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LES BIBLIOTHÈQUES GRATUITES AUX ETATS-UNIS

J'ai dit ce qu'il fallait penser de l'école du poir ouverte gratuitement à toutes les classes de la population. L'on doit en attendre un grand bien, et effectivement elle produira d'excellents résultats : mais ce serait une erreur ou une naïveté de vouloir compter uniquement là-dessus pour combattre l'ignorance, pour inspirer le goût de l'étude, pour élargir les horizons de l'esprit et pour agrandir le cercle des connaissances humaines.

L'école, même placée sous la direction des professeurs les plus compétents, ne saurait donner en quelques années et à plus forte raison en quelques mois, ce qui constitue la véritable érudition, ce qui nous met en mesure de pouvoir parler, en connaissance de cause, soit des questions sociales, soit des problèmes économiques, soit encore de matières se rattachant plus directement et plus étroitement au métier que l'on exerce et dans lequel l'on tend à se perfectionner. Cette lacune ne saurait être autrement comblée que par la lecture.

Ce n'est point là une assertion faite à la légère; c'est une prétention basée sur l'expérience des années et sur celle des faits.

Jetez les yeux où vous voudrez, promenez votre pensée de l'autre côté de l'Atlantique ou examinez seulement ce qui se passe chez nos plus proches voisins et vous vous convaincrez que partout pour élever le niveau intellectuel et moral des masses, pour améliorer la condition des classes laborieuses, pour éclairer le peuple, en un mot, l'on a eu invariablement recours à la bibliothèque libre et gratuite.

Dans la grande confédération américaine, l'on s'est si bien pénétré de cette vérité, qu'il n'est plus un Etat, que dis-je? qu'il n'est plus une petite ville qui ne soit gratifiée aujourd'hui d'une bibliothèque, de salles de lecture et même de musées. Il n'est point de meilleure et de plus éloquente démonstration de cette vérité que la statistique que je vais avoir l'honneur de produire.

Rappelons d'abord que la fondation des bibliothèques publiques aux Etats-Unis remonte au XVTIe siècle. La plus ancienne est celle d'Harvard Collège, Massachusetts, qui, créée en 1638, est encore des plus florissantes. Elle compte à l'heufe actuelle près de 300,- 000 volumes.

Dans le principe toutefois et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, ces bibliothèques ne furent que des dépendances des établissements

d'éducation. Mais, à cette époque, sous l'influence bienfaisante de Franklin, de véritables bibliothèques populaires surgirent comme par enchantement dans la plupart des villes des Etats-Unis. Le mouvement ne s'est jamais ralenti, et en 1880 le bureau d'éducation de Washington constatait déjà l'existence aux Etats-Unis de 5,842 bibliothèques, contenant plus de douze millions de volumes et un million et demi de brochures. De plus, l'on comptait sur ce total onze à douze bibliothèques qui avaient au-dessus de cent mille volumes chacune.

C'est surtout à Chicago — la reine de l'Ouest — que les bibliothèques ont pris un développement prodigieux. L'une de ces bibliothèques, dont la fondation ne remonte qu'à 1874, contient déjà 154,000 volumes. Elle a obtenu une médaille d'or à l'exposition de Paris, un honneur qu'aucun autre établissement du même genre aux Etats-Unis n'a obtenu. Si l'on veut savoir maintenant dans quelle proportion cette bibliothèque est fréquentée, les chiffres suivaûts vont nous l'apprendre.

Le nombre de personnes qui possèdent des cartes leur donnant accès aux livres de cette bibliothèque, est au-dessus de 32,000. Le nombre de cartes délivrées en 1889 était de

16,544, dont 10,310 aux hommes et 6,234 aux femmes. 749,445 volumes sont sortis pendant l'année et la circulation ordinaire quotidienne a été calculée à 2,465. 4,760 livres sont sorti» dans une seule journée, ce qui est le maximum et 1,526 pour la moindre journée.

C'est au sujet de cette grande bibliothèque si admirablement organisée qu'un canadienfrançais, fixé depuis plusieurs années à Chicago, écrivait il y a pas longtemps à un journal de Québec :

" Il doit être réellement agréable à tout homme intelligent de pouvoir constater que dans une si grande et bruyante ville, qu'il y a une institution qui soit tout aussi profitable à l'indigent qu'au millionnaire. Il n'y a là, aucune distinction sérieuse, de croyance, de race ou de couleur. Tous, sans exception, peuvent venir puiser à cette source de sagesse et de science.

"Le pauvre émigrant, qu'il soit des bords du Danube, des forêts de la Bohême ou des rochers escarpés de la Scandinavie ; tous peuvent dissiper leurs longues heures d'ennuis avec les livres bien connus de leur patrie, imprimés dans leur langue maternelle.

" Il oubliera pour un temps ses soucis, en se rappelant les scènes délicieuses de son enfance et les triomphes de ses compatriotes."

Outre la bibliothèque publique proprement dite, Chicago a le bonheur d'en posséder plusieurs autres. Citons la bibliothèque New-

berry, fondée par Walter Newberry, qui a laissé par testament $3,000,000 dans ce but. Cette bibliothèque possède actuellement plus de 40,000 volumes. Elle n'a qu'un seul défaut : celui de ne pas permettre d'apporter les livres à domicile.

La société historique de Chicago a une bibliothèque de 25,000 volumes et la bibliothèque Hammond 14,000.

*' Chicago est une ville pour les livres, écrivait récemment un publiciste. Le peuple aime à lire, tient à s'instruire ; de là, le grand progrès de la métropole de l'Ouest."

Boston n'est pas moins bien partagée que la reine de l'Ouest.

C'est dans cette ville que se trouve la bibliothèque la mieux pourvue de toute l'Amérique, en exceptant peut-être la Lihrary of Congress qui, elle, dispose de 400,000 volumes. Seulement, celle-ci est subventionnée par le gouvernement, tandis que l'autre est le résultat de dotations particulières ou même d'octrois municipaux. D'après une statistique de 1883, la grande bibliothèque publique de Boston contenait sur ses rayons 260,000 volumes, et l'on estimait en 1881 que le prêt de ses livres s'était élevé, dans cette seule année, à 1,140,-

LA DOTATION DES BIBLIOTHEQUES AMERICAINES ET LA CONTRIBUTION MUNICIPALE

Dans la courte nomenclature qui vient d'être dressée, l'on a pu remarquer qu'ils ne sont pas rares chez nos voisins les millionnaires qui se font non seulement un devoir , mais encore un honneur et une gloire de doter leur ville natale d'une bibliothèque à l'usage du peuple.

Je mentionnais, il y a un instant, le nom de Newberry qui n'a pas hésité à consacrer trois millions de piastres pour cet objet ; l'on pourrait en citer cinquante autres qui ont mis libéralement leur or au service de la même cause.

Le richissime américain John Jacob Astor qui vient de mourir à New-York comme le plus simple des mortels, quoiqu'il fut affligé de 8150,000,000, avait versé, il y a plusieurs années déjà, un million pour la création d'une bibliothèque populaire qui porte son nom. M. Astor ne s'est point borné à ce cadeau princier. Par son testament qui vient d'être rendu public, il lègue à la même institution une autre somme de 8400,000 et 850,000 en sus pour les membres du conseil d'administration de cette bibliothèque.

Dans le même temps que le Crésus newyorkais, le Dr. Rush souscrivait un million aux mêmes fins, Peaboby deux millions, et Crerar léguait par testament à la ville de Chicago $2,500,000.

Enfin, dans ces derniers temps, un écossais qui a fait sa fortune en Amérique, M. Carnegie, surnommé " le roi de l'acier, " offrait à son tour une somme de un million de piastres pour une bibliothèque centrale gratuite et des succursales à établir dans la ville de Pittsburg. Ce dernier établissement vient d'être ouvert au public. L'édifice qui est en granit a coûté à lui seul $300,000. Il contient outre la bibliothèque même, une galerie d'objets d'arts et une salle de concert.

Il ne faut pas croire qu'aux Etats-Unis l'on a toujours procédé ainsi par millions ou demi-millions.

A côté de largesses quasi-royales, il s'est rencontré des souscripteurs ou des collaborateurs qui, pour avoir été plus modestes dans le chiffre de leur apport, n'en ont pas servi moins efficacement la cause de l'instruction populaire. Il suffit de citer le nom de M. John Bâtes qui fut le premier citoyen à doter sa ville natale — Boston — d'un legs en argent pour une bibliothèque. Il lui légua en 1864 $50,000 avec, comme supplément, une collée-

tion de livres d'une égale valeur en argent. En reconnaissance, on appela la grande salle de lecture de son nom, Bates-Hall. Il eut par la suite des imitateurs, et la bibliothèque qu'il avait dotée ue tarda point à s'enrichir rapidement.

Encore une fois, ces largesses ne sont point inusitées. Pour ne prendre qu'un seul Etat — celui du Massachusetts par exemple — pas moins de seize bibliothèques patronymiques ont été fondées en vingt ans, grâce à la munificence de ceux dont elles portent les noms. C'est à peu près la même proportion dans tous les autres Etats de la confédération américaine.

Un publiciste québécois qui a fait son tour d'Amérique et qui s'est intéressé tout spécialement à ces questions, M. Nazaire LeVasseur, notait en 1886 ce fait: c'est que dans les villes de deuxième ordre comme dans les grandes villes et jusque dans lc3 bourgs les plus reculés des Etats-Unis, l'on était toujours sûr d'y trouver une bibliothèque, c'est-à-dire des livres et un bon coin pour lire.

Cette assertion est parfaitement exacte.

Nul pays au monde plus que les Etats-Unis ne semble avoir fait et fait encore autant de sacrifices pécuniaires pour la diffusion de l'instruction populaire.

Dans un grand nombre de villes même, l'on n'a pas attendu que la munificence des donateurs cousus d'or et d'argent se manifestât pour se gratifier de bibliothèques populaires. De consentement unanime ou presqu'unanime, on s'est taxé volontairement ou bien l'on a demandé au corps municipal de prélever lui-même un impôt spécial pour défrayer les dépenses encourues par des créations de ce genre. En certains Etats même, la législature, allant au-devant des vœux de la population, a reconnu et sanctionné ofiiciellement le principe de la taxe pour la formation et l'entretien des bibliothèques populaires.

Si nous nous en rapportons à une statistique publiée aux Etats-Unis en 1876, nous constatons par exemple, que dans trente-deux villes de l'Iowa, de l'IUinois et du Massachusetts, les contribuables ont été unanimes à s'assujettir à un impôt pour avoir des bibliothèques.

Dans une petite ville du Texas, à Gai veston, la municipalité vote trois mille piastres par an pour le soutien de sa bibliothèque, qui comptait, en 1876, 10,000 volumes et 12,500 lecteurs assidus.

Dans l'IUinois, la taxe municipale rapportait en 1876 aux 13 "free librairies " de l'Etat

$74,742. Dans une seule année 301,538 volumes de l'une de ces bibliothèques avaient passé par les mains du public.

Dans le Connecticut, il y a quatre bibliothèques auxquelles la ville donnait, en 1875, une subvention annuelle de $1,100.

Dans le Maine, huit " Librairies " ont reçu de la ville, en un an, §2,985. Ces établissements, quoique récemment formés, disposaient déjà il y a une douzaine d'années, de 33.534 volumes, avec une circulation annuelle de 100,000 livres.

Dans le Vermont, la taxe municipale affectée à l'entretien de ces établissements rapportait dans le principe 82,500 pour les quatre bibliothèques de l'Etat.

Dans le New Hampshire, treize " town Librairies " recevaient en 1875 des octrois municipaux au montant de 87.510.

Enfin, dans l'Etat du Massachusetts, cent vingt-sept " Free town Librairies" retiraient de la cassette municipale, en 1875, la jolie somme de §273,861 pour leur soutien.

Si les chiffres ont leur éloquence, c'est surtout dans la matière qui nous occupe. Ici, ils disent hautement l'importance et le souci que nos voisins attachent à l'existence et à la prospérité des bibliothèques. Pour eux — et ce devrait l'être également pour nous — la

bibliothèque populaire et gratuite constitue l'école la plus féconde en résultats pratiques, la source où se puise le plus largement et le plus directement la science des choses.

L'existence des bibliothèques populaires n'est pas circonscrite au continent que nous habitons. Dans la vieille Europe, qui était déjà pourvue des plus riches collections de l'univers, l'on a senti la nécessité de suivre les traces du peuple américain et de s'engager dans la même voie.

En France, la bibliothèque populaire remonte à un peu plus d'un demi-siècle. La première fut créée en 1S36 par M. Perdonnet, président de l'association polytechnique.

Vers 1850, une société se forma à Paris pour la fondation de bibliothèques communales gratuites, mais cette tentative généreuse échoua. C'est seulement à partir de 1860 que se constituèrent partout, sous l'impulsion de l'administration centrale, des sociétés dont la plus importante fut la société Franklin qui, formée en 1862, reconnue d'utilité publique

en 1879, n'a pas fourni jusqu'à ce jour aux bibliothèques des villes et des villages, aux hôpitaux civils et militaires moins, de 500,000 volumes. Depuis, l'élan ne s'est pas arrêté, et la Ligue de l'enseignement, la société bibliographique, l'Œuvre des familles, l'Union de la Jeunesse française et plusieurs autres associations ont créé partout des bibliothèques populaires dans un but d'instruction et en même temps, il faut le dire, de propagande politique et religieuse.

A Paris, l'on comptait, en 1886, quatorze bibliothèques populaires libres, recevant du conseil municipal une subvention de quinze cents à deux cent mille francs.

Chacune d'elles, dit M. Berthelot, dans sa Grande Encyclopédie, possède de 2,000 à 5,000 volumes et leur situiition e.-t en général satisfaisante.

Les organisateurs de ces institutions ont constitué de plus, en 1881, un syndicat qui a pour mission de prendre toutes les mesures nécessaires à leur développement et à leur prospérité.

En Angleterre, l'institution des bibliothèques populaires est presque contemporaine.

Une loi de 1850 a autorisé les villes à s'imposer pour la fondation et l'entretien de bibliothèques communales gratuites. Actuel-

lement, quatre-vingt-seize villes des Iles Britanniques en sont dotées. Les plus importantes sont celles de Manchester, avec une circulation de 971,337 volumes, et de Liverpool, avec un mouvement de 935,689 volumes, en 1881.

En Ecosse, l'agitation en faveur de l'établissement de bibliothèques publiques s'est développée rapidement jusque dans les plus petites villes. C'est ainsi qu'à Peterhead, une des villes les moins importantes du nord du pays, il a été unanimement décidé dans une réunion des contribuables de créer une de ces bibliothèques.

Qu'on me permette de faire ici une toute petite digression pour rappeler que notre mère-patrie l'Angleterre est l'un des pays qui depuis quelques années ont fait le plus — en exceptant peut-être les Etats-Unis — pour l'amélioration intellectuelle des. classes laborieuses.

L'une de ses dernières fondations mérite même une mention toute spéciale à cause des heureux résultats qu'elle a déjà produits. Je veux parler de cette institution toute récente connue sous le nom de Palais du Peuple et qui fonctionne dans le plus grand quartier industriel de Londres — W'hite Chapel.

Le titre n'a rien de fallacieux. Palais, il y a, x^ar les dimensions colossales de l'édifice, par les services multiples qu'il renferme et par la foule considérable qui s'y presse chaque jour.

Un journal anglais disait récemment que les constructions avaient absorbé plus de deux millions fournis par des dons, le budget annuel dépassant lui-même S60,000.

L'idée des fondateurs de cette institution a été de procurer à la classe ouvrière de ce quartier de Londres des distractions saines et intéressantes, pour l'arracher aux publichouses. Pour atteindre ce but, l'on a installé dans le Palais du Peuple une immense salle de spectacle où cinq mille personnes peuvent trouver à se placer et assister moyennant trois pence, soit à un concert, soit à une représentation théâtrale, soit à quelques pantomines ou à une conférence artistique ou littétéraire.

Une autre salle est affectée aux expositions de peinture ou d'œuvres d'art ou même encore à l'exposition des travaux libres d'artisans et dessinateurs industriels.

Puis, comme couronnement, dans une autre partie de l'édifice, une superbe bibliothèque de 15,000 volumes où se trouvent toutes les revues et tous les journaux anglais, et qui est

fréquentée chaque jour par sept à huit cents lecteurs. >•

En 1889, on a compté plus de deux millions de visiteurs au Palais du Peuple. Le samedi soir, jour de paye, où le billet d'entrée est fixé à trois pence pour empêcher les ouvriers de sortir dans la soirée et d'aller boire au dehors, le chiffre des entrées est même le plus élevé de la semaine.

Les fondateurs de l'œuvre ont voulu se préoccuper en même temps des enfants des ouvriers, des moyens de leur procurer une bonne éducation industrielle ou commerciale. Pour réaliser ce plan, une école d'art et d'industrie a été annexée aux salles de concert et de spectacle du Palais du Peuple.

L'idée répondait si bien aux besoins de la population que le lendemain de son ouverture, il y a deux ans, l'école comptait trois mille élèves. Aujourd'hui, le chiffre de 7,000 est dépassé.

L'Etat a été absolument étranger à cette création. Le Palais du Peuple est exclusivement l'œuvre et la projjriété d'une associa' tion privée, constituée par quelques hautes personnalités commerciales, industrielles et aristocratiques de Londres.

L'institution a produit de tels résultats,

dit-on, pour la iDoralisation sociale de la classe ouvrière et le développement de l'instruction professionnelle que les capitalistes anglais ont résolu d'entreprendre la construction d'autres palais dans trois grands quartiers ouvriers de Londres, Greenwich, Lambeth et Pimlico.

Voilà pour l'Angleterre. Jetons maintenant un coup d'œi] rapide sur les autres contrées de l'Europe qui ont favorisé ce que je pourrais appeler le mouveujent des bibliothèques.

La Suisse, un tout petit pays dont la population est moins de trois millions d'habitants ■ — possède 1,734 bibliothèques populaires renfermant 981,324 volumes. Le mouvement annuel de ces bibliothèques est de 1,226,000 volumes. 839 de ces établissements sont gratuits ; les autres exigent une cotisation soit par année, soit par ouvrage prêté.

En Belgique, il convient de mentionner tout particulièrement les bibliothèques de Liège, de Gand et de Louvain disposant chacune de plus de 90,000 volumes.

L'Allemagne est également très avancée dans cette voie. Sa capitale, Berlin, possède, outre sa bibliothèque royale de 700,000 volumes et de 15,000 manuscrits, neuf bibliothèques publiques et quinze bibliothèques popu-

laires disséminées en différentes parties de la ville. 1

En parlant des bibliothèques européennes, je ne puis passer sous silence le remarquable rapport préparé pour la chambre des Communes du Canada sur la section d'économie sociale de l'exposition de Paris de 1890.

Ce rapport a été publié par M. Jules Helbronner, qui a fait de la question ouvrière une étude spéciale et qui s'est rendu à Paris, à la demande de notre gouvernement pour suivre les travaux de la section d'économie sociale qui nous sont soumis aujourd'hui.

L'étude de M. Helbronnér mérite d'être lue par tous ceux qui s'intéressent au mouvement social. Elle touche par tous les côtés

1 — Il résulte d'une statistique récemment dressée, que l'Allemagne possède cinquante bibliothèques publiques autorisées par l'Etat, comprenant 12,700,000 volumes.

Les statisticiens allemands en infèrent que pas une nation du globe ne possède une bibliophilie comparable à celle de leur pays, et pour démontrer la justesse de leur assertion, ils comparent leurs cinquante bibliothèques universitaires et académiques aux " plus grandes " bibliothèques des autres nati<ms.

La comparaison faite à ce .point de vue, tout au moins inattendu, l'Angleterre ne possède (ju'environ six millions de volumes, la République des Etats-Unis un demi-million de volume en moins que l'Angleterre.

Par un singulier hasard, la France n'est pas comprise dans cette stiitistique.

à la question qui préoccupe les esprits dirigeants et fourmille de données qui seront d'un grand secours à nos législateurs, insuffisamment éclairés sur la lutte que se livre un peu partout le capital et le travail.

Un chapitre de l'étude de M. Helbronner a spécialement attiré mon attention : c'est celui qu'il consacre à l'établissement des bibliothèques populaires en Europe.

Les statistiques qu'il a recueillies à bon endroit confirment en tous points la prétention que j'ai émise ailleurs, savoir: que la bibliothèque libre et gratuite est le plus rapide, sinon le meilleur éducateur des masses.

Il y a eu, dans le principe, quelques hésitations en Europe, mais à l'heure actuelle, elles ont cessé. L'expérience et les résultats obtenus en ont triomphé.

Il est de fait — c'est M. Helbronner qui le constate lui-même dans son rapport — que les bibliothèques publiques en Europe se sont multipliées dans des proportions remarquables.

Les plus fréquentées sont les bibliothèques municipales ou communales, dont les règlements, très libéraux, rendent la sortie des livres très facile, et celles possédant les

ouvrages se rapportant aux industries établies dans le district.

A Paris, le mouvement des prêts des bibliothèques municipales a été comme suit :

1,193,388 livres 1,277,436

En Belgique, sur 2.593 communes, 442 possédaient, en 3 887, 446 bibliothèques établies sous le patronage de l'administration communale. Leurs catalogues contenaient ensemble, 1,243,409 ouvrages, elles avaient été visitées par 97,110 lecteurs et avaient 122,601 lecteurs au dehors.

Les prêts pendant l'année se sont élevés à 992,344.

Le peuple, dit M. Hel])ronner, veut s'instruire et les pouvoirs publics rivalisent avec l'initiative privée pour satisfaire ses aspirations. En dehors des bibliothèques nationales, provinciales, municipales ou communales, les sociétés ouvrières, les sj^ndicats ouvriers ou de patrons, les sociétés industrielles ont fondé des bibliothèques ouvertes à tous gratuitement ou à peu de frais. Là (ul il y a une bibliothèque on est sûr de trouver un jirogramme de cours ou de conférences grâce au dévouement du corps enseignant, et eu général à celui de toutes les personnes

appartenant aux carrières libérales. Il n'est pas de ville, presque de village, en Angleterre, en France, en Suisse, en Belgique^ en Allemagne, qui ne possède des cours réguliers du soir, ou tout au moins une société de cc)nférenciers, donnant leur temps et leur science gratuitement. On peut afl&rmer sans crainte, que dans les métiers où les heures de travail sont raisonnables, les ouvriers des principales contrées de l'Europe peuvent, avec un peu d'énergie, acquérir une instruction que bien des jeunes gens ne reçoivent pas sur les bancs de l'école.

Dans la province de Québec — il faut bien le confesser — nous sommes encore sous ce rapport dans la première enfance, et, à moins de travailler sans plus de retard l'opinion, à moins d'arriver à la pénétrer de l'utilité incontestable de ces institutions, nous sommes menacés de ne pas atteindre de sitôt le but que nous poursuivons.

Dans l'organisation de ce mouvement, la province d'Ontario a déjà pris le pas sur noua

depuis assez longtemps. Il est en effet bon nombre de villes et même de villages dans Ontario qui ont leurs bibliothèques.

La plus considérable et la mieux organisée est celle de Toronto, fondée en 1SS4. Elle contient actuellement 60,000 volumes.

Les administrateurs de cette bibliothèque ont récemment publié — en février 1890 — un rapport qui nous renseigne exactement sur son développement.

" 1889, dit ce rapport, a été une année remarquable au point de vue des progrès accomplis. L'on constate même une augmentation notable dans la circulation du nombre de volumes depuis le mois de janvier 1889.

" Ainsi le nombre de livres prêtés durant l'année s'est élevé à 310,945, contre 379,160 en 1888- — ce qui fait une augmentation de onze pour cent. Dans le cours de la dernière année, ajoute le rapport, 5,500 volumes ont été acquis par la bibliothèque qui en renferme maintenant 60,000.

Cette circulation de 310,000 volumes en une seule année est vraiment étonnante.

Comparativement à la population, le résultat est immense et place la bibliothèque de Toronto au sixième rang parmi les bibliothèques américaines qui disposent d'une grande circulation.

Les finances de cette institution sont des plus florissantes. Ses revenus se sont élevés,

l'an dernier à $37,327, en y comprenant la subvention de S200 accordée par la législature d'Ontario et 8754 d'amendes perçues, i

La dépense dans la même période n'a pas dépassé $33,000.

Il y a plus. Les directeurs de cette institution ont décidé d'ajouter une autre aile à leur bibliothèque, et l'on estime que cette nouvelle construction va coûter $30,000. On n'a pas à s'inquiéter des fonds, la ville étant disposée à les fournir.

Parlant des bibliothèques gratuites de la province d'Ontario, le G^oèe de Toronto signalait au mois de mai dernier, les progrès de la fiopulation de cette province dans ce qu'il appelle cette " branche de l'éducation."

De 1883 à 1889 — constatait le grand journal torontonien — le nombre des instituts d'ouvriers et des bibliothèques gratuites est monté de 93 à 187 ; le nombre de membres et de lecteurs de 13.672 à 38,819; le nombre de journaux et revues de 1,540 à 3,425 ; le nombre de volumes dans les bibliothèques de 154,093 qu'il était en 1883 atteint aujourd'hui 339,225 ;

1 — La législature de Toronto vote tous les ans une subvention de §200 à chacune des bibliothèques publiques et gratuites de la province d'Ontario.

puis enfin la circulation des livres qui était de 251,921 s'est élevée en 1889 à 820,701.

Cette statistique — ajoute le Globe — indique par elle-même comlàen le goût de la lecture augmente rapidement dans notre province.

Que ne peut-on dire la même chose chez nous ?

Après la grande bibliothèque publique de Toronto, il convient de mentionner celle de la ville de Hamilton qui vient de se paj'^er le luxe d'un somptueux édifice pour y loger ses quinze à vingt mille volumes.

Pour arriver à cette fin, il ne lui en a coûté qu'un léger effort. Elle a faitaccepter par le corps municipal, aux élections de 1889, l'acte des Free Librairies qui autorise à prélever sur les contribuables une taxe d'un demi-centin dans la piastre, et avec le produit de cet impôt elle a construit sa bibliothèque.

Ce n'est pas plus malin que ça. Du zèle et de la bonne volonté de part et d'autre et le succès d'une entreprise est assuré.

Franchement, nous ne comprenons pas pourquoi il ne se fait point quelque chose dans le même sens à Québec et à Montréal.

On dira que nous n'avons pas, comme à Ontario, de loi qui nous autorise à prélever une certaine contribution sur les électeurs municipaux pour les fins de bibliothèques.

C'est la vérité, mais qui nous empêche de nous adresser à notre législature pour un objet aussi louable que celui-là, et quel est le parlement qui se refusera d'accéder à la demande qui lui en sera faite ?

La province d'Ontario — constatons-le una fois de plus pour notre édification — fait depuis quelques années des efforts inouïs pour répandre la lecture et fournir une nourriture intellectuelle à sa population.

A l'heure qu'il est, elle compte déjà dix grandes bibliothèques publiques, fonctionnant en vertu de l'Acte des Bibliothèques gratuites passé en 1882 par le parlement d'Ontario.

Ces dix bibliothèques, maintenues, comme nous l'avons dit, à même la taxe municipale, sont installées à Brantford, Guelph, Berlin, Hamilton, Ingersoll, Lindsay, Ste-Catherine, St-Thomas, Toronto et Waterloo.

Elles renferment 120,000 volumes et sont fréquentées par plus de 33,000 lecteurs.

A Montréal, nos concitoyens anglais et protestants et même une certaine fraction de la population française s'approvisionnent de livres à la bibliothèque Fraser.

Le président de cette institution, l'hon.

J.-J.-C. Abbott, constatait dans son rapport

publié dans les premiers jours de mars 1890,

que, pendant l'année écoulée, le nombre des

personnes fréquentant la bibliothèque avait sensiblement augmenté et que la bibliothèque s'était accrue de 2,500 volumes — don de son généreux président.

Quoique déjà bien pourvu de livres, l'institut Fraser s'efiforce chaque année d'accroître sa collection, et dans ce but elle fait de chaleureux appels à la générosité du public. Ces appels sont généralement entendus. Ainsi pour les années 1887-88-89 seulement, l'institut Fraser a reçu les souscriptions suivantes:

J.-H.-R. Molson, 813,000; hon. J.-J.-C.

Abbott, 84,000; R.-B. Angus, 82,000; hon. jugeTorrance, 81,000; P. Redpath, 81,000; Hugh McLennan, 81,000; W.-C. McDonald, 81,000: T. Workman, 81,000; D. Mcintyre, 81,000; sir D.-A. Smith, 81,000; W.-B. Cumming, 8250; O.-S. Wood, 8250; G. Hague, 8250; Andrew Allan, 8250; G.-W. Hamilton, 850; total: 827,050. 1888-89, J.-H.-R. Molson, 83.000 ; anonyme, 8126.38. Grand total : 830,176.38.

Xos concitoyens de Montréal ne jugent point cependant que l'institut Fraser réponde à tous les besoins, ni à toutes les classes. Aussi se préoccupe-t-on depuis près d'un an à prélever des souscriptions pour jeter les bases d'une autre bibliothèque d'un caractère purement industriel. Le mouvement est très

populaire, et un journal de Montréal disait naguère : "Avant trois mois, nous aurons les fonds nécessaires et nous posséderons quelque chose qui fera la gloire de notre industrie."

" Qu'on y songe, disait le même journal, pour activer le mouvement, les expositions vont avoir- lieu régulièrement à Montréal ; où puiser, où prendre, copier des renseignements ? à la bibliothèque industrielle qui contiendra tout ce qui existe en ouvrages français et anglais, dessins, planches, collections photographiques, etc. Chaque membre fondateur va recevoir une carte spéciale et aura droit à son entrée gratuite et en tout temps à la bibliothèque. Ainsi tout à gagner dans cette bonne œuvre d'union et de prévoyance."

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