‹ Les BêtesChapitre 42 sur 49 · LE CHANT DU COQ · texte numérisé non relu

LE CHANT DU COQ

Dans le silence qu'il entaille Avec son cri tranchant et clair, Le coq disperse au fond de l'air Comme une clameur de bataille.

Il est sinistre et glorieux, Ce cri qui jamais ne retarde Pour signaler l'aube blafarde Sous la voûte morne des cieux,

Il trouve maints réveils dispos, Mais le remords sans un repos Et l'insomnie à la torture

Se remettent à frissonner Quand ils entendent claironner Ce trompette de la nature.

Sa blessure était trop profonde !

11 ne pourra jamais voler.

C'est dur! — mais pour le consoler, 11 lui reste la terre et Tonde.

Inapte à changer de pays,

Il a fixé son domicile

Sur une rivière-taillis

D'un abord sombre et difficile.

Là, trouvant en sécurité Son plaisir et sa subsistance, Il se compose une existence D'une entière tranquilité.

Sa condition d'amphibie Lui suffît en ces lieux déserts, Bien qu'il ait encor la lubie De vouloir monter dans les airs.

Car, malgré sa pauvre aile gauche Inerte et morte, bien souvent.

Herbe et feuille sentent le vent De son aile droite qui fauche.

Il n'a jamais vu jusqu'ici

Sa rivière gelée ou basse.

Le vilain froid noii' lui fait grâce,

L'affreuse canicule aussi. -^

Passant, qu'une cane ait l'idée De s'arrêter là, par hasard, Elle est bien reçue et repart Toujours saillie et fécondée.

Il a gardé, quoique invalide.

Bon aspect, fort tempérament 11 est encor vif, et vraiment La vieillesse le consolide.

Quelques plombs, sans les dépalmer, Avaient meurtri ses pattes vertes :

Elles n'en sont que plus alertes Et toujours prêtes à ramer.

Son petit a»il rond sur l'eau bleue Esl toujours un fidèle espion ; A leur gré, son col, son croupion, Manœuvrent sa tête et sa queue.

Entre le roc et la verdure, Son bec en museau de brochet Pioche aussi bien qu'il les piochait L'onde molle et la terre dure.

Qu'il glisse sur sa grande nappe Ou boîte sur le gravier plat, Il est superbe, et quel éclat !

Si peu que le soleil le frappe !

Son vieux plumage lisse et fauve Resté ferme et dru, montre encor, Des luisants verts-noirs, jaunes d'or, Fondus dans sa teinte gris-mauve.

Là, les mêmes rumeurs moroses.

Les mêmes murmures anciens; A ces bruits, il mêle les siens.

Parfois se tait avec les choses.

Si muet dans son indolence Il se laisse aller sur les bords Que tout le ravin goûte alors La perfection du silence.

Tel iJ vit : de Faubc à la nuit,

11 pêche ou rôdaille. — Aujourd'hui.

Ayant peiné pour ne rien prendre,

Il dort dans un petit îlot,

Entre ces deux flâneurs de l'eau :

Le serpent et la salamandre.

Page 1