UN FAUX PROPHÈTE
Le jour où je vis, pour la seconde fois (1), le baron Brisse, aucun grain de sable n'avait encore fait trébucher sa marche de triomphateur sous ces arcs de jambons et de gigots que lui élevait une foule ignorante, abusée par ses menus.
Vous souvient-il de ces fameux Menus, professant d'ignobles ratatouilles, qui durent faire se retourner d'horreur en leurs tombes les Brancas, Grimod, Carême, Cussy, Viart et autres grands maîtres dont ce vandale avait la monstrueuse prétention de se croire l'égal?
(1) Voir : Un dincr à la campagne, page 77.
La seconde fois, dis-je donc, que je vis le baron Brisse, je n'étais pas depuis cinq minutes en sa présence que ce prétendu gastronome retirait maladroitement son faux nez.
Il vantait je ne sais quelle monstrueuse soupe aux choux faite et mangée par lui»
Son souvenir se retrace à ma pensée quand il me parlait de cette soupe indigeste :
Les lèvres en sifflet, les coins de la bouche humides, la narine frémissante, l'œil fixe et rond... un œil sur le plat !
Il décrivait un cercle de ses deux mains étendues à bout de bras, et ce geste énormisait une circonférence 1 !
Je croyais la voir cette soupe... vaste, profonde, épaisse... une truellée au sable !!!... de quoi gaver l'Algérie en disette. — Horrible ! cela me fit froid dans le dos.
Je pensai que c'était là l'erreur d'un génie qui se galvaude et je tendis la perche à sa réputation compromise en disant :
— J'espère bien, maître, que vous n'avez pas digéré ce tas?
Il me semble encore voir son sourire en répondant à ma question :
choses de la gueule 143
— Moi, je digérerais des pierres !
Cette réponse fît craquer brusquement mes illusions sur sa science culinaire.
Le voile tomba et j'aperçus aussitôt les oreilles coupées du faux Smerdis ! — Le fin mangeur tant prôné n'était qu'un vulgaire goinfre !
Quoi? il digérait!!! et il osait se dire gastronome sérieux, se poser en prince de la science, se donner pour un de ces rares élus que la Providence envoie de loin en loin sur la terre pour y révéler un plat nouveau ! ! !
Il digérait! I... et il tirait vanité de cette fonction qui, sur l'échelle de la création, place l'espèce humaine après le canard et l'autruche !
Il était fier de digérer!... quand il aurait dû savoir que ce qui distingue l'homme de la brute, c'est l'indigestion ! ! !
Arrière ! ce faux prophète qui ignorait que la condition première pour être gastronome, c'est d'avoir un mauvais estomac! !
Non ! il ne devait pas polluer de ses attouchements la gastronomie, cette divine science qui permet «i l'homme de combattre et de dompter l'estomac qui s'insurge : « Quoi? tu ne veux plus fonctionner? lui dit-il, tu t'endors, tu t'énerves ! Tiens, cette sauce incendiaire, ce plat sagement combiné
144 LES BÈTISKS VRAIES
réveilleront tes désirs et ton appétit... Ah! te voici lancé... mais tu l'inquiètes de la charge? tu te préoccupes de la digestion?... Tiens encore; ce jus puissant, cette chaude épice, cette boisson glacée, celte liqueur impérieuse conjureront le péril que lu redoutes... Va, fonctionne, alambique; la gastronomie veille sur tes défaillances ou tes révoltes. »
Et l'art commande.
Et la nature, vaincue par la science, obéit.
Mais, lui, le baron, digérait! ! ! il n'y avait plus qu'à le conduire à la section des foies chauds; à lui servir dix kilos de viande; à frapper les trois coups et à faire entrer le pubhc.
II digéraitl!! Mais alors, aveugle parlant des couleurs, comment pouvait-il connaître, apprécier, professer les apéritifs et les digestifs, ces deux grands dogmes de la gastronomie?
De cette unique entrevue avec le faux prophète je revins triste et découragé.
— Pauvre France! murmurai-je en pensant que le baron Brisse régnait sur toutes les casseroles de mon pays.
Et, alors, je me pris à regretter qu'il n'en fût plus comme, jadis, à Pœstum-aux-Roses, cette capitale du sybaritisme et de la bonne chère, où tout empirique de la cuisine était traité de la plus verte façon. — Sur un échafaud dressé en place publique, le bourreau, après lui avoir empli la bouche de chaux vive, lui cousait les lèvres avec un fil de fer chauffé à blanc, puis, en brisant un plat sur la tête du coupable, criait trois fois au peuple assemblé :
Il a forfait au ventre I