LE GRAND CHAT PECHEUR
Ichthyophage errant, braconnier jusqu'aux fibres, Il suit rivière ou lac, ruisseaux pleins ou taris, En scrutant les recoins de ses yeux vert-de-gi*is. Entre l'ajonc qui rêve et le roseau qui vibre. Penché sur Tonde, il sait garder son équilibre Et prend de beaux poissons d'or fauve et d'argent gris, Un peu de toute espèce et de tous les calibres, Mais les vérons lui font ses repas favoris. Vivent les goujons crus ! il les préfère aux frits Qu'il laisse aux tristes chats trop vils pour être libres.
En lui-même il s'en veut, se raille, se dénigre,
Quand la glace l'oblige à manger des souris. Il lui faut son fretin, sa blanchaille à tout prix ! Aussi, l'été venu, chaque jour il émigré Aux bons ravins herbus, caillouteux et fleuris,
Où tel vieux paysan surpris
En le voyant s'exclame : « Bigre !
Allons-nous-en ! Ou me v'ià pris !
C'grand matou, c'est p'têt'ben un tigre !... »
Venant de se battre avec une pie, Soliloque tout fier, le grand chat long et sec. Ses coups d'ongles ont eu raison des coups de bec.
Voilà ce que dit la bête accroupie :
Si mon poil s'ébouriffe, Sa plume est une chiffe.
Et qu'elle se rebiffe Je regriffe.
Mais ce mauvais gibier Là-bas, dans un bourbier, Se traîne estropié Des deux pieds.
Encore de la gloire !
La margot blanche et noire Gardera ma victoire En mémoire.
Je suis maigre un peu trop, Laid, mal fait, bah ! mon trot.
C'est l'éclair. J'ai des crocs Pas bien gros,
Oui, mais quelle pinçure !
Ils creusent la blessure Décochent la morsure Preste et sure.
Et comme ils sont d'accord Pour la fraude et la mort Avec mes ongles- forts Et retors !
Au recoin qui s'enfume De vapeur ou de brume Mon œil vert s'accoutume Et s'allume.
J'entends le bruit nombreux Ou seul, le ténébreux, Le muré, le terreux, Le plus creux.
Je suis souple d'échiné.
Et toute ma machine Est de bonne origine.
J'imagine.
Car, dur comme du fer, Je vis l'été, l'hiver, Par le temps noir ou clair Au grand air. \
Sans que la faim sévisse Pour chasser, j'ai du vice.
De ses trous, je dévisse L'écrevisse.
A même le sillon Je prends le papillon. Sur l'arbre l'oisillon Frétillon.
Si courante et si fraîche, La rivière est revêche A mes pattes, n'empêche Que j'y pêche.
Tout prêts, mes ongles sont Courbés en hameçon, J'agrippe à ma façon Le poisson.
Mais tel jour se dévide Où, vainement perfide, Je vagabonde avide.
Ventre vide.
Vais-je me condamner Tout le soir à jeûner, A nuitamment flâner Sans dîner?
Non pas ! je rentre au gîte, Les gens, je les évite, Cauteleux j'ingurgite Et pars vite.
Les chats, mes conuiieusaiix, Qui, trop lourds pour les sauts, Veulent de fins morceaux Sont des sols.
Ils payent l'abondance, De leur indépendance.
Sous leur nez, le rat danse Sans prudence.
Et gai, le grillon sur La suie, au long du mur Va d'un glissement sûr.
Craquant dur.
Leurs yeux qui s'émerveillent D'ombres toujours pareilles S'hébètent. Leurs oreilles S'ensommeillent.
N'ayant plus goût au jeu Dormir est tout leur vœu, Ils se cuisent au feu Peu à peu.
Cette béatitude Qu'ils ont sans solitude Prend de la servitude L'habitude.
Il leur faut paresser, Aller sans se presser, Par chacun se laisser Caresser.
A cette vie épaisse
Toute leur vigueur baisse.
Et leur oroueil s'affaisse
Dans la graisse.
Au contraire, excité Par la nécessité, Moi je garde fierté Et santé.
Tout me blesse dans l'homme Même doux, il m'assomme, Et je le hais en somme.
Voilà comme
Je vis : sans foi ni loi.
Mangeant n'importe quoi Jusqu'à des serpents froids Dans les bois.
Mais, sauvage, ma fibre En plein espace vibre, Tout l'être en équilibre Je suis libre.
Et là-dessus pas fou Je vais, sachant bien où, Courir le guilledou.
Mi-a-ou !
Ce majestueux gros chat blanc.
A toison laineuse et compacte, Est atteint de la cataracte Qui lui donne le pas tremblant.
11 va. d'un air gauche et frileux.
Sur les planchers et sur les pierres,
Tenant ouvertes ses paupières
Et montrant fixe ses yeux bleus.
Hélas ! il n'y voit pas du tout, Et son vieux maître n'y voit guère, Cependant chacun d'eux naguère Eut des yeux perçants comme un loup.
Ah dame ! ce maître en a soin De l'angora couleur de neige, 11 le gâte, sert et protège Sa fantaisie et son besoin.
Il voulut que l'aller-venir Du matou n'eût aucune gêne, Qu'à l'aise en son ancien domaine, Il pût rôder de souvenir.
Donc, s'il revoyait la clarté.
Ce chat trouverait chaque chose Conservant sa place et sa pose, Telle qu'avant sa cécité.
D'ailleurs, il garde sa vigueur Intacte comme son adresse, Il a des heures de paresse, Jamais un moment de langueur
Puis le passé hante à foison Sa bonne mémoire de bête, 11 voit lumineux, dans sa tête, Tous les êtres de la maison.
Par lui, leur frôleur familier, Cloisons, tentures sont perçues, Il connaît toutes les issues.
Sait le balcon et l'escalier.
Son dirigement, au dehors Comme au dedans, vous émerveille.
Son odorat et son oreille Remplaçant presque ses yeux morts.
Il s'avance et, sans se heurter, Passe d'une pièce dans l'autre.
Sur tel lit s'élance et se vautre, A tel meuble va se frotter.
Sentant qu'ici la vision A toujours le même spectacle, Il va, sans redouter l'obstacle.
Sûr, bien qu'avec précaution.
A cet endroit qu'il a pensé, Il sonde, il tâte avec sa patte Aussi sensible et délicate Qu'un bâton d'aveugle exercé.
Raisonnable à force d'instinct.
Prudent et sagace, il se guide Dans une obscurité liquide Où l'objet lui semble distinct.
Il sort un peu, chasse parfois, Et le grenier qu'il idolâtre Est encor souvent le théâtre De sa ruse et de ses exploits.
Tel il A it, flâneur carnassier, Contentant sa faim et son somme, Seule société d'un homme Qui l'aime et sait l'apprécier.
Puisses-tu longtemps subsister, Compagnonnage misanthrope D'un chat aveugle et d'un vieux myope, L'un pour l'autre heureux d'exister.