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LES FOIES CHAUDS

C'est, je crois, sous cette dénomination que sont désignés les Mangeurs- Monstres.

Ceux-là sont malades. Plaignons-les et rangeonsles dans la galerie des phénomènes.

Ces audacieux estomacs me font souvenir qu'un jour où la question des appétits extraordinaires fut traitée, nous demandâmes au docteur Trous-

seau quel était le plus long feu que pouvait faire un mangeur phénoménal.

— En mâchant lentement et, surtout, en buvant à très petits coups, le plus goinfre ne dépassera pas dix heures, nous répondit-il.

Il ne m'a jamais été donné de contrôler le dire de Trousseau en restant dix heures à contempler un monsieur jouant, sans repos, de la fourchette ; mais, à défaut d'un prix à décerner à pareil vorace, j'ai souvenance de mangeurs auxquels on pouvait accorder quelques accessits.

Tel était, à mon avis, l'excentrique chent de l'ex-maison Philippe, qui, tous les jeudis, venait s'enfermer dans un cabinet, et, en cinq heures, se faisait servir et mangeait l'un après l'autre, les quarante ou quarante-cinq potages énoncés sur la carte de l'établissement. Après quoi, il demandait une meringue glacée au citron et partait sans même avoir bu une goutte d'eau.

Au café Véry vint longtemps un autre original. La veille du 15 de chaque mois, il prévenait par écrit de sa séance du lendemain. A l'heure dite, il

arrivait et, à la file, on lui servait soixante petits pots de crème à la vanille, mais sans la moindre cuillère. Il humait sa crème à la façon d'un œuf à la coque.

C'était un vieillard frais et rose qui passait pour avoir promené dans Paris la tête de la princesse de Lamballe au bout d'une pique.

Autre maniaque. — Alors que le Café Hardy n'avait pas encore fait place à la Maison-d'Or, on me montra, en plein travail, un singulier personnage.

Il absorbait successivement trente-deux noix de côtelettes qu'il séparait l'une de l'autre par un énorme cornichon.

C'était d'un bel appétit, j'en conviens, mais ce qui a fait surtout survivre ce mangeur en ma mémoire, c'est l'exercice auquel il se livrait tout en dévorant.

.Dès sa première bouchée, il faisait placer près de lui une haute pile de soucoupes en porcelaine et, une à une, il se les plaçait sur la nuque où elle était retenue par une haute cravate. Il changeait ses soucoupes à mesure qu'elles s'échauffaient, et prétendait prévenir ainsi, par ce froid contact, une congestion cérébrale dont il se disait menacé. Di-

sons que ce moyen lui réussit, car, au lieu de mourir d'une congestion, il fut écrasé par un omnibus.

Un de ceux qui ont eu les droits les plus brillants au titre de mangeurs-monstres fut Lemardelay, le propriétaire du fameux HocnER de Cancale.

Un jaloux se présenta pour lui proposer la lutte à la fourchette.

— Avant tout, je dois vous prévenir que je ne puis pas vous donner plus de vingt-quatre heures de mon temps, lui déclara Lemardelay.

Bien que déjà fort démonté par cet avis, l'adversaire affecta de tenir bon.

— Si nous convenions du menu tout de suite? proposa-t-il.

— A quoi bon? il y aura ce qu'il y aura... suivant la halle du matin... Nous commencerons toujours par douze douzaines d'huîtres, vingt-quatre côtelettes, trois chapons...

— Chacun??? fit le provocateur.

— Naturellement... et nous aviserons au reste suivant la halle du matin, je le répète, dit simple

ment Lemardelay qui croyait avoir affaire à un jouteur sérieux.

L'autre s'en alla et ne revint pas.

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En tête de la cohorte des foies chauds doit se ranger un client que Brébant possédait avant la guerre.

C'était un rude mangeur... mais un mangeur honteux. Rougissant de son appétit, il avait trouvé un moyen assez plaisant de le satisfaire. Tous les quinze jours, il arrivait et demandait à parler à Brébant.

— Mon cher Brébant, j'ai pour demain huit convives, MM... (il citait les noms). Vous les connaissez, n'est-ce pas? Tous gastronomes. Donc, 40 fr. par tête, sans le vin... Composez-moi un joli menu... on servira à six heures, heure militaire... Ils sont prévenus, on n'attendra pas.

Le lendemain il arrivait avant l'heure, examinait le couvert, écrivait et plaçait les noms sur les serviettes, disposait les hors-d'œuvre suivant le goût de ses convives, puis tirait sa montre.

— Ah ! six heures... Personne !

— Vous avancez peut-être? répliquait Brébant.

— Non, je vais comme la Bourse. J'ai dit « heure militaire ». Ils sont prévenus. Je veux leur donner une leçon... Donc, servez !

Brébant plaidait pour les retardataires.

— Allons 1 j'accorde les cinq minutes de grâce!

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Il allait vingt fois à la fenêtre, guetter ses convives et, le délai expiré, disait d'un ton sec :

— Qu'on serve!... ces messieurs me rattraperont.

Il commençait alors tout seul ce repas de neuf couverts et le dévorait en quatre heures, tout en parlant à haute voix pour être entendu par le garçon qui servait le cabinet.

— Pourquoi ces polissons-là me manquent-ils de parole?... Au fait, pour A..., je l'excuse maintenant, je me souviens que c'est le jour de sa bellemère... Oui, mais B...? Tiens! ne m'a-t-on pas dit qu'il est souffrant... Quant à C..., je parierais qu'il aura rencontré quelque donzelle en venant ici. Il sera toujours jeune, l'animal 1

Et il trouvait une excuse pour chaque absent. Puis, tout à coup, il frappait du poing sur la table et s'écriait furieux :

— On écrit au moins un petit mot pour prévenir ! Au moment du café, il demandait Brébant et

avec un sourire moqueur :

— Hein ! si je vous avais écouté, j'attendrais encore ces messieurs. Nous verrons la prochaine fois s'ils seront plus exacts.

Et, la fois suivante... et les autres fois, comme il

était toujours seul, il terminait régulièrement par cette sortie furibonde :

— J'aurai le dernier! Je veux voir jusqu'où ils pousseront l'impolitesse !

Mais le plus phénoménal de tous ces bàfreurs fut, à l'époque de l'ancien boulevard du Temple, l'ogre que l'on avait surnommé :

l'/.ssassin a la fourchette.

Il se nommait le père Bourdier,

Vous le rappelez-vous?

Un corps énorme, surmonté d'une petite tête ornée du dernier toupet à la 1830.

Il avait gagné 25,000 francs de rente dans le commerce.

Comment? je l'ignore ; car la nature ne lui avait octroyé qu'un seul don, celui d'un excellent estomac.

Devenu rentier, il résolut de manger son revenu.

Petits plats fins lui répugnaient.

iMais pour la solide viande de boucheiie : oh ! oh! quel rude travailleur !

Jusqu'à huit kilogrammes, ce n'était pour lui qu'une simple collation.

Tout alla bien les six premiers mois.

Puis l'estomac s'engorgea.

Alors le père Bourdier manda son médecin, qui lui dit :

— Vous mangez seul et, partant, trop vite. Prenez un ami pour convive, la distraction vous permettra de mieux mâcher vos aliments.

Resté seul, notre homme réfléchit. — Prendre un ami pour convive (il n'en avait aucun 1) ; mais en eût-il eu un! c'était faire asseoir à sa table un censeur qui critiquerait ses goûts en les contrariant.

Il lui fallait un convive à sa dévotion.

Un employé mangeur.

Alors il passa marché avec un artiste du Lazari, pour le nourrir de 4 à7 heures, à la condition que l'engagé mangerait toujours sans jamais broncher ni discuter.

Je le vois encore, ce père Bourdier, quand il arrivait, régulièrement, à 11 heures du matin, au café du Cirque.

Ne pouvant, par une singulière répulsion, touchera tout objet en cuivre, il entourait d'un journal le bec de cane en cuivre de la porte d'entrée

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du café, afin de pouvoir le faire tourner, ou frappait à la vitre pour se faire ouvrir.

A cause de cette manie, les garçons, pour la moindre consommation, lui rapportaient la monnaie d'un louis en gros sous qu'il abandonnait forcément en pourboire.

Plus tard, il se fit envelopper sa monnaie dans un papier, et la carotte sécha sur sa tige.

Pour tout déjeuner, il prenait seulement une demi-tasse de café noir dans lequel il trempait une simple flûte.

Et il s'endormait jusqu'à quatre heures, moment de l'arrivée de son employé mangeur.

Qu'il était beau dans son sommeil !

Droit et fier sur son tabouret.

Peu à peu, sa tête disparaissait entièrement dans sa large cravate.

Il faisait tortue^ comme nous disions.

Son ventre...

Soyons juste, un vilain ventre, flasque, pas ferme ; l'outre énorme, mais mal gonflée, d'un gigantesque biniou.

Son ventre, qu'il avait primitivement ramassé sur ses genoux, s'infiltrait peu à peu entre ses cuisses d'abord serrées, et puis tout à coup, —

comme la Loire rompant ses digues, — les écartait brusquement sous son poids.

Alors on entendait : FLOC.

Et son ventre se balançait sous lui, pendant cinq minutes, avec le mouvement d'un pendule et de petits frémissements de gélatine heurtée.

A quatre heures, l'employé arrivait et l'on partait chez Passoir, Bonvalet ou Olivari.

Quels dîners I quels appétits!

Pauvres montagnes de viandes I

Ça rappelait les malheureux chrétiens jetés jadis aux bêtes du cirque.

L'artiste du Lazari dura six mois, après lesquels, un jour, entre deux bouchées, il fit tout à coup : Ouf! — il était mort trop gavé.

Ce trépas subit donna aussitôt l'idée d'une singulière distraction au père Bourdier :

(( Tuer son prochain par la bonne nourriture. »

Il chercha une seconde victime, et, comme elle tardait à se présenter, afin de l'attirer, il força les promesses de son programme d'un cigare et d'un second petit verre après le gloria.

Un nommé Chéri, acteur du Cirque, se présenta. Rude jouteur, sur ma parole!

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Mais deux ans après, il succombait sous une soupe aux choux.

— C'est bien fait I j'avais beau le lui dire, il ne mettait jamais assez de poivre, dit stoïquement le nourrisseur.

Quand, d'une fenêtre du restaurant Bonvalet, il vit passer, sur le boulevard, le convoi de sa victime, il soupira mélancoliquement :

— C'était bien la peine, il y a huit jours, i)0ur sa fête, de lui payer un chapeau neuf.

Mais, après quelques secondes, il ajouta :

— Un bon garçon ; il ne m'a jamais emprunté dix sous.

Car c'était encore un tic du bonhomme, de gorger son pensionnaire de nourriture, mais de lui refuser impitoyablement un prêt de 5 centimes.

Il se mit donc en quête d'une nouvelle proie à empâter jusqu'à ce que mort s'en suivit.

Alors un troisième lutteur descendit dans l'arène.

Mousseline (toujours du théâtre du Cirque) était — à cette époque, — un grand garçon sec, nerveux et d'une maigreur à faire paraître un peuplier obèse.

Le drame recommença.

156 LKS BÊTISES VRAIES

Mais ce n'était plus cette confiance des premiers temps.

Les deux partis s'observaient.

Car chacun sentait qu'il était engagé dans une partie d'honneur.

Aussi, tous les jours, en se mettant à table, récitaient-ils ce singulier Benediciie :

— Tu n'es qu'un vieux pendard, et je t'enterrerai, disait Mousseline.

— Peuh! Peuh! j'en ai fait crever deux, lu y passeras aussi, lui répliquait son bienfaiteur.

— Tu claqueras sur un gigot !

— Je mangerai des andouilles à ta mémoire. Du reste, les meilleurs amis du monde.

Ils devisaient même à table.

— Dis donc. Mousseline, pourquoi te font-ils jouer en premier, au lieu de Sallerin, puisque vous êtes aussi mauvais l'un que l'autre?

— Je ne sais pas.

— A propos, j'ai vu hier jouer ta pièce de Murat. Tes auteurs sont des idiots; pourquoi le font-ils fusiller?

— Eh bien? Murât...

— Puisqu'il est mort dans une baignoire.

— Ah 1 Ma-rat, oui.

— Alors, pourquoi le faire fusiller?

— Mu-rat.

— Dans une baignoire, je te dis. J'ai la gravure dans DQon salon.

— Soit I il a été fusillé dans une baignoire, hurlait Mousseline, faisant une demi-concession à son hôte assourdi par les fumées du vin...

Tous les mois, Mousseline cherchait une querelle d'Allemand à son convive et se retirait dans sa lente pendant trois jours.

Il se mettait alors exclusivement au régime de l'huile de ricin.

Resté seul à table, le père Bourdier mangeait vite et mâchait mal, deux fautes qui lui faisaient perdre du terrain contre un ennemi qui, après le raccommodement opéré, rentrait en lice avec un estomac frais et reposé.

Au bout de trois ans de ce duel à la fourchette, l'heure du dénouement sonna- Un jour qu'il venait de se couper une troisième tranche d'une fort belle truite, le père Bourdier renversa tout à coup la tête en arrière.

Mousseline crut qu'il allait éternuer et se gara sous sa serviette.

Bourdier retomba la face sur la table.

Il se rendait.

L'apoplexie l'avait terrassé.

Après quelques minutes données à la joie du triomphe, Mousseline enveloppa, dans un journal, la tranche de poisson échappée intacte à son ennemi abattu, et l'emporta.

C'était pour lui le drapeau arraché au vaincu, un de ces héritages de gloire qu'on est fier de léguer à ses enfants.

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