‹ Les BêtesChapitre 36 sur 49 · LA VACHE BLANCHE · texte numérisé non relu

LA VACHE BLANCHE

Le petit berger, haut comme un manche de hache, S'obstine à taquiner la bonne mère vache Qui supporte l'enfant, comme sans s'en douter. Et machinalement continue à brouter,

Il joue avec sa corne, à son fanon s'attache, Ebouriffe ses crins, les tire, les arrache, Se cramponne à sa queue et se fait traînoter.. Elle ne songe pas à s'impatienter.

i3â LÈS BÈTES

Quand le marmot a soif du breuvage qui mousse, Sous le bedon frôlé par sa tignasse rousse, De sa main frêle il prend le tetin violet,

Le pressant vers sa bouche avide qui s*y penche, Et maternellement, pour mieux donner son lait, Rumine sans bouger la bonne vache blanche.

Jadis il habitait les forêts montagnardes Au-dessus des gaves du roc,

Hantait les arbres verts, et les pierres blafardes Joints pêle-mêle tout dun bloc.

D'un pied sur affiné de son prudent manège

Il allait, hardi gra\'isseur,

Dans l'eiïrbi du silence horrifiant la neige

Parle velu de sa noiiceur.

i3-4 LES BÊtES

Son Qair insurpreiiable en ces cols, ces ruelles,

En devançait Finattendu, Lavisait des parois aux arêtes cruelles,

Du bord lisse, oblique ou fendu.

Ayant toujours trouvé l'avalanche propice. Il s'égarait dans les glaciers.

Traversait le torrent, longeait le précipice, Voisin des aigles carnassiers.

Il regardait crouler les hautes cataractes.

S'étourdissait de leur rumeur, Dans le vent écumeux des lourdes eaux compactes

Délectait sa sauvage humeur.

Maintes fois, plus d'un pic a vu sa forme brune Saigner des pouipres du soleil,

Ou se dresser bleuâtre et vague sous la lune Au-dessus d'un lac en sommeil.

N'étant plus jeune il a descendu la montagne,

Il a de quoi vivre et marcher JJans les replis déserts de cette âpre campagne

Moitié terre et moitié rocher.

A présent, en fait d'escalade, il se contente

De la remontée à son trou, Kt dans un bon endroit heibu, sans casse-cou.

Il grimpe à l'arbre qui le tente.

Autour du tronc, s'il a des étreintes moins franches Et des hissements plus douteux,

Ses pieds de caoutchouc ne montent pas boiteux Leur escalier de c^rosses branches.

Toujours fouineur du roc, de l'herbe et de l'écorce.

Cet ours âgé, rhumatisant, Montre, par son regard et'son museau luisant,

Qu'il a conservé de la force.

i36 LES BÊTES

Rentrés, comme fondus aux poils qui les recouvrent, Ses vieux ongles noirs, longs et gros.

Deviennent des tranchets, des tenailles, des crocs, Lorsque ses colères les ouvrent.

Pressé par le danger, il est assez robuste

Pour que, d'un seul embrassement,

Il étouffe son homme en faisant rendre au buste Un instantané craquement.

Du premier coup, sa patte à la si lourde allure, Mais si preste en son épaisseur,

Décapuchonnerait le crâne du chasseur De tout son cuir à chevelure.

11 arrache un arbuste, il écrase un buisson. Et quand à la marche il s'entraîne.

Souvent, au plus scabreux, son épaule a raison, Du quartier de roc qui le gène.

Oi% l'ours que, malgré Tàge et les infirmités, La gourmandise encor gouverne,

Vient de quitter le jour triste de sa caverne Pour les radieuses clartés.

Il rôde au pied du mont, tout seul sous le grand ciel, Hérissé, brun, couleur des roches, Ses petits yeux dans les coins proches

Ont cherché vainement les cachettes de miel.

C'est l'automne, il s^en va, poète à sa manière, Rêvassant, flâneur du chemin,

Curieux des objets baignés par la lumière Qu'il admire d'un air humain.

Comme pour l'exprimer son grognement harangue

Le paysage qui mûrit.

Et gai, sur son derrière ou se dressant, il rit.

Gueule ouverte et suçant sa langue.

Tout à coup, il entend bourdonner des abeilles Tandis que, juste au même endroit,

Il renifle une odeur de fourmillière et voit Un feuillage à boules vermeilles.

Il a vite fait un salmis

De fruits, de miel et de fourmis.

Et de la régalante fête,

Emportant un triple bon goût,

A quatre pattes et debout,

Il rentre en dodinant sa tête.

LES CHEVENNES

Kn cet automne tiède et moite Du commencement jusqu'au bout.

Les clievennes ont en leur saoul Tout ce que le poisson convoite,

Près des ponts, des moulins, des souches, Trouvant traînés par les ruisseaux Les bons limoneux vermisseaux Qu'ils préfèrent encore aux mouches.

140 l-ES BÊTES

Grosse tête, bouche vorace, Ils ont flâné, se rassemblant, La crue ayant rendu plus blanc Le bel argent de leur cuirasse.

Leurs nageoires rouges et fortes.

Avec leur queue en éventail, Ont ramé, sans trop de travail.

Sur leur grand lit de feuilles mortes.

Mais leurs yeux de grenouille verte En leurs cercles d'or si subtils Ont signalé plus d'un péril A leur trac toujours en alerte.

Les très gros, ceux d'expérience.

Ont dû gêner leur mouvement Et n'avoir de circulement Que bridé par leur méfiance.

LES CHEVENNES 141

Partout ils ont vu la menace.

Senti le piège du filet, De la liî^ne, du carrelet.

De l'épervier et de la nasse.

Car bien des gens rêvant fritures, Matelottes et courts-bouillons, Par ce temps tiède à papillons Ont péché mieux qu'à l'aventure.

Mais brusquement le vent de bise A lâché le froid dans les airs, Et morte entre ses bords déserts Maintenant, la rivière est prise.

Enfin ! se disent les chevonnes, La glace va nous protéger !

Nous murer contre le danger !

Toutes les pêches seront vaines,

Et, tout en souhaitant l'aubaine De quelque délicat manger Ils vont et viennent, sans songer, Qu'un pécheur ne craint pas sa peine.

Et justement il en vient un Qui trouve le temps opportun.

Que son flair savant lui désigne Fameux pour la pêche à la ligne.

Devant l'hameçon bien couvert D'un long, charnu, rouge et gros ver, Il faudra bien que se hasarde Le chevenne le plus en garde !

Sa place prise, il coupe, arrache, Casse la glace avec sa hache.

Dispose, étroit et rond, un. trou.

Et le voilà fixe à son coup !

LES CHEVENNES l43

Sous la ramure chauve et roide Verticalement sur l'eau froide, Dort inerte le bouchon blanc.

Soudain, il tressaille, et, filant,

Plonge oblique ; l'homme veut suivre Le fil; il tire : Un de deux livres !... Il remet sa ligne : Un encor !

La douzaine a le même sort !

Devant ces brusques envolées S'enfuient par bandes affolées Les chcvennes ayant enfin Plus de prudence que de faim

Et se disant entr'eux qu'en somme, Avec ou saus croûte, leur eau Est pénétrable à ce bourreau, xV ce perfide appelé l'Homme !

Cette carpe, depuis

Qu'elle existe Vit là, rôde, subsiste

Sans ennuis, Et ses jours et ses nuits Coulent, sans qu'on dépiste

Son coin triste

Dans les buis.

Bien que sur son profond

Une souche Dorme épineuse et louche...

Pas un bond !

Guettant, ses regards vont...

Elle attenjl là, farouche.

Que la mouche Tombe au fond.

Quand le ciel en torpeur,

Lourd, s'embrase Sous cette eau qui l'écrase

De stupeur, Elle craint le trompeur, Accouple sur la vase

Son extase

Et sa peur.

Pas l'ombre d'un brochet

Ne la gène, Sous son vieux pied de chêne

Nul snjet D'aller l'œil in({uiet.

Déjà, d'ailleurs, ancienne Est sa haine Du trajet.

Certe ! elle aima nager,

Sut, frivole, Faire la cabriole

Et plonger, Mais, vieillesse ou danger, La carpe n'est plus folle

Et s'isole

Pour songer.

Qui la rencontre donc

Cette bête ?

Quelquefois une ablette.

Un gardon...

Elle, en son abandon, Elargit, satisfaite,

Grossit tête

Et bedon.

Certains jours, où l'autan

Court, sifflotte, Sur Tonde qu'il ballotte

Et qu'il tend...

De son limon d'étang Elle se dépelotte,

Glisse et flotte

Nageotant.

En se berçant menu,

Elle avale Le frais de la rafale

Bienvenu.

Sous son arbre, chenu.

Elle monte et dévale

Longue, ovale,

Dos charnu.

D'un prudent sans pareil,

La recluse Reste au fond de l'écluse

Sans soleil.

Et jusqu'en son sommeil Sa grosse tête obtuse

Tient sa ruse

En éveil.

Calme, en soupçonnant tout,

Point rapace Sous cette carapace

De bois fou, Pour l'épervier. nul coup !

Quel tramail, quelle nasse

La menace

Dans ce trou ?

De suite son œil clair

Voit la ligne, La sournoise maligne

Par le ver Sent riiameçon couvert :

L'embûche lui fait signe, Se désigne A son flair.

L'engin ayant coulé

Se relève...

Va, vient... sans que son rêve

Soit troublé.

Elle a donc l'œil voilé ?

Et pourtant çà le crève.

Cette fève

Ou ce blé.

Que non ! Elle le voit,

Le beau piège, Regarde son manège

De sang froid.

Sans désir, sans émoi ; C'est en vain que le liège

Sur l'eau siège

Plat ou droit.

La carpe en fait d'appâts

N'appréhende Rien, a bonne provende

Aux repas, Et la loutre aux pieds bas , Qui serait si friande

De sa viande, . Ne vient pas.

Pour elle le bourbier

Réalise La bonne couche exquise

Où bâiller, Croupir et sommeiller ; Son corps s'y tranquillise

Et s'enlise

Tout entier.

Toute, elle s'assouvit

Dans son onde Qu'elle contemple et sonde.

Elle y vit Son petit train ravi...

Bien dodue et bien ronde,

Noire et blonde.

S'y confit.

Pour se distraire, elle a

Le feuillage Dont l'ombre fait treillage

Çà et là ; La pluie ou bien l'éclat Du soleil sans nuage,

Le sillage Du bac plat.

Et puis le brusque saut Qui gargouille.

Du rat, de la grenouille, Du crapaud ;

Le vent au grand galop.

La glace qui verrouille Et qui brouille Toute Teani.

Quand un hasard heureux

Les rassemble, Elle et l'anguille, ensemble,

Dans leur creux, Elle vont, corps terreux.

Poisson double qui tremble ' Et qui semble

Tout vitreux.

Des fois par une nuit

Opportune — Sans un être, sans une

Voix — au bruit Du vent tiède qui fuit, Elle bâille à la lune

Sur l'eau brune Qui reluit.

iU

Noirs, cerclés d'or, espions,

Ses yeux vrillent, Ses nageoires sdntillent.

F'retillons, Ses petits barbillons Se courbent, se tortillent,

Ou pendillent

Tout mignons.

Alors, près du vieux tronc.

De sa nappe, La vieille rit sous cape

Au vol rond Du sphinx, du moucheron, Tout à coup, les attrape !

Puis les happe,

Et c'est prompt !...

Ma carpe ! Grâce au sort Sans colère, Tutélaire,

Puisses-tu bien te plaire

Vers ce bord, Et défiant la mort Dans ta profonde eau claire

Séculaire,

Vivre encor !

LA VIEILLE PIE

La bonne vieille pie, avec son boitement,

N'a plus rien du passé qui la tente et Tagite,

Et ses sœurs dansotant aux alentours du gite

Xe convertiraient pas son apprivoisement.

Son esclavage doux lui fait sa quiétude.

Elle possède, au cours de son petit train-train,

Un bonheur toujours frais en cet enclos chagrin

Par le consentement de sa longue habitude,

Pour elle midis bleus, matins blancs, soirs vermeils,

La pluie et les frimas, les brumes, les soleils,

Passent au fil du temps sans qu'elle s'en étonne.

Son occupation rajeunit ses loisirs,

Elle a l'ardeur si neuve à ses mêmes plaisirs

Que la variété lui vient du monotone.

Choses, bêtes et gens vivent dans sa mémoire Qui retient le râteau comme le jardinier, Futailles du caveau, bric à brac du grenier, Vaisselle du bahut et linge de l'armoire, Elle sait les tessons pleins des petites boules Que les cloportes font, arquant leur corps gris noir,# Du grand bahut, son trône, au cheval, son perchoir,

Elle saute à la vache et revient vers les poules.

Souvent génie espiègle et cocasse du lieu. Entre les hauts landiers toute rose de feu. Elle est si familière en gardant son astuce, Que son bec à la fois téméraire et prudent Rit au molosse rogue, au matou minaudant, Et longuement gratteur les peigne et les épuce.

Elle s'y prend si bien, use de tant d'adresse, Que peu à peu son bec sans tumulte et fracas A petits piochements prestes et délicats, Les fascine, les tient béats sous sa caresse ; Tellement qu'à la lin, le cerbère bâillote

LA VIEILLE PIE

Ft puis ronfle, sa queue ayant rejoint son nez, Tandis que le minet tout repelotonné S'assoupit ronronnant auprès de la bouillotte. Alors les imitant, la plaisante acrobate, Droite, le corps figé, dort sur sa bonne patte, Kt sous la cheminée elle doit recevoir Du haut de la solive à la couleur brouillée, La bénédiction du petit esprit noir Qui hante en tapinois la corneille empaillée.

La cuisine lui plaît par ses bruits de paroles, De hachoir, de cuisson, par ses grands fours obscurs, Elle en aime surtout, soleillant sur les murs, Le cuivre miroiteux des larges casseroles, Va dans sa boîte oblongue aux airs de revenant, f>a lunaire pendule à face blême et rouge, Montrant par un carreau son balancier qui bouge Et dont le timbre clair vibre si résonnant.

Son regard se délecte aux jambes des braisières. Au gros ventre cintré des rôtissoires, puis

Entre le soufflet rauque et la salière en buis, S'épanouit à voir fumoter les chaudrons Qui pendent chantonneurs, monumentaux et ronds, Aussi noirs que la suie au bec des crémaillères.

Mais son goût d'être là, son attache, son lien. C'est sa tendre amitié pour son vieux maître. En somme, Perdant sa liberté pour le plaisir de l'homme, Elle le remercie et ne regrette rien.

Aussi son cœur lui vaut le pardon de ses fautes, A fêter sa présence elle prend tant de soin ! Oh! son cher compagnon, s'il n'allait pas si loin. Comme elle le suivrait par les sentiers des côtes ! Par elle, il voit l'objet, pain, fruit, pipe, couteau, A son bec, à sa patte adaptés aussitôt. Et la grand'mère ajasse aux façons cajoleuses Serait sa bonne fée en robe demi-deuil, Si l'amour du brillant qui possède son œil N'en faisait jour et nuit la pire des voleuses.

LA VIEILLE PIE 161

Très souvent, la margot chezle pêcheur son maître, Sur les dalles de roc qui servent de plancher, Trouve un hameçon neuf qu'elle fait disparaître, Trop adroite du bec pour jamais s'accrocher.

En phase de larcins, elle revient, reboîte,

Au recoin le plus creux, à l'angle le moins clair,

Dardant son œil hanté par le possible éclair.

Du métal jaune ou blanc qu'elle admire et convoite.

Mais ironiquement pour lui payer sa peine,

Un poudi^eux bout de sucre est son unique aubaine.

Bah ! fière malgré tout de ce luisant plombé.

Ravie en son instinct puisqu'elle a dérobé,

Elle emporte à son trou l'humble morceau de sucre

Du pas d'un Harpagon qui va cacher son lucre.

LES GOELANDS

Massifs, en manteau noir, ils vivent leur prison D'immensité si chauve et sans un horizon, Piochant avec leur bec robuste, haut et large, Tout le cadavéreux qui leur descend du large. Désenivrés des airs, retombés sur les grèves, L'aveugle et sourd ennui mène les goélands Et c'est dans la stupeur qu'ils posent leurs pieds blancs Sur les îles de rocs où vont croupir leurs rêves ! L'obscur et le rentré de leurs yeux jaunes froids Disent qu'en sa langueur leur âme se replie.

^foroses de maintien, de mouvemenls, de voix, Ils sont les lourds oiseaux de la mélancolie, Car à jamais errants par les déserts du vide, Entre deux infinis lassant leur aile avide^ Ils voient dans les rumeurs, les fracas, les sanglots, Face à face, astre et mer, les brumes et les flots Mimer leur même horreur flamboyante ou livide Au fil du temps qu'en vain l'éternité dévide.

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