hommage d'un cœur juste, Qu'elle peut bien, avec un insecte-locuste. Triompher dans l'horreur et la perversité.

Page 1