LES SUITES D'UNE PURGATION
Il était un jour un colonel anglais qui avait le tic commun à tous les colonels.
Il voulait passer général.
Plus brave encore que son épée, il aurait désiré une bonne guerre qui lui permît de se signaler par son courage, mais la paix profonde dont on jouissait alors ne lui laissait que la seule chance de se
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distinguer par la belle tenue de son régiment.
Aussi, à voir passer ses soldats tant proprets et si luisants, c'était à croire que chacun d'eux, au retour à la caserne, était enveloppé dans une de ces gazes légères dont, en France, nous entourons les baromètres pour les préserver des mouches.
A l'approche de la tournée du général inspecteur, le colonel, qui voulait enlever les épaulettes étoilées tant désirées, examina ses hommes et, leur trouvant le teint un peu échauffé, résolut de purger en masse tout le régiment.
Il se rendit aussitôt chez un médecin qui était un — puits ne serait pas assez fort — un gouffre de science.
Je dis « gouffre » faute de pouvoir trouver un autre terme plus énergique pour qualifier cet homme qui avait soulevé les derniers voiles de la science à ce point qu'il guérissait de la migraine... Malheureusement pour ses confrères, il emporta son secret dans la tombe.
Son savoir était si profond que, — alliez-vous le
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consulter, — après vous avoir dit : « Tirez la la langue, » à la seule inspection de l'organe, il ajoutait : « Vous mourrez d'un couvreur qui vous tombera sur la tête; » et il vous prescrivait un régime à suivre!!!
Ce phénomène avait fouillé l'homéopathie jusqu'à l'indiscrétion, mais il ne soufflait mot de cette découverte que, soixante ans plus tard, Samuel Hannemann devait rendre publique en se l'attribuant.
A la demande du colonel, il lui remit certaine potion purgative, en y joignant cette très sérieuse prescription :
— Vous en verserez avec précaution un quinze cent millionième de goutte par hectolitre d'eau et vous agiterez longtemps.
Au dire de ce dieu de la science, la fiole, qui était grosse comme un petit cure-dent, contenait assez de liquide pour que, chaque mois et pendant huit années, tout le régiment pût se régaler à ventre déboutonné.
De retour au logis, le colonel avait posé la fiole sur une table.
Son fils Tom, âgé de trois ans, la trouva et, — v'ian! d'un seul coupl! — avala ces huit années de potion mensuelle pour tout un régiment.
Grands dieux!!!
A cette vue, un horrible cri d'effroi fut poussé par monsieur le colonel et madame la colonelle. On courut à la hâte chercher l'illustre praticien qui arriva encore assez à temps pour dire :
— Il est perdu !
— Mais, docteur, voyez donc comme il a toujours bonne mine.
— C'est possible : mais, dans cinq minutes, dans une heure, peut-être demain, il vous mourra entre les doigts.
Et le docteur, qui tenait à se conserver la clientèle de cette famille en lui inspirant confiance dans son savoir, se retira en ajoutant :
— D'un instant à l'autre, je vous garantis la catastrophe.
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Donc les parents résignés s'attendirent à un malheur.
Aussi, quand le petit imprudent eut ses dix ans, le général... (après quatre années de guerre pendant lesquelles il renouvela cinq fois son régiment, le colonel venait enfin d'être nommé général à la suite d'une soirée intime à la Cour où il avait accompagné sur l'épinette une princesse du sang qui chantait un lai d'amour)... le général dit à sa femme :
— A quoi bon perdre notre argent à donner de l'instruction à Tom, qui, d'un instant à l'autre, va nous mourir entre les doigts? Mieux vaut nous mettre en frais pour Junior, l'unique espoir de notre nom.
A. douze ans, le pauvre Tom hérita de son parrain, qui, du fond des Indes, lui léguait une douzaine de millions dont les intérêts devaient s'accumuler intacts jusqu'à la majorité du filleul.
Dès ce moment, les souliers de Tom acquirent un prix fort apprécié de ceux qui, après sa mort prochaine, comptaient les chausser.
Il était si bel et bien condamné que son père ne crut pas faire un vœu impie en disant un beau matin :
— Dès que le trépas de Tom nous fera ses héritiers, je donne ma démission pour aller planter mes choux dans quelque magnifique château avec prés, bois...
— Et un joli moulin, ajouta la mère.
Huit jours avant la majorité de leur enfant, et sans avoir joui du moindre château ni du plus mince moulin, le colonel et sa femme s'éteignirent pleins de bouderie contrôleur fils qui traînait toujours.
Quand vint l'heure du mariage, Tom s'écria : — A quoi bon faire une veuve ?
Et il se pelotonna dans ce célibat si doux pour l'homme millionnaire.
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Junior, que le futur héritage attendait, fit un mariage des plus riches. Il n'apportait que sa modeste part de cadet, mais il avait de si belles espérances ! ! !
Vingt-cinq ans après, Junior, de tout cet avenir magnifique qui lui souriait au jour des noces, n'avait réalisé que sept filles qui menaient grand risque de mourir vierges faute d'une dot ; — car les époux Junior, dans l'espérance d'avoir bientôt la douleur de perdre Tom, avaient cru devoir croquer leur propre patrimoine.
Ils faisaient un petit ménage d'enfer; — d'heure en heure, depuis le premier jour, — madame ne cessait de reprocher à Junior la santé de son frère. Sans ce fallacieux trébuchet de l'héritage, disait la bonne dame, elle aurait jadis épousé l'homme qu'elle aimait, eî, aujourd'hui, l'avenir de ses enfants ne serait pas compromis par la mauvaise foi d'un homme qui paraissait avoir été bâti par les Romains.
Toutes ces querelles finissaient, à la vérité, par un : « Patientons », mais elles se rallumaient à la moindre échéance.
Bref, de Patientons en Patientons, les époux Junior moururent, à leur tour, le nez au vent et sans avoir entrevu]la terre promise.
Quant à Tom, il jouissait toujours de son reste, bien dorloté par ses maîtresses et ses domestiques, tous avides de voir leurs noms inscrits sur le testament du vieux garçon.
Le jour où il constitua une dot de cent mille francs à chacune de ses sept nièces, elles trouvèrent immédiatement sept maris de bonne volonté qui se dirent :
— Cent mille francs de dot, c'est peu ; mais ma future a un oncle si riche ! ! I
Et toujours comptant sur les souliers du mort, les sept couples se mirent à faire bon nombre d'arrière-petits-neveux qui, eux aussi, multiplièrent à tel point que Tom, à quatre-vingt-deux ans, comptait 123 neveux, qui tous, hargneux et rapaces, lui tendaient leurs 1,230 doigts crochus.
A quatre-vingt-seize ans, l'oncle avait déjà enterré
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deux générations de ses arrière-petits-neveux, qui, les uns à la file des autres, étaient tombés au grand trou, après avoir, nouveaux Tantale, vingt fois cru atteindre ces millions qui leur paraissaient si proches.
Une troisième meute, plus nombreuse et aussi âpre à la curée, avait donc repris la piste. Dans toutes ces mains, — qui se fermaient en poings par derrière, mais qui s'ouvraient suppliantes et bien creuses devant lui. — Tom entassait en vain les cadeaux et l'argent ; il n'en était pas moins pour eux un voleur qui leur payait à peine les intérêts d'une somme dérobée.
A cent deux ans, le vieillard tomba tout à coup gravement malade.
Enfin, la crise si longtemps attendue d'un instant à l'autre, se déclarait ! ! !
L'illustre docteur avait prédit juste ! 1 !
Tom allait payer son imprudence ! ! !
Ils allaient donc enfin avoir l'assiette au beurre I !!
Malheureusement, tous les héritiers furent paraysés par une si douce émotion que pas un d'eux [i*eut l'idée de lui envoyer du secours. Aussi, par
l'absence de soins, la maladie ne se trouvant pas encouragée, bouda et disparut.
Comprenant qu'ils avaient fait une fausse manœuvre qui pouvait leur attirer la rancune de l'oncle, les neveux accoururent alors chauds d'affection et de tendresse pour le convalescent.
Les rôles étaient changés.
Ce fut un steeple-chase au dévouement pour arriver premier sur le testament.
A son tour, le vieillard fut choyé, nourri, hébergé, fourni de tout pendant les vingt dernières années de sa vie. Durant cette longue période, on ne lui laissa pas le temps de porter sa main à sa poche. Il n'eut l'occasion de dépenser qu'un unique sou, — pour passer un pont, — et encore chacun de ses 534 neveux de la troisième génération vint, le lendemain, lui dire avec un ton de doux reproche :
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas demandé?
Vous comprenez les immenses économies que Tom, ainsi défrayé de toutes dépenses, devait avoir laissées à ses héritiers quand, à l'âge de cent vingt-deux ans, il se décida enfin à mourir.
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Tous sautèrent sur le testament.
Il ne contenait que ces seules lignes :
« Je remercie mes neveux de l'amour et du » dévouement dont ils ont entouré, sur la fm de sa » vie, un pauvre vieillard resté sans ressources. » La Providence les récompensera de la délicate n et discrète générosité avec laquelle ils m'ont » secouru depuis l'époque de cette maladie qui » me fut causée par la nouvelle de la fuite du » banquier auquel j'avais confié toute ma for- » tune. »
Le testament disait la vérité.
Depuis vingt ans, les fameux souliers du mort n'avaient plus de semelles.
O ROMAN ïliOP BIEN ECRIT
M. et madame Lambourde! ont entendu tant vanter le roman du Capitaine Fracasse qu'ils se sont fait d'avance une fête de consacrer la soirée du dimanche à cette lecture.
A l'heure dite, les époux s'installent près du fbU, et monsieur se prépare à lire à haute voix.
Madame. — Dis donc, chéri, c'est un'peu leste, n'est-ce pas?
Lambourdet. — Je l'ignore ; tout ce qu'on m'a dit, c'est que cet ouvrage est remarquable par ses descriptions; de loin en loin les personnages lâchent deux mots, puis on se remet bien vite à décrire.
Madame. — Alors, c'est dans le genre de notre Guide en Italie.
Lambourdet, qui ne veut pas cont7'edire sa femme. — Précisément.
Madame. — Maintenant, je t'écoute.
Lambourdet, lisant :