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LA LECTURE EST INDISPENSABLE AU PEUPLE

Il serait superflu de s'engager ici dans une dissertation à perte de vue sur la nécessité de la lecture, de cet aliment aussi indispensable

à la vie intellectuelle que peut l'être la nourriture animale à la vie physique.

C'est là un de ces sujets qui ne sont plus guère susceptibles de controverse.

La lecture — on nous l'a répété mille fois — est devenue plus que jamais un besoin de notre époque.

L'esprit comme le corps doit être nourri et fortifié, et si nous ne voulons point, nous, peuple canadien-français, être écrasé par la comparaison avec les autres nationalités qui ne reculent devant aucun sacrifice pour propager et vulgariser l'instruction, il nous faut lire, il nous faut multiplier les sources auxquelles nous pourrons puiser ce qui nous manque.

" Je voudrais voir, a écrit un publiciste français qui s'est vivement préoccu]ié de la question ouvrière, je voudrais voir l'ouvrier aimer les bons livres ; pour apprendre à les aimer, il faut nécessairement un certain effort de l'esprit, qui peut coûter dans le commencement, mais dont on est bien récompensé par le plaisir qu'on goûte lorsqu'on s'est familiarisé aveceux

" Eclairé par de bonnes lectures, l'ouvrier des champs verrait les choses sous leur véritable jour. Les plaisirs artificiels lui paraîtraient bien fades, au prix de ceux que donnent une vie laborieuse et une conscience pure.

" Il apprendrait à n'estimer que les vraies richesses, les richesses du cœur, lorsqu'il verrait dans de bons ouvrages d'histoire, Phocion tirant lui-même de l'eau de son puits au moment où il refuse l'or d'Alexandre, Cléanthe pas?aut la nuit à travailler pour une boulangère, Philo]iœmen fendant du bois dans une cuisine. Curius sarclant son jardin. Cincinnatus quittant sa charrue pour aller à la tête des armées sauver sa patrie, et disant à sa femme : " Ah ! ma chère Racilie, je crains bien que nos champs ne soient mal cultivés cette année."

" Répandre ainsi dans les esprits un baume consolateur, calmer la fièvre inquiète qui les dévore, et donner aux loisirs un emploi aussi agréable que fructueux, tel sera le bienfait des bonnes lectures. Ce bienfait est-il si peu de chose ? "

Qu'on ne dise pas, écrit M. Barrau, dans son excellent ouvrage, Conseils aux ouvriers, qu'on ne dise pas que la masse du peuple n'est pas susceptible ou digne d'être éclairée.

" Je plains les détracteurs de ce peuple de ne pas comprendre que, plus la vie de ces hommes est matériellement pénible, plus il est juste de l'adoucir à l'aide des jouissances intellectuelles, et d'imiter en quelque sorte la nature, qui i:)rodigue les fleurs brillantes du genêt et de l'ajonc sur les landes infertiles, afin que les plus pauvres campagnes aient, comme les plus riches, leur éclat et leurs parfums. Oui, je voudrais populariser le gotit de l'étude, je voudrais que dans cha-

que chaumière, dans chaque mansarde, il y eut une tablette chargée de bons livres.

" Depuis quelque temps, on se préoccupe sans cesse d'augmenter le bien-être matériel des classes laborieuses ; certes, dit M. Barrau, j'applaudis de toute mon âme à une telle pensée ; aux tentatives de tant de généreux amis de l'humanité, j'unis aussi mes faibles efforts ; mais le progrès du bien-être matériel a ses dangers, que peut seul neutraliser un progrès analogue dans l'ordre intellectuel. Il serait hors de propos de m'étendre sur ce sujet; il me suffira de dire que c'est en donnant l'aliment à la pensée, en s'accoutumant à aim^r autre chose que ce qui est matériel, que la société humaine peut impunément s'avancer dans les voies du bien-être physique."

J'ajouterai que le temps est passé où prévalait ce préjugé trop général que les jouissances de la pensée étaient réservées à un petit nombre de personnes. On reconnaît au contraire aujourd'hui que l'intelligence de ce qui est bon et de ce qui est beau est rarement refusée à ceux en qui la volonté de sentir et de comprendre est la seconde nature. Il est donc possible, il est même facile aux ouvriers de se mettre en état de lire avec plaisir et avec fruit, et, du moment où ils auront contracté l'habitude d'employer ainsi leurs loisirs, ils auront, pour arriver au perfectionnement

moral et même au bien-être matériel une belle chance de plus.

C'est à peu près la même pensée qu'exprimait tout récemment à la conférence internationale de Berlin l'un des plus grands esprits de ce temps, M. Jules Simon, délégué de la France. Si l'on veut améliorer le sort des classes ouvrières, disait-il, l'important, l'essentiel, c'est de former, de développer, d'éclairer l'esprit et le cœur de l'ouvrier et de fortifier en lui le sentiment du devoir.

CE QUE l'État doit aux classes populaires

Les économistes européens — je me hâte de le dire — n'ont pas été les seuls à se pénétrer de l'importance ou même de la nécessité de la diffusion de l'instruction parmi les classes populaires.

Emettre la prétention contraire serait tout simplement nier le grand et patriotique mouvement qui vient d'être inauguré avec un si éclatant succès par l'administration Mercier, et qui a reçu la haute sanction des autorités religieuses du pays : je veux parler de l'établissement des écoles gratuites du soir.

Ce mouvement n'a reçu, il est vrai, qu'en ces derniers temps, la réalisation si ardemment souhaitée par les véritables amis du peuple, mais il germait déjà depuis dix ans dans la pensée du premier-ministre de la province de Québec.

Déjà, en effet, l'on se lamentait, à cette époque, sur la situation faite aux classes populaires, l'on s'apitoyait sur l'espèce de délaissement dont elles étaient l'objet dans la distribution du pain intellectuel. C'est à ce moment que l'honorable M. Mercier, élevant la voix et s'adressant aux législateurs réunis dans l'Assemblée législative, n'hésita pas à déclarer que l'Etat s'était montré assez bon prince vis-à-vis de toutes les autres classes de la société, pour se préoccuper désormais de l'homme du peuple, de l'ouvrier.

Cette page du discours de l'honorable M- Mercier a naturellement sa place ici. Elle démontre plus éloquemment que je ne saurais le faire que nos hommes publics s'inquiétaient déjà, il y a près de dix ans, d'améliorer la condition intellectuelle des classes populaires, et qu'il leur tardait de s'acquitter envers elles d'un devoir, d'un acte de justice dont les événements avaient empêché jusque-là l'accomplissement.

" Le peuple ^, disait Thonorable M. Mercier, c'est l'ouvrier ; c'est lui qui fait le pain, l'étoffe de nos habits, qui bâtit nos demeures, les embellit, les orne de ces mille choses qui les rendent à la fois commodes et agréables ; demeures dans lesquelles nous goûtons les plaisirs de la vie, si difficiles à gagner et si faciles à perdre ; c'est l'ouvrier qui fabrique l'horloge qui nous rappelle que le temps s'enfuit en nous laissant le regret du passé et quelquefois l'amertume du présent ; c'est lui qui fait nos temples où nous allons invoquer la divinité et la prier de l^énir nos travaux et nos joies, d'adoucir nos chagrins : c'est "l'ouvrier " enfin qui confectionne les berceaux dans lesquels le doux chant de la mère endort l'enfant quand le soir est venu ; c'est lui qui orne nos cimetières où tout, grands et petits, riches ou pauvres, nous allons dormir du dernier sommeil. Voilà " le peuple " messieurs ; saluons-le avec respect, il travaille pour nous tous ; soulageons son fardeau, car il est lourd quelquefois à porter

*' Mais cet ouvrier, M. le président, qui travaille et qui peine pour améliorer son sort et donner du pain à ses enfants ; cet ouvrier, type du citoyen honnête, qu'avons-nous fait, que faisons-nous pour lui dans ce pays ? Rien ! avouons-le à notre honte ; nous n'avons rien fait et nous ne faisons rien pour lui. Et il est là, ployant sous le poids de son labeur,

1 — Ce discours fut prononcé à l'Asseuibli^e législative de Québec le 17 juin If^f^I.

et il attend, impassible comme le juste, calme comme la force dont il est l'emblème.

" Que pouvons-nous, que devons-nous faire pour lui? Lui ouvrir les portes du temple de l'instruction ; l'initier à nos travaux, lui faire partager notre vie intellectuelle, lui tendre la main comme un frère, essuyer la sueur qui perle de son front et lui dire : courage, ami, voici des écoles spéciales et pratiques dans lesquelles tes enfants vont apprendre que ton métier est une noble profession.

■' Nous avons donné des millions pour les chemins de fer et les canaux ; l'ouvrier a payé sa large part des taxes nécessaires à ces immenses constructions. Sou tour est venu ; que l'Etat lui donne des écoles comme l'Europe en possède ; des écoles dans lesquelles les jeunes gens apprennent un métier, en même temps qu'ils apprennent les sciences indispensables dans ce siècle de lumière et de progrès "

Le tour de l'homme du peuple est venu ! C'est aussi notre sentiment et c'est précisément parce que nous sommes pénétrés de cette vérité que nous réclamons aujourd'hui avec les écoles du soir que le gouvernement actuel lui a si libéralement octroyées la création de bibliothèques gratuites qui en sont le corollaire obligatoire.

LE RÔLE MORALISATEUR DE l'ÉCOLE ET DE LA BIBLIOTHÈQUE

Dans une récente et magnifique démonstration dont personne, je crois, n'a encore perdu le souvenir ^, l'un des membres du cabinet de Québec, l'honorable M, Charles Langelier, secrétaire de la province, a développé avec beaucoup de force, dans une harangue dont la presse s'est déjà emparée, l'idée que je cherche à faire prévaloir ici : la nécessité de répandre l'instruction par tous les moyens avouables.

Il est vrai que dans sa harangue le secrétaire de la province a eu plus particulièrement en vue les écoles gratuites du soir, mais comme ses judicieuses réflexions peuvent s'appliquer avec nom moins de vérité à la bibliothèque gratuite, je m'en empare et je les cite in extenso :

" Il y a, dit-il, dans l'établissement de ces écoles gratuites du soir une idée nouvelle et

1 — Cette iinposHiitc dénumstriition a eu liou le 0 novembre dernier, à l'Académie de Musique de Québec. Elle était motivée par l'inauguration des écoles du soir.

généreuse, procédant de certains motifs qui m'ont vivement frappé. C'est d'abord le rôle moralisateur de l'école bien entendue, de l'école telle qu'elle doit être. Plus vous instruisez le jieuple, plus vous ouvrez et vous éclairez son intelligence ; plus vous faites surgir et développez en-même temps le sentiment de sa dignité et cette légitime fierté qui le retiennent dans la voie droite et l'empêchent de choir au premier obstacle.

" On a beau dire, l'ignorance est toujours une infériorité, et le savoir une grande force morale, une protection contre les défaillances. Que de fautes, que de crimes même, qui peuvent conduire jusque devant les cours d'assises, flétrir toute une existence, briser et déshonorer toute une famille, ne proviennent que de l'ignorance des droits que l'on peut exercer, ou d'une fausse notion des devoirs que l'on a à remplir! Combien de malheureux se sont laissés entraîner sur la pente du crime et ont fait des chutes irréparables, uniquement parce qu'ils n'avaient pas conscience de la responsabilité terrible qu'ils assumaient en commettant telle ou telle action, parce qu'ils n'avaient pas entrevu toutes les conséquences que leur acte pouvait faire peser sur eux !

" Vous avez en ce moment, dans presque tous les pays, le spectacle de ces grèves regrettables, — heureusement elles n'existent point chez nous — qui paralysent le commerce et l'industrie, qui apportent la souffrance, la gêne, la ruine chez l'ouvrier et le patron; qui font asseoir au foyer naguère

souriant, la faim, les larmes et le deuil. Et pourquoi ? Parce que l'on semble avoir une fausse notion, une idée inexacte des droits à exercer, des devoirs à remplir. Sans doute que ces associations ouvrières sont bonnes et légitimes, quand elles savent se maintenir dans une juste limite, quand elles comprennent et admettent que la liberté des uns finit et doit s'arrêter là où commence le droit des autres. Mais disons-le, ce qu'il y a de regrettable, ce sont les excès, les envahissements, les menaces et les violences. Et d'où viennent ces écarts? Je ne saurais trop le répéter, ils proviennent de la fausse notion que l'on a de ses droits et de ses devoirs. Or, en fréquentant ces classes du soir,, l'ouvrier, le travailleur — qui, après tout, est le cœur même de la nation, qui fait sa richesse et sa grandeur dans les champs ou dans l'atelier, — l'ouvrier, le travailleur se met en mesure d'étudier ces grandes questions si intéressantes, si vitales du travail et du capital ; il acquiert le pouvoir de se renseigner aux sources mêmes du savoir — car il y a eu de belles et de grandes pages d'écrites sur ce sujet. Il apprend à tracer sa voie dans le vrai chemin, sur les hauteurs saines et éclairées de la justice, du droit, de la grande et large humanité. Au lieu de suivre les conseils des meneurs qui l'exploitent et vivent de sa faiblesse et des larmes de sa famille, il apprend à regarder les choses de plus haut et de plus loin, à prévoir et à éviter les conséquences, souvent irréparables, d'une déci-

sion prise à la hâte et sous l'empire d'une irritation passagère.

" En instruisant l'ouvrier, vous lui donnez, en outre, pour ses heures de loisir, pour ses soirées au foyer, i après le rude et vaillant labeur du jour, une saine et vivifiante récréation par la lecture en famille, qui le retient à la maison, qui fortifie les liens sacrés du foyer et le sauve souvent du cabaret, ce danger auquel tant de belles intelligences vont se heurter et se briser. L'ouvrier éclairé sur ses droits et ses devoirs comprendra que l'émancipation sociale si hautement préconisée par de prétendus amis des travailleurs consiste dans l'association des forces, par l'intelligent accord des deux grandes puissances productives : le capital et le travail ; par la solidarité, réalisée enfin, des intérêts. Et, comme l'a dit un grand écrivain, contre cette tendance libératrice, rien ne prévaudra, non rien ; car les victoires de Terreur et du mal, si multiples qu'elles soient, sont, après tout, passagères : il n'y a d'absolument invincible, que Fa justice et la vérité. Ah! que les ouvriers les connaissent donc, les deux grands ennemis de la famille. Je les dénonce, et je vais les nommer ; ce sont : la cupidité, en haut, et, en bas, la misère. Chacun pour soi ; telle est, en dehors de la famille, la maxime dominante. Pour mettre fin à cet esprit de méfiance, d'antagonisme qui existe entre l'ou-

1 — Parlant du livre, Jules Simon écrivait nnguèro •"|ue c'était le protecteur par excellence du foyer.

— lévrier et le patron, il suffirait aux uns et aux autres d'accepter ce grand précepte du Christ: " Aimez-vous les uns les autres." Le moyen de bien comprendre ce précepte, d'en apprécier toute la sagesse, c'est de s'intruire, et voilà pourquoi ces écoles du soir sont destinées à opérer tant de bien, en permettant à l'ouvrier d'ouvrir son intelligence, d'élever son âme et de comprendre sa mission dans la société."

LA BIBLIOTHÈQUE EST LE COMPLÉMENT INDIS- PENSABLE DE l'École

Que l'Etat, que le gouvernement Mercier ait accompli un grand acte de patriotisme, qu'il ait répondu à un besoin urgent en fondant les écoles du soir, il n'y a qu'une voix dans le pays pour le proclamer. Que ces mêmes écoles, quoique de récente création, aient déjà produit de bons résultats et qu'elles en promettent de plus merveilleux encore dans l'avenir, cela est également hors de doute. Je me permettrai toutefois d'exprimer l'opinion que tout ne finit pas à l'école et que les largesses du gouvernement risqueraient fort d'être dépensées en pure perte, si, au sortir de l'école, l'ouvrier, l'homme du peuple

devait s'en tenir là et fermer pour toujours ses livres.

L'école est utile, indispensable même.

Indispensable, parce qu'elle est le principe de toutes choses, qu'elle assouplit l'intelligence, qu'elle prépare la mémoire, qu'elle forme le goût.

C'est un prélude nécessaire, si l'on veut, et pourtant ce n'est encore que la clef qui servira à pénétrer dans un temple plus auguste, plus imposant et plus étendu : le savoir.

Par l'école, nous nous mettons en état de nous livrer à l'étude, d'apprendre d'une manière fructueuse, de raisonner même au besoin ce que l'on sait ou ce que l'on ressent, mais notre bagage de connaissances serait bien mince, bien modeste, si une fois en possession des notions rudimentaires l'on ne devait pas aller plus loin, si notre peuple devait être privé des moyens d'utiliser ou de faire fructifier les premières leçons reçues.

Or, ces moyens, quels sont-ils ? Il n'en est pas d'autres que la lecture, la lecture de livres appropriés au goût, aux aspirations et à la profession de chaque individu ; il n'en est pas d'autres que les bibliothèques gratuites où à toute heure du jour et jusque dans la soirée, l'ouvrier puisse aller décrocher du

rayon qu'on lui indique le volume qui l'intéressera en l'instruisant.

En un mot, la bibliothèque est le complément indispensable de l'école; l'une ne peut aller sans l'autre.

l'ouvrier canadien lit-il ?

Vous rencontrerez des gens qui vous disent avec une certaine apparence de conviction : Mais à quoi bon des bibliothèques ! Notre peuple ne lit point et ne fréquentera pas davantage vos salles de lecture, l^e travailleur, lorsqu'il a peiné toute une journée, pense, en rentrant à son foyer, à bien autre chose qu'à ouvrir un livre, qu'à feuilleter un bouquin. Ce sont des distractions, des divertissements d'une toute autre nature qui l'attirent. Le club, les réunions d'amis, la promenade et parfois une soirée au comptoir de l'aubergiste ont pour lui des attraits que vous ne sauriez remplacer et contre lesquels vous lutterez en vain.

Ce jugement est entaché d'une forte dose d'exagération, et l'on a le tort de vouloir le généraliser.

L'ouvrier canadien — on peut se l'avouer entre nous — ne lit pas autant que son congénère d'Europe et des Etats-Unis, mais cela tient moins à son indifférence, à son apathie qu'au défaut d'encouragement, qu'à l'absence totale de la plus petite salle de lecture et à l'absence aussi regrettable de bibliothèques populaires.

Mettez nos compatriotes dans les mêmes conditions que les travailleurs européens et américains, procurez-leur les mêmes avantages et les mêmes facilités, stimulez leur amour- propre par d'excellents conseils, et vous les amènerez insensiblement à se pénétrer de l'importance de l'instruction faite par les livres.

On dira qu'il existe déjà plusieurs bibliothèques dans nos villes et que l'homme du peuple ne les fréquente guère. Cette objection est toute puérile. Nous possédons déjà sans doute de bonnes et belles bibliothèques pourvues des collections les plus rares, des ouvrages les plus précieux, mais outre que ces bibliothèques ne sont point d'un accès facile, qu'elles se trouvent situées dans des milieux que l'ouvrier ne peut aisément visiter à cause des distances, ou même à cause des obligations relativement onéreuses auxquelles sont assujettis ceux qui vont les consulter, il y a

encore cette autre raison que la plupart de ces bibliothèques ne sont ouvertes au public que le jour et qu'elles ne détiennent point des livres qui soient à la portée des masses.

La prétention que notre peuple ne lira point, même en se trouvant placé dans des conditions exceptionnellement favorables, n'est pas plus sérieuse que celle qui vient d'être réfutée.

Disons d'abord que c'est une erreur trop généralement répandue que notre peuple n'a pas l'ambition d'apprendre et qu'il ne lit pas plus qu'autrefois. La statistique est là pour nous donner la preuve du contraire.

C'est en effet aujourd'hui un fait constaté au-delà de toute évidence que la circulation des journaux, dans la ville de Québec par exemple, — je prends le journal pour terme de comparaison, car au fond c'est le premier livre du peuple — a augmenté depuis dix ans de plus de trente pour cent.

Je dis plus : l'expérience assez longue que je possède des choses de la presse me permet d'affirmer, sans crainte de contradiction, que les journaux quotidiens de la ville servent chaque jour à leur clientèle plus de vingt-cinq mille numéros, que les journaux et les revues

hebdomadaires et mensuels atteignent à leur tour plus de cent vingt-cinq mille lecteurs — en prenant pour base trois lecteurs par chaque famille recevant un journal — et que les journaux et revues publiés à l'étranger ou en d'autres villes du Canada, mais lus par nos concitoyens de la ville, représentent de leur côté une moyenne de huit à douze mille lecteurs pour chaque jour de la semaine, i

Si donc les chiffres veulent dire quelque chose, c'est que loin de rétrograder nous avançons, c'est que loin d'être indifférents à la lecture, nous lisons au contraire plus que jamais.

Il est vrai qu'il ne s'agit ici que des journaux, mais comme le journal est assez proche parent du livre, les lecteurs qui s'intéressent déjà au dépouillement de leurs gazettes ne sont pas éloignés de faire leurs délices du livre qu'on leur mettra sous la main. Tout le secret du succès est de leur en fournir.

1 — Ce que je dis de Québec peut également s'appliquer à Montréal et aux autres villes de la province. La circulation des journaux a doublé et triplé partout dans les dix à quinze dernières années.

l'ignorance du livre

On dira peut-être qu'il faut faire la part des illettrés, de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, et que pour ceux-là l'usage des bibliothèques reste absolument inutile.

Il faut reconnaître tout d'abord qu'avec les ressources dont nous disposons, qu'avec les écoles primaires et presque gratuites qui pullulent dans tous les quartiers de la ville, la catégorie des illettrés tend à se restreindre de plus en plus. On peut même avancer, sans être taxé d'exagération, qu'il n'y a plus guère aujourd'hui dans la ville de Québec et même à Montréal de familles qui ne comptent un ou plusieurs de leurs membres ayant reçu au moins les bienfaits d'une éducation élémentaire.

Le chef de famille, la mère elle-même peuvent encore ne pas savoir déchiffrer les lettres de l'alphabet, mais quel a|jpoiut déjà, quelle jouissance et quelle consolation pour eux, si un de leurs enfants, un jeune garçon ou une jeune fille, sont en mesure de faire la lecture en commun ! C'est encore ici un nouvel argument en faveur de la création des bibliothè-

ques gratuites. Les illettrés en bénéficieront indirectement comme ceux qui sont plus instruits.

On ne peut concevoir sans doute la pensée de transformer tous ceux qui lisent en savants ou même en demi-savants. Ce n'est pas d'ailleurs ce résultat que Ton doive viser. Le livre est utile et recommandable parce qu'il forme à lui seul une mine inépuisable de renseignements, et que c'est à lui qu'il faut toujours recourir i)Our dissiper les ténèbres de l'esprit.

L'ignorance du livre — on l'a dit bien avant ce jour — est une chose regrettable. C'est comme la privation de la lumière pour les aveugles. L'aveugle ne peut pas juger des couleurs qu'il ne voit point ; celui qui ne lit pas ou qui ne se délecte que dans la lecture des ouvrages frivoles n'entrevoit rien au-delà d'un certain horizon qui est lui-même fort borné.

Les journaux ont raconté récemment un joli trait qui fait voir à quelles balourdises expose parfois l'ignorance du livre sérieux.

L'on mettait en cause dans cette anecdote, non un illettré, mais un brave homme qui, ayant dépensé une bonne partie de sa vie à se meubler la cervelle de romans, de ces romans qui finissent invariablement par un

mariage ou un suicide d'amour, entre un jour chez un libraire avec l'intention bien arrêtée d'acheter ce qu'il }'■ avait de plus nouveau en fait d'œuvres romanesques.

Le libraire — complaisant comme le sont tous ceux qui flairent une bonne vente — fait défiler devant les yeux de son client les auteurs les plus en vogue, mais aucun ne paraît lui convenir. Le libraire tente un dernier assaut.

— Nous avons, dit-il, un ouvrage unique comme intérêt et celui-là je vous le recommande : Ce sont Les Derniers jours de Pompèï.

Les Derniers jours de Poinpéï ! exclame le visiteur, qui en fait d'histoire n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez. Ça doit être très joli en effet. Mais ce M. de Pompéï que vous me recommandez si fort, de quoi est-il mort ?

— De quoi il est mort ! reprend le spirituel libraire qui a déjà deviné son homme, il est mort, monsieur, d'une éruption !

Et notre homme achète le livre, heureux d'avoir pu mettre enfin la main sur un héros qui avait pris la peine de ne pas mourir comme tout le monde puisqu'il était mort d'une éruption ! Ce brave lecteur n'était coupable que d'avoir confondu le nom d'une ville avec celui d'un personnage de roman !

Ces méprises — qui sont plus coramunes que l'on ne pense — se rencontrent surtout chez ceux qui font de la littérature légère leur principal aliment. Aussi, lorsque nous parlons de bibliothèques populaires, nous n'entendons pas des établissements qui feraient la plus large part à cette catégorie d'ouvrages frivoles dont le marché est inondé et qui n'apprennent rien. On ne pourrait sans doute prononcer l'exclusion totale du roman — surtout lorsqu'il est de bonne facture et qu'il constitue une œuvre saine — mais le genre sérieux, le livre utile doit prédominer, si l'on tient à former des hommes capables d'engager avec courage et succès les batailles de vie, et des femmes et des filles qui n'exigent point de leurs époux ou de leurs amants ces qualités surnaturelles dont le roman habille ordinairement les héros qu'il met en cause.

En résumé, il faut à l'ouvrier comme à tout autre homme une nourriture intellectuelle qui laisse son âme calme et pure et qui n'y fasse naître que de généreux sentiments.

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