UN PROVERBE STUPIDE
Oui, bien stupide est le proverbe, prétendant que : V appétit vient en mangeant.
A l'en croire, il suffirait de ne jamais se mettre à table pour n'avoir jamais faim, puisque l'appétit ne doit venir qu'en mangeant.
Que n'est-ce vrai! Comme ce serait heureux pour les classes pauvres qui s'exempteraient de la faim en ne mangeant pas ! ! !
Un certain docteur a fait et gagné le pari de rester quarante jours sans manger. Allez donc lui demander si, le quarante et unième jour, il ne se sentait aucun appétit par cela même qu'il ne mangeait plus depuis six semaines.
D'où il résulterait aussi, par contre, de ce proverbe idiot que plus on mangerait, plus on aurait faim.
Oui, oui, je sais ce que vous allez me répondre. J'interprète mal le sens du proverbe. Il veut dire qu'après vous être attablé avec la bouche veule et l'estomac paresseux, aussitôt qu'une cuisine succulente, épicée, savante, vous a taquiné le palais, V ous vous sentez peu à peu entraîné à jouer des mâchoires.
Pardon ! mais ce n'est plus de l'appétit cela I C'est tout bonnement de la gourmandise, cette faculté divine donnée à l'homme de manger au delà de ses besoins I Sit nomen Domini benedictum !
Et il y a un abîme entre l'appétit qui se gave de n'importe quoi et la gourmandise d'oii est né l'art culinaire qui a inventé les bons morceaux.
L'appétit vous pousse vers la table.
La gourmandise vous y guette.
Ah! oui le proverbe serait de toute vérité, s'il disait : La gourmandise vient en mangeant.
L'appétit m'a fait souvent avaler d'affreuses choses que la gourmandise m'aurait interdit même de flairer.
Exemple d'appétit :
Quand j'étais étudiant en droit, tout l'établissement du restaurateur où je prenais mes repas, tenait dans une ancienne et fort étroite loge de portier, munie de trois placards.
Deux de ces placards, — on en avait retiré les planches, — servaient de cabinets particuliers I la loge était la grande salle, et dans le troisième placard se commettait la cuisine... et quelle horrible cuisine !
C'était l'épouse du gargotier qui triturait les
plats ; mais, dans l'étroit placard, l'odeur du charbon, ne trouvant pas à se dégager, causait à Finfortunée d'épouvantables migraines, dont le plus désastreux effet était de lui faire perdre ses cheveux, que nous retrouvions éparpillés dans tous les fricots.
Dame! dans le commencement, cela avait été dur pour nous, et on avait tenu conseil.
Un de nous avait fait remarquer :
1° Que la nature n'avait pas été généreuse en cheveux pour notre hôtesse ;
2° Que cette modeste chevelure était déjà fort appauvrie parles précédentes migraines ;
3° Qu'il y avait lieu d'espérer que les futures migraines achèveraient l'œuvre commencée et que la tête de la dame deviendrait chauve... et, par conséquent, sa cuisine aussi.
En conséquence, plaise à la société de souffrir un ennui qui n'était qu'une affaire de patience.
Sur l'affirmation d'un étudiant en médecine que la calvitie complète de la gargotière ne demanderait pas plus de trois semaines, on se décida à patienter.
Effectivement, lorsque la troisième semaine tira
vers sa fin, la tête de la bonne dame ressemblait exactement à une bille de billard recouverte d'un mince filet.
On compta :
Vingt-sept cheveux n'avaient pas encore pris congé de leur propriétaire.
Nous touchions au port ! !
Jugez de notre surprise quand, le lendemain, au lieu de notre cuisinière chauve, nous nous trouvâmes en face d'une tête nouvelle ! ! I
Notre gargotier, nous l'ignorions, n'était pas marié.
Cette chute de cheveux, qui faisait notre joie, causait son désespoir.
Il s'était donc décidé du soir au matin à remplacer la première dame par une seconde compagne... et celle-là, chevelue! chevelue!!!]
— Pourvu qu'ils tiennent ! nous dîmes-nous en contemplant cette montagne de cheveux.
Le soir môme, l'odeur du charbon fit son œuvre sur la malheureuse enfermée dans l'étroit placard qui servait de cuisine.
Elle eut sa première migraine.
Le lendemain, en fouillant une omelette, nous trouvions un long cheveu noir.
On se regarda tristement.
— Combien de temps peut durer cette nouvelle tête ? demanda-t-on à l'étudiant en médecine.
— Elle tiendra au moins trois ans, nous dit-il douloureusement.
Nous n'eûmes pas le courage de patienter encore, et nous quittâmes cet endroit où nous étions si mal nourris, mais où nous avions passé tant de joyeuses heures.
Retour au faux proverbe : — Suivant lui, si l'appétit vient en mangeant, plus nous aurions mangé de cheveux, plus notre appétit se serait régalé et nous n'avions, alors, aucune raison de quitter notre gargot.