DEUXIÈME BEAU-PÈRE
ou L'INCENDIE D'UNE MÉNAGERIE
Elle était blonde, avec de grands yeux noirs. A première vue, j'en devins amoureux.
L'ami, qui me poussait au mariage, me présenta à la maman et à sa fille dans la loge de théâtre où il les avait attirées par un billet donné.
— Et le beau-père? demandai-je à mon intermédiaire en quittant la loge.
— Oh ! sois sans crainte. Avec lui tu l'entendras bien. Il sait la vie... il est à la coule.
En sortant du théâtre et me regardant presque comme marié, je ne sais quelle fantaisie me prit d'aller adresser mes adieux à certaine brunette de mes amies que protégeait un monsieur qui, dans la maison, passait pour un Gros Bonnet du commerce.
A l'aide d'une mignonne clef, le Gros Bonnet avait ses petites et grandes entrées chez celle à laquelle je fis des adieux si longs qu'elle finit par me dire :
— Il est trop tard pour t'en aller ce soir.. . Reste ici... Je n'attends pas mon Gros Bonnet avant demain midi.
Ah I comme il ne faut jurer de rieni Le lendemain matin, Gros Bonnet, avec sa clef, pénétrait chez la dame. Le hasard fît que la camériste ne se trouvant pas là pour arrêter ou tout au moins retarder sa marche. Gros Bonnet arriva droit à la chambre à coucher de sa Dulcinée.
— Mille bonjours, ma charmante ! s'écria le matinal visiteur en s'asseyant sur un pouf, placé au pied du lit.
La belle s'était redressée dans la ruelle, en proie à un étonnement d'autant plus vif qu'elle se demandait pourquoi son protecteur, auquel elle connaissait une excellente vue, ne s'était pas encore aperçu de certaine masse qui, sous la couverture, s'allongeait sur le devant du lit.
Disons tout de suite que cette masse n'était autre que ma personne.
— Avez-vous lu les journaux ce matin? ma bellotte, continua le Gros Bonnet sans que son attention fût le moindrement attirée par ma brusque manœuvre pour prendre position devant l'ennemi. Étendu sur le dos, les deux mains passées sous la tête, j'attendis que le visiteur s'adressât à moi. —
J'étais, paraît-il, vraiment invisible pour ce monsieur qui poursuivait :
— Figurez-vous, chère, qu'il y a dans les journaux un fait divers assez curieux, c'est l'incendie d'une ménagerie à Rouen.
Après deux minutes d'immobilité, tout en redoutant quelque subit coup de Jarnac, je hasardai d'abord une jambe hors de la couverture, bientôt la seconde, puis je m'assis silencieux sur le bord du lit et passai mes chaussettes, sans que le Gros Bonnet détournât ses yeux de la femme qui, sur son séant, écoutait muette et décontenancée dans la ruelle.
— Imaginez-vous, continuait le conteur, que cette ménagerie possédait une collection de serpents. Engourdis par le froid, ils se tenaient tapis sous leurs couvertures. Mais en sentant la chaleur de l'incendie qui leur rappelait la température de leur pays, ces reptiles, tout heureux, se sont mis à frétiller...
Cependant j'avais passé mes bottes et mon pantalon. Et, comme tout homme, un instant auparavant en chemise, se sent toujours plus hardi quand il est entré dans son pantalon et ses bottes, je fredonnais de petits tu tu tu, en mettant ma cravate devant la glace.
Mais le Gros Bonnet devait être aussi sourd qu'il était aveugle, car les tu tu n'interrompirent en rien son récit.
— Et, après avoir frétillé, les serpents réchauffés se sont mis à danser, à siffler, à s'entrelacer joyeusement sans se douter de l'incendie qui allait les rôtir... Ah! cela devait être fort curieux, n'estce pas, charmante ? disait-il renversé sur son siège.
Bref, m'amusant fort de la situation, mais sans souffler mot, je m'habillai de pied en cap et m'en allai sans que le Gros Bonnet, tout à son histoire, eût eu le moins du monde l'air de se douter de ma présence.
En entendant la porte se refermer sur moi, la femme, pour sortir d'embarras, se mit à fondre en larmes.
— Eh! qu'avez- vous donc, toute belle? demanda le protecteur en prenant son air le plus surpris.
— Ah! vous allez me mépriser! le cœur n'y était pour rien ! geignit la coupable.
— Vous mépriser! et pourquoi?
— Mais, vous avez bien vu la personne qui, tout à l'heure, était là.
Le Gros Bonnet parut tomber des nues.
— Qui ça? fit-il, votre cousine? Ah! ma chère enfant, vous me faites injure... Ma jalousie ne va que jusqu'aux hommes.
A mon retour chez moi, je trouvai l'intermédiaire de mon mariage :
— Nous dînons ce soir chez ton futur beaupère. Tu verras quel homme charmant il est, m'annonça-t-il.
Quand j'entrai dans le salon des parents de ma future, qu'on juge de ma stupéfaction !
Le beau- père était le Gros Bonnet ! ! 1 Je fus refusé!
ou ACCUSE D'UN FAUX VENTRE
Six années après ma seconde tentative de mariage, un jour que j'étais bien tranquille, sans penser à mal, un cousin vint me dire à brûlepourpoint :
— Tu devrais te marier?
Puis, sans me donner le temps de répondre, il ajouta :
— Quel malheur que tu aies du ventre !
Jusqu'à cette malencontreuse remarque, je jure que je ne m'étais pas encore bien rendu compte du tour affreux que m'avait joué, en quelques années, l'abus immodéré des farineux.
Plusieurs fois, il est vrai, mon tailleur m'avait crié : « Gare ! » mais cet imbécile, pour me signaler les progrès du mal, s'était servi, par politesse, de termes si flatteurs, qu'il avait chatouillé mon amour-propre sans éveiller le moins du monde mes craintes.
Quand il me disait : a Monsieur a le mollet plus riche que l'an passé » — ou — u l'assiette du pantalon est plus copieuse », je parie que quiconque, à ma place, aurait pris cela pour un vrai compliment.
Ainsi, la veille même, Eberhardtsteinhut (un vrai nom de tailleur, vous le voyez... car je n'invente rien) m'ayant soufflé d'un ton mélancolique : « Monsieur devrait bien en rester là » je nî'élais simplement imaginé qu'il faisait allusion au total de sa note attendant un preojier acompte.
On peut donc juger de ma profonde stupéfac-
tion, lorsque mon cousin le marieur me lança brutalement ce :
— Quel malheur que tu aies du ventre ! ! !
Au ton même qu'il mit dans cette exclamation, il avait l'air de me voir si gros ! tant énorme! que j'en suis encore aujourd'hui à me demander pourquoi, du même coup, il n'ajouta pas :
— Qu'as-tu fait de ta trompe?
Ace cri d'alarme que me jetait mon cousin, je baissai donc les yeux pour faire descendre mon regard le long de ma personne.
Horreur! je crus d'abord qu'on m'avait coupé les deux jambes sans me prévenir... une farce de fumiste, quoi ! En vain je me reculai maintes fois pour découvrir mes pieds qui se dérobaient sous cette banlieue annexée par l'embonpoint.
Sur cette plaine dont, jadis, rien ne gênait la vae, tout un quartier neuf s'était élevé qui ne me laissait plus voir à l'horizon que l'infime extrémité de mes chaussures !
Bref, un ventre à compromettre une vierge qui l'aurait porté pendant neuf mois !
Le cousin m'ayant répété sa terrible phrase :
— Quel malheur que tu aies du ventre!
Je m'écriai tout exaspéré :
^~ Où diable veux-tu que je le mette?
— Dame ! mon cher, avise : il doit y avoir un moyen de rentrer cela. Si tu te décides, viens demain, à une heure précise, au café Véron; j'y serai avec ton futur beau-père. Tu entreras comme par hasard, en cravate blanche et surtout en habit noir.
— En habit I mais alors mon ventre lui sautera aux yeux.
— C'est un malheur, mais l'habit est de toute nécessité. Dans les idées de ton beau-père, quiconque ne porte pas l'habit, n'est point un homme sérieux. A demain !
Quand la sagesse des nations a dit :
« Qui peut le plus peut le moins, » elle n'a sans doute pas songé au cas où un monsieur trop gros voudrait, en vingt-quatre heures, se transformer en homme maigre.
Je cherchai donc toute la nuit la solution du problème avec d'autant plus de zèle que j'étais encouragé par ce renseignement du cousin que mon futur beau-père, en plus de sa manie de voir les gens en habit, avait aussi celle de collectionner des maisons, ce qui l'obligeait, annuellement, à
signer des quittances de loyer pour une centaine de mille francs.
Si puissante que soit la gymnastique à dégraisser les gens, je crus inutile de tenter, en une seule leçon, d'arriver à la taille élancée d'un paratonnerre et, pressé par le temps, je courus chez un inventeur qui, à la quatrième page de tous les journaux, annonçait merveilles de sa ceinture anti-obésique.
En fouillant dans ses cartons, ce boutiquier me demanda :
— Est-ce pour vous?
Naturellement, je répondis avec dédain :
— Dieu merci ! non.
Naturellement aussi, le marchand me donna aussitôt une ceinture à ma taille.
J'emportai mon talisman et, de retour au logis, je m'habillai en grandissime tenue : chaussures vernies, cravate blanche, habit noir, etc., etc.; en un mot, l'irréprochable mise d'un homme... sans pantalon; — car je laissai sur une chaise ce vêtement que je ne devais passer qu'au dernier moment.
Puisje regardai la pendule... J'avais encore deux grandes heures à moi jusqu'au moment du rendez-vous.
Alors je plaçai doucement la ceinture autour du « monstre» qui ne se doutait de rien et s'épanouissait dans toute sa majesté.
Une, deux, trois, v'ian I
Et je tirai sur la courroie d'un bras si vigoureux que, du premier coup, le tour diminua de vingt bons centimètres.
J'allais m'applaudir de ce beau résultat, mais, aussitôt, les oreilles me sifflèrent, ma face s'empourpra, mes yeux s'injectèrent et ma respiration haleta... Je venais de me donner une demi-apoplexie.
Peu à peu, tout finit par se tasser et, regrettant ma brutalité première, je procédai parla douceur. Tous les quarts d'heure, je tirais sur la courroie, puis je respirais.
En somme, j'arrivai à faire rentrer au bercail trente-trois centimètres récalcitrants, mais il n'aurait pas fallu me demander de ramasser une épingle.
Cinq minutes me restant à peine pour voler au rendez-vous, je m'empressai, tout joyeux de ma réussite, d'enfiler mon pantalon, cette pièce indispensable qui manquait à ma toilette.
0 ragel ô désespoir!
Car si, moi, j'avais maigri, mon pantalon ne s'était nullement rétréci ! ! I
Le devant du maudit haut-de-chausses qui, jadis, était bien tendu sur le monstre florissant, laissait maintenant flotter l'étoff'e en une poche disgracieuse qui retombait sur mes genoux.
Ce ballon dégonflé, qui faisait tablier, était d'un si burlesque aspect que Job, le grand fantaisiste de la toilette, n'eût pas osé s'afi'ubler ainsi.
Une redingote, soigneusement boutonnée, aurait pu, à la vérité, dissimuler le désastre; mais il fallait endosser cet habit exigé par le beau-père ! Je songeai bien un instant à retourner le sens de l'habit en mettant les basques par devant, mais je compris qu'un beau-père, si fanatique de ce vêtement, devait nourrir aussi le préjugé d'avoir un gendre portant l'habit d'après les idées reçues-
Pressé par l'heure, je brûlai courageusement mes vaisseaux.
Je débouclai ma ceinture ! !
Alors s'échappant, le prisonnier se précipita dans le vide avec ce terrible « (loc » que fait entendre la Loire quand elle rompt ses digues, et le drap revint aussitôt s'arrondir sur cet ami rentré au gîte.
A l'entrevue, je me tins sans cesse de face et
suivis tous les mouvements du beau-père. J'espérais, toujours vu de poitrine, dissimuler le profil trop accentué de ma personne.
Cependant le cousin marieur, qui croyait n'être aperçu que de moi, s'épuisait en gestes furibonds qui voulaient dire :
— Et ton ventre? — Pourquoi l'apporles-tu? — Ne te l'avais-je pas défendu?
Cette pantomime fut si imprudente que le beaupère la remarqua enfin.
Aussi, dans un petit coin et à voix basse, quand mon cousin demanda au collectionneur de maisons :
— Que pensez- vous de mon jeune homme?
L'autre lui répondit sèchement :
— Je ne déteste pas la plaisanterie, mais à son heure. Votre jeune homme est un mauvais farceur qui n'aura pas ma fille.
— Pourquoi?
— Quand l'avenir de mon enfant est en question, je goûte peu les mauvaises charges d'atelier.
— Je ne vous comprends pas.
— Allons donc I j'ai voyagé, mon cher, et je n'avais pas besoin de surprendre vos gestes d'étonnement pour deviner tout de suite la mystification des oreillers-
— Permettez...
— Non, non, avouez-le, votre protégé s'est fait un faux ventre avec des oreillers.
Je n'entendais pas un mot de cette sorte de messe basse, mais, sur la figure ahurie de mon cousin, je lus que j'étais blackboulé.
Alors, voyant mon procès perdu, l'envie me prit de m'amuser de mon juge.
J'abordai donc le beau-père et, avec le plus beau sérieux du monde, je lui tins ce discours :
— Si notre affaire se conclut, je tiens à ce qu'on mette dans le contrat cette clause expresse que, dans le cas de séparation, j'aurai le droit de prendre M" X... pour avocat. — Ne voyez pas d'insulte là dedans, cher monsieur; c'est de la simple prévoyance. Jugez-en. Je suppose que le malheureux cas du procès en séparation se présente, alors vous vous direz tout naturellement :
— Voyons, il s'agit de faire éreinter mon gendre. Qui faut-il lâcher sur lui? Quel est l'avocat le plus terrible pour les séparations... celui qui mange la cervelle de la partie adverse?
Et vous irez tout droit chez M' X... qui, plus tard, à l'audience, prouvera que j'ai jadis arrêté des diligences, massacré des femmes enceintes et des confiseurs et que j'ai été guillotiné cinq fois;
en un mot, qui me fera une telle réputation pour le restant de mes jours que, quand j'irai dîner au restaurant, on refusera de me confier un couvert, même en étain.
Vous voyez cela d'ici, n'est-ce pas?
Tandis que si, par clause du contrat, j'ai seul le droit de prendre M" X..., alors, le cas échéant, je le mets à vos trousses, on plaide, et je deviens intéressant.
Chacun se dira :
— Pauvre garçon! Quelle épouvantable canaille il avait pour beau-père !
Vous voyez encore cela d'ici, n'est-ce pas? — En admettant môme que nous n'arrivions pas à celle fâcheuse extrémité, la clause du contrat sera toujours un moyen d'intimidation qui vous tiendra en laisse.
Et, là-dessus, je lâchai mon homme sans même penser à deviner sur son visage si l'esprit de prévoyance dont je venais de faire preuve n'avait pas raccommodé mes affaires.
Voilà l'histoire de mes trois beaux-pères.
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