NE TOUCHEZ PAS
A MON PAUVPiE FRÈRE ! ! !
Je me trouvais, il y a des années, dans une des plus importantes maisons de santé de Paris, et j'avais pour voisin de chambre un monsieur qui... pas volontiers, pourtant, car il se cramponnait fort... prenait le chemin d'un monde meilleur, attendu que ce cumulard « jouissait » de quatre bonnes maladies, toutes mortelles.
La question que s'étaient posée les médecins, et surtout les internes, était celle-ci : « Laquelle
de ces quatre maladies mangera les autres? » Je ne dirai pas que, comme aux courses, des paris avaient été engagés sur Varrivée bonne première de telle ou telle de ces maladies, mais le fait était que la curiosité impatiente des internes était vivement surexcitée.
— L'autopsie dira qui de nous a raison, finissaient-ils par conclure.
Enfin, le monsieur mourut un beau jour, sur les midi et quart, au moment où les garçons infirmiers qui servaient aux malades de l'établissement le second plat du déjeuner, leur donnaient le choix entre les deux légumes du jour, en demandant à chacun :
— Monsieur veut- il des punaises ou des doigts de mort? (Lentilles et salsifis.)
Dame I on n'est généralement pas à la joie dans une maison de santé. Ces braves garçons cherchaient à égayer leurs malades par de douces plaisanteries.
Bref, le monsieur était mort!... Enfin !!... mais de quoi ?... Là était la question.
Sitôt la nouvelle connue, les internes coururent chez le directeur. Ils réclamèrent l'autopsie avec un ensemble qui fut attiédi par cette réponse du chef que, l'établissement n'étant pas hôpital l'autopsie n'était pas acquise de droit. Elle ne pouvait être obtenue que par l'autorisation formelle de la famille du décédé.
Puis, comme la mine penaude des jeunes gens le chagrinait fort, le directeur ajouta :
— Mais, soyez tranquilles, nous aurons l'autopsie. Je connais un tr^uc qui ne rate jamais.
Toute la famille du défunt consistait en un frère qui se présenta le lendemain.
Un grand maigre, criard, grinchu, irascible, dont la douleur fraternelle avait aiguisé tous les piquants d'un détestable caractère.
En entrant dans le cabinet du directeur, où je me trouvais, notre homme procéda par l'exorde ex abrupto :
— Eh bien ! s'écria-t-il, vous me l'avez donc assassiné, mon pauvre frère!... Ah! je lui avais
pourtant bien dit : « Ne va pas chez cesignares-là, ils te tueront ! » Mais il n'a pas voulu me croire, et il est venu ici comme l'agneau se rend à l'abattoir... Hein! vous dites qu'il avait quatre maladies mortelles?... Allons donc! lui! quatre maladies! Où donc les aurait-il prises? Cessez vos plaisanteries... Du reste, à quoi bon vous défendre, puisque, heureusement pour vous, la loi autorise la médecine... Ah I mon cher et bon frère, ils ont voulu avoir le dernier mot avec toi, et ils l'ont eu, les chenapans!... Ah! çà, combien vous êtesvous donc mis contre lui pour en venir à bout, car il était bâti en fer (^e frappant le torse), oui, en fer, comme moi !... Osez donc aussi me soutenir, à moi, que comme lui, j'ai mes quatre maladies mortelles !!!
Après avoir courbé la tête devant l'orage, le directeur la releva doucement et, d'un petit ton bien doux, demanda :
— Faites-vous enlever le corps ou désirez-vous que le convoi parte de l'étabhssement?
— Certes, oui, je fais enlever le corps. Je me reprocherais toute ma vie de l'avoir laissé une minute de plus dans votre repaire d'égorgeurs ! répliqua l'autre avec un redoublement de fureur.
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Ce n'était pas encourageant, on le voit, et pourtant le directeur reprit en donnant à sa voix une intonation respectueuse :
— Alors vous ne réclamez pas l'autopsie? Ah ! si vous l'aviez vu bondir à cette question
en hurlant à pleins poumons :
— Vous n'avez donc pas assez fait souffrir mon frère !... Voilà qu'il vous faut maintenant le découper en morceaux !!!
— Oh ! fit le directeur en protestant, non... pas en morceaux 1 Tout au plus une incision grande comme cela.
Et, du doigt, il montra la boutonnière de son habit.
Mais le frère s'était dressé sur la pointe des pieds, l'œil en feu, la main tendue.
— Je vous défends, commanda-t-il, je vous dédéfends, comprenez-vous ? de toucher au corps de mon frère !!!
Témoin que j'étais de la scène, je pensai, en entendant cette défense, à la déconvenue qui
lOi LES BÊTISES VRAIES
attendait les internes, et je me dis aussitôt : « Estce que le directeur a oublié son fameux truc qui ne rate jamais ? »
Cependant, le furibond avait continué :
— Dès ce soir, je pars pour Turin oîi viennent de se faire les premiers essais de crémation... car je suis partisan de la crémation, moi ! Je m'en honore 1 Prôner la crémation sera l'œuvre de ma vie entière... Oui, je veux emporter à Turin la dépouille du pauvre être que j'ai tant chéri... Ses cendres, quand je les ramènerai de là-bas, me seront une consolation de chaque jour.
Le directeur, plus humble que jamais, reprit :
— Si je vous ai parlé d'autopsie, c'est un peu dans l'intérêt de la science.
— La science!!! répéta le frère d'une voix rageuse; ohl je m'en fiche bien de votre science qui a tué mon frère ! Science de mort aux rats!... Ah! oui, c'est moi qui n'y crois pas gros comme un pois à votre science. Aussi, je vous le jure, au premier qui toucherait le corps, je brûlerais net la cervelle !
A ce moment, un imperceptible sourire qui plissa le coin des lèvres du directeur, me donna le pressentiment de l'approche du tt^uc.
Effectivement, il lâcha ces mots :
— Quand je dis dans l'intérêt de la science, je devrais ajouter : « Et aussi dans l'intérêt de la famille du défunt. »
Acette dernière phraseje regardai notre homme. Il était resté face immobile, bouche béante, regard étonné.
— De quoi? de quoi? fit-il... Dans l'inlérôt de la famille, dites-vous? Qu'entendez-vous par là?
— J'entends que, bien souvent, le mal qui a tué un malade remonte au père... et peut se retrouver en germe dans le consanguin du défunt... Alors l'autopsie prévient du danger ce consanguin trop confiant.
A ces derniers mots, notre furibond dressa subitement une oreille inquiète.
— Mais, fit-ii, je ne connais pas de plus consanguin d'un individu que son frère.
— Comme vous le dites.
La colère avait totalement disparu de l'accent avec lequel le monsieur demanda :
— Alors, suivant vous, moi, le consanguin de mon frère, j'aurais donc « en germe » une des quatre maladies dont il est mort... qui sait même... peut-être les quatre à la fois????
— Je ne prétends pas cela, mais, je vous le répète, l'autopsie est quelquefois une mesure prudente à prendre par le consanguin survivant.
— Ah ! ah ! fit le frère devenu rêveur.
— Mon devoir et l'humanité me commandent de vous donner cet avis, dit gravement le directeur, continuant à faire jouer son truc.
Il y eut une petite pause après laquelle le monsieur, tout calmé, posa cette question d'une voix curieusement anxieuse :
— Et vous soutenez que, pour faire une bonne autopsie, il suffit seulement d'une incision grande comme ca?
Ni!; TOUCHEZ PAS A MON PAUVRE FRÈRE 1 1 ! 107
Ce disant, il montrait, à son tour, la boutonnière de son habit.
— Oui, fit le directeur avec insouciance.
— Si peu ! Est-ce que cela ne vous paraît pas insuffisant pour bien pouvoir se rendre compte? dit le frère de plus en plus inquiet.
— Peut-être ai-je exagéré en moins... Tenez, admettons cela, mais pas plus, répliqua le directeur, dont le pouce se posant à la hauteur du premier bouton de son gilet de flanelle dessina un quart de cercle jusqu'au-dessous du sein droit.
— Si peu!... si peu 1 Vous en êtes certain!... Est-ce vraiment assez, je vous le demande? insista le bon frère d'une voix qui n'avait plus rien du ton avec lequel, tout à l'heure, il menaçait de faire sauter la cervelle de celui qui oserait toucher le corps du défunt.
Puis il reprit en pesant sur ses mots :
— Non, par une ouverture de si petite dimen^ sion, la science, si habile que je la reconnaisse, ne peut rien étudier.
— Mettons un peu plus, je le veux bien, accorda le directeur dont le pouce traça un autre quart de cercle du sein au nombril.
Le frère poussa un soupir de contentement.
— Ah ! oui, lâcha-t-il, comme cela, je comprend: qu'on [tuisse se rendre compte.
Puis, immédiatement :
— Et vous faites un rapport des découvertes ré vélées par l'autopsie?
— Si les parents le demandent.
— Les parents qui ne le demanderaient pas se raient des êtres bien stupides.
Ensuite, en insistant :
— Et ce rapport, reprit-il, il est sérieusemen fait, bien étudié à fond... et, surtout, on ne peu plui détaillé, n'est-ce pas?
— Aussi détaillé que le désire la famille, répondit le directeur.
— Parfait! parfait! répéta le monsieur d'uni voix qui laissait percer l'accent d'une satisfactioi joyeuse.
Pour en finir, disons que, cinq minutes après l'excellent frère, oubliant son projet de crémation suppliait qu'on lui coupât le défunt en petits morceaux comme du pain bénit, et qu'on lui rédigea un rapport seulement gros... comme les œuvres complètes de Voltaire.
Quand il prit congé du directeur, il lui serra la main en disant avec un ton plein du plus profond mépris :
— Lorsqu'on pense qu'il y a des imbéciles qui prônent la crémation!
— Imbéciles ! le mot n'esl-il pas un peu dur? avança le directeur, avec indulgence.
Il se redressa sévère et indigné.
— Imbéciles est encore trop faible, débita-t-il sèchement. Je devrais dire des ânes... des ânes bâtés... Brûler les morts, n'est-ce pas, je vous le demande, s'opposer, comme une brute, à l'intérêt de la science?
Puis, il tendit le bras en ajoutant d'une voix pleine d'énergie et de conviction :
— Vous me croirez si vous voulez ; mais, moi, pour la science, je donnerais ma main droite !!!
(un vilain quart d'heure)
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(un vilain quart d'heure)
Jules Crapouchet, — qui, tout modesteoient, s'intitule : « Cueilleur de femmes », — m'a conté l'aventure suivante :
Je n'ai fait que transcrire son récit.
Un mien ami avait pris à tâche défaire savourer à une dame les acres joies de l'adultère.
Quand il me parlait du mari, il s'exprimait ainsi sur son compte :
— Un ours I Ne raisonnant jamais ! Tout au premier mouvement qui, toujours, est d'une violence extrême! Tu comprends? un ancien fabricant de de noir animal, vieille habitude de broyer les os... Il ^a déjà tué un galant à coups de chenet!
Était-ce le caractère de l'ex-brojeur d'os qui donnait du sel à l'amour que mon ami portait à sa femme, je l'ignore ; mais le fait était qu'il l'aimait à la folie.
Un matin, je le vis arriver profondément désolé. La dame ne répondait plus à ses lettres; manquait à tous les rendez-vous, où elle le laissait faire le pied de grue; était toujours absente de son logis; bref, tout le manège féminin qui, sans parler, veut dire :
— J'en ai assez! Rendez-moi mes cheveux et lâchez-moi le coude.
Mais mon ami ne comprenait pas.
— Va la voir; plaide ma cause; sache le motif de sa bouderie, me répéta-t-il vingt fois en dix minutes.
J'aurais dû me souvenir des renseignements donnés sur le mari avant d'accepter la mission qui m'envoyait dans l'antre de l'ours, mais j'eus l'im-
prudence de n'y pas songer et je m'en allai tout droit chez la belle.
Dès la première question de la dame, je sus à quoi m'en tenir sur sa fidélité à l'égard de mon ami Edouard.
Car, avant même que je me fusse bien expliqué, la langue de l'ange adoré fourcha sur le petit nom de l'homme aimé.
Quand je venais pour Edouard, je fus un peu interloqué en entendant la belle me demander vivement :
— Félicien est-il malade?
Je compris qu'avec Félicien les joies de l'adultère devaient être, pour la dame, beaucoup plus acres encore à savourer qu'avec Edouard et qu'en conséquence mon camarade avait été rangé dans la catégorie des joujoux rebutés.
— Je l'attendais... vous voyez, me dit-elle en souriant.
Son « vous voyez » avait été accompagné d'un geste de main m'indiquant un canevas de pantoufle en tapisserie qui manquait de quelques points pour être achevée.
Je n'eus pas le temps de lui demander pourquoi une pantoufle en tapisserie la faisait ainsi sourire ni quel genre de preuve elle fournissait à l'appui que Félicien était attendu, car la dame ajouta aussitôt :
— Ah! il est malade, le bon chat... et il vous a envoyé m'avertir.
J'ouvrais la bouche pour lui expliquer qu'elle se trompait sur celui qui m'avait délégué en ambassade, quand elle me coupa encore la parole pour continuer:
— Oh! je vous connais, allez! Félicien m'a bien souvent parlé de vous. Vous êtes son ami l'ancien séminariste, celui qui est tant timide auprès des dames que vous êtes encore... d'Orléans!... Une Jeanne d'Arc mâle... A vingt-quatre ans!... C'est drôle!... on ne le croirait pas à en juger par vos yeux en ce moment.
Il se pouvait que la pantoufle en tapisserie prouvât que Félicien était attendu, — c'était un mystère entre les deux amants qui restait inexpliqué pour moi, — mais ce qui me le prouvait mieux
et moins mystérieusement, c'était Je galant déshabillé en lequel se trouvait la dame.
En admettant qu'il en fût comme la dame le supposait , c'est-à-dire que j'étais le séminariste, le jeune homme... d'Orléans, il fallait que la timidité de ce « vierge » fût en fer forgé, puisque Félicien avait cru pouvoir l'envoyer impunément en mission chez une femme aussi anacréonliquement vêtue. Au grand jamais, victime n'avait été mieux parée pour le sacrifice.
Et je n'étais pas un Saint-Antoine!
— Quels yeux ! répéta-t-elle étonnée. Allons ! venez vous asseoir-là, monsieur le timide.
Elle me montra une place près d'elle, sur le sopha, large, long, moelleux, tout garni d'oreillers sur lequel elle était assise.
N'allez pas crier que j'étais un faux ami. Pouvais-je plaider pour Edouard, quand, déjà, en vertu sans doute du proverbe « un clou chasse l'autre », son successeur Féhcien était menacé d'être remplacé par le timide séminariste pour lequel on me prenait... car il était bien avéré pour moi que madame était taquinée du désir de battre en brèche la fameuse timidité dont aucune femme n'avait pu encore avoir raison.
Une envie de primeur, quoi I
Je me laissai donc attirer sur le divan.
J'étais à peine assis qu'un bruit de bottes se fit entendre dans le couloir qui passait devant la porte du boudoir.
— C'est mon mari? me souffla bien gentiment la dame, avec un sourire plein d'assurance.
— Diantre ! fis-je en tressautant.
Et, aussitôt, se retracèrent à ma mémoire les confidences d'Edouard, sur ce mari :
l°Un ours!
2° Ne raisonnant jamais!
3° Tout au premier mouvement qui, toujours, était d'une violence extrême !
4° Ayant déjà tué un galant à coups de chenet !
Or, ma présence dans le boudoir d'une dame si galamment vêtue suffisait amplement pour motiver chez un ours, qui ne raisonnait jamais, ce premier mouvement de violence qui le poussait à assommer les gens.
Malgré moi, mon regard alla se poser sur les chenets de la cheminée du boudoir.
Ils étaient d'une taille énorme !...
Peut-être était-ce un de ceux-là qui avait servi à assassiner le monsieur précité.
A mon « Diantre I » la dame m'avait demandé à voix basse :
— Avez-vous peur?
— Oui, pour vous ! dis-je sans conviction.
— Oh ! ne craignez rien, il n'entrera pas.
— Mais la porte n'a aucun verrou.
— Je le sais.
— Et la serrure n'ouvre qu'à un tour de bouton.
— C'est la vérité, mais, je vous l'affirme encore, mon mari n'entrera pas.
— Il est pourtant jaloux?
— Comme un tigre ! A vous tuer sur place s'il vous trouvait dans mon boudoir.
— Diantre! répétai-je en tâtant ma poche qui, comme arme de défense, ne contenait qu'une dent que je m'étais fait arracher l'avant-veille.
Cependant le bruit de bottes allait et venait dans le couloir. L'ours passait et repassait devant la porte dont il n'avait qu'à tourner le bouton pour entrer !
Et la dame qui, pendant le fracas des bottes, n'avait rien rajusté de « l'engageant » de sa toilette, gardait cette imperturbable tranquillité, que le dicton prête à un nommé Baptiste.
— Ne craignez donc rien. Voici ce qui nous met à l'abri, me soufflait-elle en me montrant la pantoufle en tapisserie.
Enfin le bruit cessa.
Nous entendîmes une porte se fermer au loin et, bientôt, la voix de la femme de chambre prononça ces mois dans le couloir :
— Il est reparti au cercle, madame. A son arrivée, je lui avais annoncé que vous étiez dans votre boudoir à travailler aux pantoufles.
Puis la soubrette s'éloigna.
Comme, après ces mots, j'ouvrais des yeux qui demandaient une plus ample explication, la dame me dit en riant :
— Hein ! quand je vous affirmais que nous ne courions aucun danger.
— Oui, mais pourquoi n'est-il pas entré?
— Parce que ma femme de chambre, il y a une quinzaine, lui a appris bien en confidence que je lui brode des pantoufles pour sa fête... qui arrive dans cinq jours. — Alors il n'entre pas dans mon
boudoir pour me laisser tout le plaisir de lui faire une surprise.
Avec un charmant sourire, elle ajouta :
— Qu'en dites-vous, monsieur le timide ?
— Diantre ! fis-je encore, mais sur un autre ton.
Je ne sais plus ce que j'ajoutai ensuite, mais il me souvient que la dame, dès le début de ma phrase, s'écria :
— Menteur ! Et vous dites que vous êtes d'Orléans, vous! ! !
Un quart d'heure après, elle ajoutait en riant de tout son cœur:
— Je croyais avoir rencontré un daim et je suis tombée sur un chasseur.