POUR UNE CASQUETTE
Mon tailleur se nomme tout simplement, semaines et dimanches, Heberhardtsleinhut.
Pour ma plus grande commodité de prononciation, je l'ai toujours appelé : Mulhouse (sa ville natale).
Heberhardtsteinhut n'est pas un de ces grands faiseurs dont la vitrine de boutique annonce, en
lettres dorées, qu'ils culottent des têtes couronnées; mais sa marchandise est solide, bon teint, bien cousue et de première qualité. Il m'exhibe ses petits échantillons lui-même, me prend mesure lui-même et, dix jours après, il m'apporte luimême le vêtement qui ne fait pas un pli.
C'est tout aussi simple que cela.
Mais, l'homme n'étant jamais content de son sort, il me prit un jour l'envie de trahir mon bon Heberhardtsleinhut et d'aller frapper chez un célèbre faiseur.
Un domestique {un) vint m'ouvrir, qui me conduisit à un monsieur très grave (deux), qui prit aussitôt mes ordres.
Le monsieur ayant sonné, un autre domestique {trois) se présenta, qui reçut l'ordre d'aller chercher M. X... {quatre) pour inscrire les mesures. Cet inscriveur de mesures amenait avec lui un jeune homme {cinq) frisé, musqué, et mis! oh I mis! — au moins un baron ! qui était le coupeur de gilets.
En se retirant, le baron envoya un... mettons un comte... qui prit la mesure du pantalon {six).
Au comte succéda un prince {sept) qui s'intitula modestement le coupeur d'habits.
Tous ces gens-là étaient graves et sérieux; on voyait bien qu'ils exerçaient un sacerdoce*
Moi, j'étais vraiment honteux de déranger tant de hauts personnages, bien couverts, sévères et un peu protecteurs; ils avaient l'air d'avoir quitté une salle de bal afin de venir donner audience dans l'antichambre à un pauvre. Je m'attendais presque à ce qu'ils allaient me faire servir une soupe!!!
Pour ne pas oublier la mise en scène, disons qu'ils m'avaient successivement fait passer :
Pour le gilet, dans un boudoir Louis XV ;
Pour le pantalon, dans un salon Louis XIV ;
Pour l'habit, dans une salle du trône.
Un troisième domestique {huit) me conduisit au caissier [neuf), qui prit mon nom et mon adresse, et me remit au monsieur très grave (c^e'a?), lequel me repassa au domestique (onze), qui ouvrait la porte de sortie.
Je mentionne, avant de quitter la boutique, trois garçons de magasin {quatorze) qui m'avaient déplié les étoffes à choisir.
Quelques jours après, je reçus à domicile :
1° Trois fois l'essayeur de pantalons {dix-sept) \
2° Deux fois l'essayeur de gilets {dix-neuf) ;
3° Six fois l'essayeur d'habits {vingt-cinq), un grand maître qui se faisait suivre à chaque fois par un porteur {trente et un), qui avait l'air d'avoir charge de porcelaine fine.
Mes habits arrivèrent enfin.
Il paraît que, pour être bien à la mode, les habits doivent être un peu justes.
Les miens étaient tellement à la mode que, ne pouvant parvenir à y entrer, dus je me contenter simplement d'en faire le tour.
Puis je reçus le caissier {trente-deux), qui me présenta à payer une note si fabuleuse que je regardai sérieusement sur la facture si on ne m'avait pas compté par erreur une maison de campagne ; j'offris net les deux tiers de la somme, en stipulant qu'on me fournirait, comme appoint, une petite rente viagère.
Ce qui fut cause que, le lendemain, j'eus la visite d'un huissier {trente-trois.)
Il me pria de passer chez le juge de paix {trentequatre).
Lequel me fit expliquer l'affaire à son greffier {trente -cinq).
La facture fut réduite de moitié.
C'était peut-être bon marché pour tant de salons usés et tant d'individus dérangés, mais c'était terriblement cher encore pour un habillement qu'il me fallait contempler... comme Moïse dut regarder la terre promise... sans pouvoir y entrer.
Quand j'avouai à Heberhardtsteinhut l'infidélilé que je lui avais faite pour un grand faiseur, il tourna et retourna le vêtement.
Puis il devint pensif; il cherchait un moyen de me rendre ces habits utiles.
— Il y a une façon d'en tirer parti, me dit-il.
Il les emporta et me tint parole.
Quinze jours après il me rapportait une casquette {trente-six).
Le divorce, une fois rétabli, tout ne sera pas dit.
Il y aura encore un pas à faire pour le mieux de lu félicité des époux.
Le nombre immense de gens mariés qui soupirent après le rétablissement du divorce prouve clairement que le bonheur conjugal ne réside pas dans la vie à deux.
Vous allez vous écrier :
38 LES BÊTISES YRAIES
— OÙ voyez-vous la vie conjugale autrement qu'à deux??
— A trois, parbleu !
Et ce grand pas à faire, après le Divorce rétabli, c'est d'autoriser la Bigamie :
1° Par humanité d'abord; 2° Par ordre de la nature; 3° Dans l'intérêt des bonnes mœurs.
1° Par humanité.
Il est un fait évidemment prouvé par tous les recensements connus, c'est que le nombre des filles qui naissent dépasse de plus d'un tiers celui des garçons.
Cette infériorité numérique de la population masculine est encore affaiblie par les sinistres de la marine et les boucheries de la guerre, deux genres d'agréments auxquels les dames ne prennent aucune part. (Ce n'est pas un reproche que je leur adresse!)
Il s'ensuit donc que ce bas monde renferme deux femmes pour un homme, ce qui, en admettant que tout homme se marie, assure le fameux
bonnet de sainte Catherine à la moitié juste du sexe enchanteur ! ! !
Pourquoi ces charmantes créatures sont-elles condamnées à danser devant le buffet du mariage?
Parce que la législation, sourde à la logique des chiffres, n'a pas compris que la bigamie était une institution agréable, utile, morale et que les exigences de la nature rendent nécessaire.
20 Par ordre de la nature.
Nécessaire! oui je le prouve.
Comme tous les animaux l'homme a un instinct, et cet instinct le pousse à se soumettre aux impérieuses lois de la nature qui lui a donné deux bras, deux yeux, deux poumons, deux jambes, etc.
Prenez cent maris, et vous en trouverez quatrevingt-dix-neuf ayant une maîtresse {une seule, bien entendu, car je ne veux parler que des maris rangés); épouse et maîtresse... deux femmes, c'est-à-dire le rétablissement de l'équilibre.
— Mais, vous écrierez-vous, on a vu des maris fidèles!
40 LES BÈTISKS VRAIFS
Oui, mais on a vu aussi des chiens qui jouaient aux dominos. Ces rares excentricités confirment la règle.
La rousse n'est, après tout, qu'une blonde exagérée, et nous pouvons regarder la châlalne comme une brune déteinte.
Donc la race féminine n'admet que deux variétés.
La bigamie nous permettrait ainsi cette charmante transition de la brune à la blonde, tant célébrée par les poètes de toutes les époques, ce qui prouve son indispensable raison d'être. — Mais n'abordons pas l'anacréontique. Restons dans la note grave.
3° Dans l'intérêt des bonnes mœurs.
JN'est-ce pas une vérité qui saute aux yeux que la bigamie rendrait l'homme sédentaire en lui mettant sous la main ce qui jadis lui faisait battre les buissons... car, on ne saurait le nier, l'homme, en fait de femmes, est né braconnier.
Il y trouverait encore la notable économie de ce
ENCORE UN PAS A FAIRE Al
qu'on appelle le ménage en ville, celte dépense ext7'a qui sape les fortunes les mieux établies.
Deux femmes réunies sous le même toit représenteraient, c'est incontestable, soixante et dix pour cent de dégrèvement pour le budget qui alimente deux femmes séparées.
Et (j'appuie sur le côté moral de ce point) le mari, tout en profitant de cette économie, se trouverait contraint à une égalité parfaite de générosité envers ces deux gracieuses créatures qui lui auraient confié le soin de leur félicité. On ne le verrait plus refuser la jouissance de l'omnibus à celle qu'il conduisit devant le maire et accorder le huit-ressorts à celle qu'il n'a jamais menée que chez Brébant.
Ainsi, en nous plaçant à l'ignoble point de vue pécuniaire, nous voyons la bigamie l'emporter sur la monogamie que nous impose une imprudente législation.
Sans la bigamie, prodigalités et ruine motivées par les deux ménages forcément distincts.
Avec la bigamie, dépenses extraordinaires réduites par la réunion, et... (il faut tout dire, n'estce pas?)... recette doublée par l'encaissement de deux dots.
Pouah ! ! laissons bien vite de côté toutes ces
viles questions d'argent! Examinons les choses sous une autre face :
La bigamie, en réunissant deux femmes, qui se tiendraient mutuellement compagnie, les mettrait à môme de contenter leur besoin inné d'échanger ces mille petites confidences, roulant sur de gros riens, qui, mal écoutées patiemment par un homme, forcent les dames de se répandre au dehors pour donner cours, en société féminine, à ce goût naturel d'épanchements. Rassasiées par le papotage à domicile qui les dispenserait de sortir^ elles n'auraient plus cette préoccupation pénible d'une coûteuse lutte de toilettes avec Mesdames telles ou telles.
Les femmes intelligentes et dévouées m'approuvent, j'en suis certain; mais les grincheuses et les égoïstes vont s'écrier qu'elles n'admettent pas le partage.
Eh ! mesdames, ne vaut-il pas mieux possède r une bonne moitié de mari que d'arriver en quart ou en sixième dans la propriété d'un époux que le mariage, tel qu'il est institué aujourd'hui, rend infidèle, mais que la bigamie priverait de toutes ces excellentes raisons qui justifient son infidélité.
Hein! plaît-il? vous n'admettez pas que l'infidélité puisse être jamais excusable ! !
0 mesdames, vous êtes de mauvaise foi.
Vous savez, au fin fond de votre conscience, que l'infidélité est non seulement excusable, mais qu'elle est même obligatoire.
Permettez-moi une question.
Jeunes filles, on fût venu vous dire : Voici un mari en bois, » l'eussiez-vous choisi?
Non, n'est-ce pas ?
Vous l'avez bel et bien pris en parfaite connaissance de cause.
Or, votre choix et l'imprudente institution delà monogamie condamnent naturellement le mari à donner de vigoureux coups de ca... (canif n'est vraiment pas assez fort)... coups de hache dans le contrat.
A tous moments le mari peut et doit répondre à l'appel de légitimes exigences. La nature impose, au contraire, à la femme des bornes à son désir de réciprocité.
Durant les derniers mois si pénibles d'une grossesse, et pendant la longue durée de l'allaitement, que devient le mari, resté les bras ballants? — (ici je note le fait acquis au procès que cet infortuné, mis en grève, n'est pas de bois. Vous l'avez
44 LKS BÊTISES VRAIES
avoué.) — Doit-il donc se métamorphoser en carafon d'orgeal?
Hélas! les miracles ne sont plus de ce temps.
Le voici donc en maraude et, grâce à la monogamie, loin d'être coupable, il est intéressant... c'est, pour ainsi dire, l'enfant qui, après avoir pris l'habitude de jouer, se trouve privé de son polichinel.
Mais, pour un cas pareil, admettez un instant la bigamie ; alors notre affamé n'a plus d'excuse pour aller au buffet de son voisin, car la double possession lui impose le devoir de ne se jamais laisser prendre au dépourvu.
Autre objection majeure.
De quel droit les imprudents législateurs ont-ils privé des douces jouissances de la paternité le mal chanceux qui a pris une femme stérile? Qui remettra cinquante pour cent dans son jeu, si ce n'est la bienfaisante bigamie?
Quand la statistique, je le répète, nous montre la nature, qui ne prodigue pas les choses de prix, produisant un seul homme pour deux femmes, ne sentons-nous pas notre cœur pris d'une douce pitié, et notre conscience ne nous ordonne-t-elle pas de faire quelque chose pour celte moitié des
3mmes que l'absurde monogamie laisse isolées lans leur célibat.
Rien pour celles-ci! tout à celles-là.
Un farouche dépravé, vrai monstre de cynisme, isait un jour : « Par intérêt pour les dames, je ote le maintien du mariage, car, sans lui, que deiendraient les acres joies de l'adultère ! » — Cette lensée est un épouvantable blasphème, je le dis lien haut, mais... (quand on creuse une question,
faut admettre les plus extravagantes supposiions) mais, dans l'hypothèse impossible de l'exisînce des dites joies, par quelle injustice la légisition déshérite-t-elle la moitié des femmes de ces atisfactions?
On a vu... dans le temps... bien avant 93... à époque où la garde nationale avait des arbalètes, n a vu, dit-on, quelques femmes qui trompaient mrs maris. Aujourd'hui que la grande Révoluon a si profondément épuré nos mœurs, un tel lit nous semble incroyable; mais puisque nous Dmmes convenus d'admettre celte extravagante upposition, ne pensez-vous pas que la bigamie ffre plus de sécurité au chef marital?
En pratiquant la maxime : Diviser pour régner, ous entretiendrez adroitement vos deux femmes
dans un petit état de rivalité qui fera leur fidélit( bien gardée.
Elles ont une infaillible clairvoyance sur cet ar ticle et, au plus petit faux pas de l'une, l'autre m manquerait pas, pour obtenir la timbale du mari commun, de faire son petit rapport.
Ce serait là une douce vie mêlée de dévouemem et de moucharderie.
Ah ! ouiche ! diront les sceptiques, elles s'enten^ draient pour tromper l'époux.
Allons donc ! c'est bien peu rendre justice auj dames. Elles sont un puits profond pour leurs propres secrets, mais elles deviennent une éclatante trompette pour publiera tous les échos ceuj de la voisine.
C'est même là une de leurs plus incontestables supériorités sur les hommes.
Résumé.
Non, le bonheur n'est pas possiijle dans la vie à deux :
Il faut tenter un essai loyal, de la vie à trois : un homme pour deux femmes.
Et si nous voyons que nous nous sommes trompés dans ledit essai loyal, chercher une autre combinaison : Deux hommes pour une femme, par 3xemple.
Dernière objection.
Mais, les célibataires ? me direz-vous.
Eh bien, quoi, les céhbataires?
Que deviendront-ils si, grâce à la bigamie, toutes les femmes sont casées?
La bigamie, sanctionnée par la loi, deviendra une sorte de permis de chasse. — Et le permis de chasse n'a jamais entravé le braconnage.