LA MORT D'UN GRAND 'ARTISTE
Il y avait, ce jour-là, grande fête, à Bougival, chez Forcade, le rédacteur financier dont M. de Rothschild était le Mécène.
Plusieurs bandes d'invités, venues chacune de son côté, devaient se réunir en un pantagruélique repas, préparé par les soins et sous la surveillance
du baron Brisse, cet audacieux qui osa plus tard se poser en professeur de gastronomie, et qui était alors directeur de je ne sais plus quel cercle parisien.
Bien avant l'arrivée des convives, le baron était accouru avec Barbier, le chef cuisinier de son cercle, un homme de génie! pour mettre en œuvre la préparation des nombreuses et fort appétissantes victuailles que, le matin, il avait été acheter aux Halles de Paris.
De la partie devait être le célèbre sculpteur Pradier qu'on attendait avec toute sa société.
La compagnie dePradier se composait de mademoiselle Pradier, avec sa gouvernante; de Lequesne, élève favori du maître; de madame Claude Vignon et de Mermet le compositeur dont un de ses confrères devait dire plus tard :
— Pas de chance, ce pauvre Mermet ! Il fait répéter sa Jeanne d'Arc. La salle de l'Opéra brûle... et on ne sauve qu'une chose... sa partition!!! Ce n'est vraiment pas avoir de chance !
Revenons à la partie de campagne.
La barrière dépassée, Pradier, laissant sa société continuer la route en voiture, était descendu avec
Mermet pour suivre le bord de l'eau, à pied, jusqu'à Bougival.
Trois jours auparavant, le célèbre artiste, forcé d'assister à une réception officielle, avait eu la malheureuse idée de calmer un accès de goutte en se plongeant les pieds dans un bain d'eau glacée. Il se trouvait donc être déjà un peu indisposé au début de celte promenade, le long de l'eau, qu'il allait faire sous un soleil brûlant.
Quand les promeneurs eurent rejoint leur société qui les avait attendus à l'entrée de Bougival, on se présenta chez Forcade.
On était tellement en avance sur les autres bandes d'invités que le maître de maison, qui venait à peine d'installer le baron Brisse et son second, Barbier, devant les fourneaux, n'avait pas eu encore le temps de s'habiller.
— Mène les voir la machine de Marly, cria-t-il à Mermet des profondeurs d'une chemise qu'il était entrain de passer.
Au moment de partir, Pradier, qui ne se sentait pas bien, demanda à attendre le retour des siens, assis à l'ombre, dans le jardin.
Ils n'étaient pas encore à deux cents mètres de la maison de Forcade qu'un domestique les rejoignait tout haletant pour leur annoncer que Pradier ve-
80 LKS BKlISliS YRAIKS
liait d'être pris d'un mal subit et si grave qu'il paraissait être en danger de mort.
Le malade avait été transporté sur le lit do Forcade et un docteur du pays, appelé à la hâte, déclara que, soit par suite d'insolation, soit à cause d'une goutte remontée, le cas lui paraissait tellement sérieux qu'il réclamait une consultation de plusieurs médecins.
Immédiatement un exprès fut envoyé à Paris pour en ramener deux docteurs connus du malade.
Cependant les autres invités arrivaient en foule, et la maison s'emplissait de gens qui, entrés tout pleins de gaieté, devenaient subitement mornes à la triste nouvelle.
Il faut croire que la sinistre vérité n'était pas descendue dans la cuisine en sous-sol, car, au milieu de ce lugubre silence, on entendait, sortant par un soupirail, la voix du chef Barbier, qui criait à tue-tête :
— Monsieur Brisse, apportez les petits pois?... Baron, fouettez la mayonnaise... Mouillez la sauce Soubise.
Quand il connut le malheur, le baron Brisse, pris entre la douleur que lui inspirait la situation et les devoirs de la gastronomie, voyageait sans cesse de la chambre du malade à la cuisine, sans
savoir encore à quoi se résoudre, car, bientôt, Barbier, qu'il n'avait pas averti, demandait à plein gosier :
— Faut-il parer les côtelettes?
On venait de saigner Pradier qui râlait quand, tout à coup, à la porte de la rue, dix voix joyeuses éclatèrent en plan, rataplan qui battaient aux champs, en même temps que la sonnette d'entrée exécutait un formidable carillon.
C'était Lireux, escorté d'amis, qui venait emprunter un jambon ! ! !
Voisin de Forcade, l'ex-directeur tant fantaisiste de rodéon habitait alors à Bougival la maison qu'il avait baptisée du nom de Modeste- Asile.
Envahi par un flot de camarades inattendus, il arrivait, suivi de tout son monde, pour demander à Forcade de renforcer d'un jambon son gardemanger qui ne pouvait plus suffire à cette augmentation de convives.
C'était en vérité un bien singulier homme que Lireux!
Il n'eût pas tiré quarante sous de sa poche pour vous empêcher de mourir de faim et, pourtant, il pratiquait l'hospitalité sur une échelle qui rédui-
sait celle de Jacob aux proportions da plus simple escabeau.
On venait pour lui rendre une visite de quelques heures et, au bout de quatre mois, on n'était pas encore parti de chez cet hôte qui s'était ingénié à vous rendre complètement heureux... si vous n'étiez pas pianiste.
Je ne prétends pas dire que Lireux n'avait pas de piano chez lui. Bien au contraire, il en possédait un superbe, vrai chef-d'œuvre sortant des ateliers d'Erard. Seulement il avait une façon à lui de comprendre l'usage de cet instrument de musique qui déroutait complètement les pianistes. Après en avoir arraché et jeté sur la berge ce qu'il appelait les entrailles, il affirmait que rien n'était plus commode pour bien y étendre des pantalons que le ventre vidé d'un piano.
— Surtout un piano d'Erard 1 ajoutait-il, car, lié avec le fabricant fameux, il tenait à lui faire une réclame.
Donc, un surcroît de mangeurs lui étant arrivé, Lireux, en voisin qui se savait homme à rendre la pareille, venait, comme nous l'avons dit, emprunter un jambon ou autres vivres à Forcade au moment même de l'agonie de Pradier.
Il est inutile de dire que les plan-rataplan cessèrent dès qu'on sut la nouvelle.
Les deux amphitryons s'entendirent vite.
Il fut convenu que Lireux emmènerait à Modeste-Asile les invités de Forcade, moyennant quoi il aurait le droit d'emporter le dîner préparé par le baron Brisse.
A l'exception de ceux que l'intimité attachait au chevet du mourant, les deux sociétés fusionnèrent et, immédiatement, eut lieu le déménagement du dîner auquel chacun mit la main.
Cela fit événement dans Bougival !
Les naturels de la localité ouvraient des yeux surpris en présence d'une procession de vingt individus qui, à pas lents pour ne pas renverser les sauces, défilaient en portant poulet, gigot, me-* Ion, aloyau, poisson, légumes, crèmes, pyramides de fruits, de gâteaux, de conserves»
Il y en eut pour toutes les mains.
La marche était ouverte par Ponsard qui, je crois, portait le poisson.
Quelqu'un avait imaginé de dire tout haut que c'était un dîner qu'on portait chez le curé et, bientôt, le pays se le répétait.
— Et, maintenant, les amis, rions, chantons,
amusons-nous! cria Lireuxen refermant avec une précipitation fébrile la grille derrière le dernier plat entré dans Modeste- Asile.
Ne croyez pas à du cynisme de la part de Lireux prononçant ces paroles. La mort lui inspirait une peur profonde et il parlait, ce jour-là, en homme qui voulait étourdir l'épouvante qu'il rapportait de chez Forcade. Dans le geste violent avec lequel il poussa la grille, il y avait plutôt un empressement effaré à fermer la route à la mort qui aurait pu le suivre.
Quel que fût le sentiment qui avait fait parler Lireux, son joyeux programme fut suivi, car on chanta et on s'amusa fort.
Le succès de la soirée fut pour Ponsard.
Ponsard est mort sans jamais avoir été bien connu. Presque toujours retiré au fond du Dauphiné, il eut le tort de ne pas paraître assez sur le trottoir parisien, de sorte que le public le crut toujours raide et majestueux derrière ses ronflants alexandrins.
Ceux-là seuls qui ont vécu à ses côtés savent combien, dans l'intimité, il était charmant d'entrain, de gaieté et même, disons le mot, de cette gaminerie qui vous désopile la rate avec de bonnes grosses et volontaires bêtises.
UN DINER A LA CAMPASNn:
Les gens qui se le sont imaginé toujours huche gravement sur le plus altier pic du Parnasse vont donc être bien étonnés en lisant cette fort inédite chanson de Ponsard, dont l'abracadabrante poésie peut leur être affirmée authentique par ceux qui ont bien connu le poète :
Quand revient la belle saison, Tout est en fleurs dans la nature.
Les haricots, fils du Printemps, Répandent leurs plus doux parfums.
Alors la timide aubépine, En se penchant vers les notaires, Leur dit au momeat des bains froids :
Ne t'y mets pas, si tu transpires.
Etant répété que le ton fait la chanson, on ne saurait croire quelle énorme hilarité excitait Ponsard chaque fois que, tout sérieux, il chantait sa romance, en trois couplets, dont la musique, s'il m'en souvient, était de Mermet.
On en riait encore, ce soir-là, au dîner de Modeste-Asile quand quelqu'un accourut annoncer que Pradier venait de rendre le dernier soupir.
Chacun se rappelle le procès suivant : Une jeune femme, abandonnée par un séducteur qui l'avait rendue mère, attend l'homme au passage, le revolver au poing, et lui loge une balle dans le dos. — Elle passe en justice et elle est acquittée.
Le ménage Rocamir a suivi avec intérêt le compte rendu du procès dans le journal. Le jour où il relate l'acquittement, madame Rocamir part, tout à coup, comme un fusil au repos, en s'écriant :
— Oh! comme je comprends bien, moi, qu'on tire des coups de revolver sur les hommes !
Monsieur. — Qu'on en tire... tous les combien?
Madame. — A chaque instant... et dans le tas, car tous, tant que vous êtes, les hommes, vous valez si peu qu'on n'a pas à craindre d'attraper un innocent... Oh! oui, je comprends que les femmes se fassent justice quand je vois la façon dégoûtante dont les tribunaux se conduisent.
Monsieur. — Ah! çà, qu'aurais-tu donc voulu?
Madame. — Une condamnation, parbleu!
Monsieur. — Diantre ! il est heureux que l'accusée n'ait pas eu affaire à toi.
Madame. — Est-ce que je vous parle de cette pauvre chère demoiselle ?... Me prenez-vous pour une idiote?... Je parle de l'homme.
Monsieur. — Ah ! c'est lui que tu aurais condamné... lui, le blessé!
Madame. — Sans doute. {Avec colère.) Comment, voilà un monsieur qui voit une fille sage, il la perd, il lui fait un bébé, puis, non content de cela, il s'amuse à recevoir des balles dans le dos... exprès pour faire avoir des désagréments à la jeune Tpersonne {se croisant les bras avec fureur)... Et vous voulez qu'il ne lui soit rien fait à ce monsieur-là ! ! {Avec douleur.) Tenez, Rocamir, vous me brisez le cœur, en osant le soutenir.
Monsieur. — Mais non, mais non, Louloute, je ne le soutiens pas.. Je n'en ai pas soufflé un mot.
Madame. — Oui, mais je l'ai lu dans vos yeux. {Reprenant sa colère.) Voyez-vous ! moi, président du tribunal, je n'aurais pas pris de mitaines pour dire à votre monsieur : « Ah ! on vous confie des jeunes filles et vous vous conduisez comme cela?... Je veux qu'il vous en cuise ! » Et v'ian, je lui en aurais flanqué pour vingt ans à regarder les femmes à travers les barreaux d'une prison. {S'arrêtant.) Est-ce que vous dormez?
Monsieur. — Pas le moins du monde.
Madame. — Alors pourquoi fermez-vous les yeux ?
Monsieur. — Pour que tu ne lises pas dedans.
Madame. — Oh ! c'est bien inutile, allez ! Je sais trop d'avance ce que vous auriez dit si vous aviez été président... Je vous vois d'ici vous redresser sur votre siège pour vous écrier : « Ah ! mon gaillard ! » et vos yeux pétilleraient de luxure. {Avec un soupir de contentement.) Heureusement qu'on n'en est pas encore à vous confier un tribunal... Ce serait du propre !
Monsieur, secouant la tête. — Voilà qui te trompe, car c'est un état que je n'aurais pas aimé.
Madame. — Il est pourtant bien facile. Il n'y a
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qu'à causer avec les accusés et les témoins... Vous, justement, qui êtes curieux, vous seriez là comme le poisson dans l'eau... à poser un tas de questions... Tenez, je suis certaine qu'à ce monsieur qui, en plus de ses balles dans le dos, a encore 80,000 francs de rente, vous auriez demandé s'il a confiance dans le trois pour cent amortissable (reprenant sa colère), car il a 80,000 de rente, ce monsieur !... Si ce n'est pas une honte de penser qu'il ne donnait à la pauvrette que cinq cents francs par mois 1
Monsieur. — Oui, d'abord... Mais, plus tard, rien que trois cents.
Madame. — Vous en êtes certain?
Monsieur. — D'autant plus certain que j'ai remarqué ce chifi're, parce qu'il est celui que je t'alloue tous les mois pour ta toilette.
Madame, indignée. — Comment, il ne lui donnait que trois cents francs par mois !!! mais il voulait donc qu'elle allât toute nue !!!
Monsieur. — Mais il me semble que toi, qui n'as que pareille somme, tu es loin d'aller toute nue.
Madame, sans répondre à l'obseroation. — El le défenseur n'a pas appuyé là-dessus!... Et vous dites que c'est un prince du barreau!... Merci,
on attrape la réputation à bon marché dans ce métier-là I
Monsieur. — Tout ce que tu voudras ; mais il n'en a pas moins obtenu l'acquittement.
Madame. — Je ne dis pas non... mais son succès eût été plus vif... et toutes les dames de l'audience eussent été pour lui... s'il avait dit aux jurés : « Messieurs, ce garçon-là est un tel grigou qu'il ne lui donnait que 300 francs. »
Monsieur. — Ah çà! dis donc, toi, avec ton grigou, tu as l'air de jeter des pierres dans mon jardin.
Madame, sans répondre. — Et, aussitôt, j'aurais ajouté : Comptons un peu, messieurs les jurés... Pour qu'une femme soit non pas de mise exagérée, mais à peu près convenable, que lui fautil?... Au moins un chapeau par mois. Je sais qu'il est des femmes auxquelles il en faut jusqu'à cinq ; mais la nôtre est simple, modeste, ne suivant les modes que de loin, regardant à induire son époux en folles dépenses... Nous disons donc un seul chapeau. Mais, comme il doit durer tout un mois, il faut le prendre en conséquence, c'est-à-dire ne pas aller à la camelote... car rien n'est plus cher que le bon marché... Or, le tribunal et MM. les
jurés savent tous que, chez une bonne faiseuse, le moindre chapeau est de cent francs.
Monsieur, tressautant, — Bigre ! alors tout garni de truffes ?
Madame, continuant. — Reste 200 francs dont nous déduirons 40 francs pour la lingerie, 20 francs pour le coiffeur, 15 francs pour la blanchisseuse, 20 francs pour les faux cheveux et 6 francs pour les omnibus du mois.
Monsieur. — Il me semble qu'un chapeau de 100 francs pour les omnibus, c'est...
Madame, l'interrompant pour poursuivre la défense de l'accusée. — Donc, messieurs les jurés, il ne nous reste plus que 99 francs. Mais nous avons dit que c'était une femme modeste et économe. Elle attendra donc, pour sa robe, l'annonce dans les journaux des grands magasins : vente exceptionnelle A PRIX réduit. Costume en faille, trois pièces ; les mêmes de 380 francs pour 1 fr. 70 c. Elle courra aussitôt pour profiter de l'occasion, mais, à son arrivée, le dernier costume à 1 fr. 70 c. vient d'être vendu, ceux qu'on a encore sont tous à 98 fr. 90 c. Elle est donc forcée d'en prendre un... En sortant du magasin, elle donne deux sous à un pauvre, ce qui complète les 300 francs de la pension.
Monsieur. — Oui, mais elle est habillée.
Madame, sèchement. — Et les bottines ???
Monsieur. — C'est vrai, je les oubliais... Au fond, il y a progrès. Tout à l'heure, tu disais qu'avec 300 francs on allait toute nue... A présent, on n'est l»lus que pieds nus.
Madame, criant la péroraison de sa défense de l'accusée. — Vous voyez donc bien, messieurs les jurés, que celui qui ne donne, par mois, à une femme que 300 francs pour sa toilette n'est qu'un pingre {$' animant), un avare, un crasseux !!!
Monsieur, froissé. — Dis donc, toi, dis donc... tu m'arranges bien !
Madame, poursuivant, — Oui, un crasseux qui expose la pauvre créature à marcher pieds nus... ou à faire des dettes.
Monsieur, se mettant à rire. — Ah! bon ! j'y suisl tu aurais mieux fait de me dire tout de suite, au lieu de faire l'avocat, que tu avais une carotte à me tirer.
Madame. — On ne peut rien te cacher, mon loup, tu devines tout. {Sortant un papier de sa poche.) Tiens, c'est la note de ma cordonnière...