LA VACHE BLANCHE
Le petit berger, haut comme un manche de hache, S'obstine à taquiner la bonne mère vache Qui supporte l'enfant, comme sans s'en douter. Et machinalement continue à brouter,
Il joue avec sa corne, à son fanon s'attache, Ebouriffe ses crins, les tire, les arrache, Se cramponne à sa queue et se fait traînoter.. Elle ne songe pas à s'impatienter.
i3â LÈS BÈTES
Quand le marmot a soif du breuvage qui mousse, Sous le bedon frôlé par sa tignasse rousse, De sa main frêle il prend le tetin violet,
Le pressant vers sa bouche avide qui s*y penche, Et maternellement, pour mieux donner son lait, Rumine sans bouger la bonne vache blanche.
Jadis il habitait les forêts montagnardes Au-dessus des gaves du roc,
Hantait les arbres verts, et les pierres blafardes Joints pêle-mêle tout dun bloc.
D'un pied sur affiné de son prudent manège
Il allait, hardi gra\'isseur,
Dans l'eiïrbi du silence horrifiant la neige
Parle velu de sa noiiceur.
i3-4 LES BÊtES
Son Qair insurpreiiable en ces cols, ces ruelles,
En devançait Finattendu, Lavisait des parois aux arêtes cruelles,
Du bord lisse, oblique ou fendu.
Ayant toujours trouvé l'avalanche propice. Il s'égarait dans les glaciers.
Traversait le torrent, longeait le précipice, Voisin des aigles carnassiers.
Il regardait crouler les hautes cataractes.
S'étourdissait de leur rumeur, Dans le vent écumeux des lourdes eaux compactes
Délectait sa sauvage humeur.
Maintes fois, plus d'un pic a vu sa forme brune Saigner des pouipres du soleil,
Ou se dresser bleuâtre et vague sous la lune Au-dessus d'un lac en sommeil.
N'étant plus jeune il a descendu la montagne,
Il a de quoi vivre et marcher JJans les replis déserts de cette âpre campagne
Moitié terre et moitié rocher.
A présent, en fait d'escalade, il se contente
De la remontée à son trou, Kt dans un bon endroit heibu, sans casse-cou.
Il grimpe à l'arbre qui le tente.
Autour du tronc, s'il a des étreintes moins franches Et des hissements plus douteux,
Ses pieds de caoutchouc ne montent pas boiteux Leur escalier de c^rosses branches.
Toujours fouineur du roc, de l'herbe et de l'écorce.
Cet ours âgé, rhumatisant, Montre, par son regard et'son museau luisant,
Qu'il a conservé de la force.
i36 LES BÊTES
Rentrés, comme fondus aux poils qui les recouvrent, Ses vieux ongles noirs, longs et gros.
Deviennent des tranchets, des tenailles, des crocs, Lorsque ses colères les ouvrent.
Pressé par le danger, il est assez robuste
Pour que, d'un seul embrassement,
Il étouffe son homme en faisant rendre au buste Un instantané craquement.
Du premier coup, sa patte à la si lourde allure, Mais si preste en son épaisseur,
Décapuchonnerait le crâne du chasseur De tout son cuir à chevelure.
11 arrache un arbuste, il écrase un buisson. Et quand à la marche il s'entraîne.
Souvent, au plus scabreux, son épaule a raison, Du quartier de roc qui le gène.
Oi% l'ours que, malgré Tàge et les infirmités, La gourmandise encor gouverne,
Vient de quitter le jour triste de sa caverne Pour les radieuses clartés.
Il rôde au pied du mont, tout seul sous le grand ciel, Hérissé, brun, couleur des roches, Ses petits yeux dans les coins proches
Ont cherché vainement les cachettes de miel.
C'est l'automne, il s^en va, poète à sa manière, Rêvassant, flâneur du chemin,
Curieux des objets baignés par la lumière Qu'il admire d'un air humain.
Comme pour l'exprimer son grognement harangue
Le paysage qui mûrit.
Et gai, sur son derrière ou se dressant, il rit.
Gueule ouverte et suçant sa langue.
Tout à coup, il entend bourdonner des abeilles Tandis que, juste au même endroit,
Il renifle une odeur de fourmillière et voit Un feuillage à boules vermeilles.
Il a vite fait un salmis
De fruits, de miel et de fourmis.
Et de la régalante fête,
Emportant un triple bon goût,
A quatre pattes et debout,
Il rentre en dodinant sa tête.
LES CHEVENNES
Kn cet automne tiède et moite Du commencement jusqu'au bout.
Les clievennes ont en leur saoul Tout ce que le poisson convoite,
Près des ponts, des moulins, des souches, Trouvant traînés par les ruisseaux Les bons limoneux vermisseaux Qu'ils préfèrent encore aux mouches.
140 l-ES BÊTES
Grosse tête, bouche vorace, Ils ont flâné, se rassemblant, La crue ayant rendu plus blanc Le bel argent de leur cuirasse.
Leurs nageoires rouges et fortes.
Avec leur queue en éventail, Ont ramé, sans trop de travail.
Sur leur grand lit de feuilles mortes.
Mais leurs yeux de grenouille verte En leurs cercles d'or si subtils Ont signalé plus d'un péril A leur trac toujours en alerte.
Les très gros, ceux d'expérience.
Ont dû gêner leur mouvement Et n'avoir de circulement Que bridé par leur méfiance.
LES CHEVENNES 141
Partout ils ont vu la menace.
Senti le piège du filet, De la liî^ne, du carrelet.
De l'épervier et de la nasse.
Car bien des gens rêvant fritures, Matelottes et courts-bouillons, Par ce temps tiède à papillons Ont péché mieux qu'à l'aventure.
Mais brusquement le vent de bise A lâché le froid dans les airs, Et morte entre ses bords déserts Maintenant, la rivière est prise.
Enfin ! se disent les chevonnes, La glace va nous protéger !
Nous murer contre le danger !
Toutes les pêches seront vaines,
Et, tout en souhaitant l'aubaine De quelque délicat manger Ils vont et viennent, sans songer, Qu'un pécheur ne craint pas sa peine.
Et justement il en vient un Qui trouve le temps opportun.
Que son flair savant lui désigne Fameux pour la pêche à la ligne.
Devant l'hameçon bien couvert D'un long, charnu, rouge et gros ver, Il faudra bien que se hasarde Le chevenne le plus en garde !
Sa place prise, il coupe, arrache, Casse la glace avec sa hache.
Dispose, étroit et rond, un. trou.
Et le voilà fixe à son coup !
LES CHEVENNES l43
Sous la ramure chauve et roide Verticalement sur l'eau froide, Dort inerte le bouchon blanc.
Soudain, il tressaille, et, filant,
Plonge oblique ; l'homme veut suivre Le fil; il tire : Un de deux livres !... Il remet sa ligne : Un encor !
La douzaine a le même sort !
Devant ces brusques envolées S'enfuient par bandes affolées Les chcvennes ayant enfin Plus de prudence que de faim
Et se disant entr'eux qu'en somme, Avec ou saus croûte, leur eau Est pénétrable à ce bourreau, xV ce perfide appelé l'Homme !
Cette carpe, depuis
Qu'elle existe Vit là, rôde, subsiste
Sans ennuis, Et ses jours et ses nuits Coulent, sans qu'on dépiste
Son coin triste
Dans les buis.
Bien que sur son profond
Une souche Dorme épineuse et louche...
Pas un bond !
Guettant, ses regards vont...
Elle attenjl là, farouche.
Que la mouche Tombe au fond.
Quand le ciel en torpeur,
Lourd, s'embrase Sous cette eau qui l'écrase
De stupeur, Elle craint le trompeur, Accouple sur la vase
Son extase
Et sa peur.
Pas l'ombre d'un brochet
Ne la gène, Sous son vieux pied de chêne
Nul snjet D'aller l'œil in({uiet.
Déjà, d'ailleurs, ancienne Est sa haine Du trajet.
Certe ! elle aima nager,
Sut, frivole, Faire la cabriole
Et plonger, Mais, vieillesse ou danger, La carpe n'est plus folle
Et s'isole
Pour songer.
Qui la rencontre donc
Cette bête ?
Quelquefois une ablette.
Un gardon...
Elle, en son abandon, Elargit, satisfaite,
Grossit tête
Et bedon.
Certains jours, où l'autan
Court, sifflotte, Sur Tonde qu'il ballotte
Et qu'il tend...
De son limon d'étang Elle se dépelotte,
Glisse et flotte
Nageotant.
En se berçant menu,
Elle avale Le frais de la rafale
Bienvenu.
Sous son arbre, chenu.
Elle monte et dévale
Longue, ovale,
Dos charnu.
D'un prudent sans pareil,
La recluse Reste au fond de l'écluse
Sans soleil.
Et jusqu'en son sommeil Sa grosse tête obtuse
Tient sa ruse
En éveil.
Calme, en soupçonnant tout,
Point rapace Sous cette carapace
De bois fou, Pour l'épervier. nul coup !
Quel tramail, quelle nasse
La menace
Dans ce trou ?
De suite son œil clair
Voit la ligne, La sournoise maligne
Par le ver Sent riiameçon couvert :
L'embûche lui fait signe, Se désigne A son flair.
L'engin ayant coulé
Se relève...
Va, vient... sans que son rêve
Soit troublé.
Elle a donc l'œil voilé ?
Et pourtant çà le crève.
Cette fève
Ou ce blé.
Que non ! Elle le voit,
Le beau piège, Regarde son manège
De sang froid.
Sans désir, sans émoi ; C'est en vain que le liège
Sur l'eau siège
Plat ou droit.
La carpe en fait d'appâts
N'appréhende Rien, a bonne provende
Aux repas, Et la loutre aux pieds bas , Qui serait si friande
De sa viande, . Ne vient pas.
Pour elle le bourbier
Réalise La bonne couche exquise
Où bâiller, Croupir et sommeiller ; Son corps s'y tranquillise
Et s'enlise
Tout entier.
Toute, elle s'assouvit
Dans son onde Qu'elle contemple et sonde.
Elle y vit Son petit train ravi...
Bien dodue et bien ronde,
Noire et blonde.
S'y confit.
Pour se distraire, elle a
Le feuillage Dont l'ombre fait treillage
Çà et là ; La pluie ou bien l'éclat Du soleil sans nuage,
Le sillage Du bac plat.
Et puis le brusque saut Qui gargouille.
Du rat, de la grenouille, Du crapaud ;
Le vent au grand galop.
La glace qui verrouille Et qui brouille Toute Teani.
Quand un hasard heureux
Les rassemble, Elle et l'anguille, ensemble,
Dans leur creux, Elle vont, corps terreux.
Poisson double qui tremble ' Et qui semble
Tout vitreux.
Des fois par une nuit
Opportune — Sans un être, sans une
Voix — au bruit Du vent tiède qui fuit, Elle bâille à la lune
Sur l'eau brune Qui reluit.
iU
Noirs, cerclés d'or, espions,
Ses yeux vrillent, Ses nageoires sdntillent.
F'retillons, Ses petits barbillons Se courbent, se tortillent,
Ou pendillent
Tout mignons.
Alors, près du vieux tronc.
De sa nappe, La vieille rit sous cape
Au vol rond Du sphinx, du moucheron, Tout à coup, les attrape !
Puis les happe,
Et c'est prompt !...
Ma carpe ! Grâce au sort Sans colère, Tutélaire,
Puisses-tu bien te plaire
Vers ce bord, Et défiant la mort Dans ta profonde eau claire
Séculaire,
Vivre encor !
LA VIEILLE PIE
La bonne vieille pie, avec son boitement,
N'a plus rien du passé qui la tente et Tagite,
Et ses sœurs dansotant aux alentours du gite
Xe convertiraient pas son apprivoisement.
Son esclavage doux lui fait sa quiétude.
Elle possède, au cours de son petit train-train,
Un bonheur toujours frais en cet enclos chagrin
Par le consentement de sa longue habitude,
Pour elle midis bleus, matins blancs, soirs vermeils,
La pluie et les frimas, les brumes, les soleils,
Passent au fil du temps sans qu'elle s'en étonne.
Son occupation rajeunit ses loisirs,
Elle a l'ardeur si neuve à ses mêmes plaisirs
Que la variété lui vient du monotone.
Choses, bêtes et gens vivent dans sa mémoire Qui retient le râteau comme le jardinier, Futailles du caveau, bric à brac du grenier, Vaisselle du bahut et linge de l'armoire, Elle sait les tessons pleins des petites boules Que les cloportes font, arquant leur corps gris noir,# Du grand bahut, son trône, au cheval, son perchoir,
Elle saute à la vache et revient vers les poules.
Souvent génie espiègle et cocasse du lieu. Entre les hauts landiers toute rose de feu. Elle est si familière en gardant son astuce, Que son bec à la fois téméraire et prudent Rit au molosse rogue, au matou minaudant, Et longuement gratteur les peigne et les épuce.
Elle s'y prend si bien, use de tant d'adresse, Que peu à peu son bec sans tumulte et fracas A petits piochements prestes et délicats, Les fascine, les tient béats sous sa caresse ; Tellement qu'à la lin, le cerbère bâillote
LA VIEILLE PIE
Ft puis ronfle, sa queue ayant rejoint son nez, Tandis que le minet tout repelotonné S'assoupit ronronnant auprès de la bouillotte. Alors les imitant, la plaisante acrobate, Droite, le corps figé, dort sur sa bonne patte, Kt sous la cheminée elle doit recevoir Du haut de la solive à la couleur brouillée, La bénédiction du petit esprit noir Qui hante en tapinois la corneille empaillée.
La cuisine lui plaît par ses bruits de paroles, De hachoir, de cuisson, par ses grands fours obscurs, Elle en aime surtout, soleillant sur les murs, Le cuivre miroiteux des larges casseroles, Va dans sa boîte oblongue aux airs de revenant, f>a lunaire pendule à face blême et rouge, Montrant par un carreau son balancier qui bouge Et dont le timbre clair vibre si résonnant.
Son regard se délecte aux jambes des braisières. Au gros ventre cintré des rôtissoires, puis
Entre le soufflet rauque et la salière en buis, S'épanouit à voir fumoter les chaudrons Qui pendent chantonneurs, monumentaux et ronds, Aussi noirs que la suie au bec des crémaillères.
Mais son goût d'être là, son attache, son lien. C'est sa tendre amitié pour son vieux maître. En somme, Perdant sa liberté pour le plaisir de l'homme, Elle le remercie et ne regrette rien.
Aussi son cœur lui vaut le pardon de ses fautes, A fêter sa présence elle prend tant de soin ! Oh! son cher compagnon, s'il n'allait pas si loin. Comme elle le suivrait par les sentiers des côtes ! Par elle, il voit l'objet, pain, fruit, pipe, couteau, A son bec, à sa patte adaptés aussitôt. Et la grand'mère ajasse aux façons cajoleuses Serait sa bonne fée en robe demi-deuil, Si l'amour du brillant qui possède son œil N'en faisait jour et nuit la pire des voleuses.
LA VIEILLE PIE 161
Très souvent, la margot chezle pêcheur son maître, Sur les dalles de roc qui servent de plancher, Trouve un hameçon neuf qu'elle fait disparaître, Trop adroite du bec pour jamais s'accrocher.
En phase de larcins, elle revient, reboîte,
Au recoin le plus creux, à l'angle le moins clair,
Dardant son œil hanté par le possible éclair.
Du métal jaune ou blanc qu'elle admire et convoite.
Mais ironiquement pour lui payer sa peine,
Un poudi^eux bout de sucre est son unique aubaine.
Bah ! fière malgré tout de ce luisant plombé.
Ravie en son instinct puisqu'elle a dérobé,
Elle emporte à son trou l'humble morceau de sucre
Du pas d'un Harpagon qui va cacher son lucre.
LES GOELANDS
Massifs, en manteau noir, ils vivent leur prison D'immensité si chauve et sans un horizon, Piochant avec leur bec robuste, haut et large, Tout le cadavéreux qui leur descend du large. Désenivrés des airs, retombés sur les grèves, L'aveugle et sourd ennui mène les goélands Et c'est dans la stupeur qu'ils posent leurs pieds blancs Sur les îles de rocs où vont croupir leurs rêves ! L'obscur et le rentré de leurs yeux jaunes froids Disent qu'en sa langueur leur âme se replie.
^foroses de maintien, de mouvemenls, de voix, Ils sont les lourds oiseaux de la mélancolie, Car à jamais errants par les déserts du vide, Entre deux infinis lassant leur aile avide^ Ils voient dans les rumeurs, les fracas, les sanglots, Face à face, astre et mer, les brumes et les flots Mimer leur même horreur flamboyante ou livide Au fil du temps qu'en vain l'éternité dévide.