‹ Les bienheureuses Filles de la Charité d'Arras [microform]Chapitre 10 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Son village. — Sa famille. — Sa premièfe communion. — Dispositions précoces pour la piété. — Grandes épreuves dans la famille. — Postiilat. — Séminaire. — Placement à Arras.

A treize kilomètres de Verdun, dans la riche vallée de la Meuse, tout près de la voie du chemin de 1er qui relie Verdun à Sedan, s'élevait le riant village de Cumières, plein des souvenirs de la sœur Jeanne Gérard. Il conservait la maison paternelle de la martyre, et la vieille église restaurée et agrandie où elle fit sa première communion et aima plus tard à se retirer pour prier. A quelques pas de l'église, habitaient ses petits-neveux., la famille Piéton, une des plus honorables et des plus estimées du pays. Hélas! la guerre de 1914-1918 n'a laissé à la place du riche village que de tristes ruines et un silence de mort.

Jeanne naquit le 28 octobre i^Sa. Son père, Nicolas Gérard, appelé dans les actes « fermier laboureur » ou simplement « laboureur », cultivait en son nom une belle propriété et faisait en outre valoir une importante ferme des Dames de Saint-Maur. Il avait trente-trois ans, et Anne Bréda, son épouse, vingt-six. Leur premier enfant, né en juillet 1748, était mort quelques jours après sa

naissance; le second, Pierre, destiné à devenir de bonne heure le chef de la famille, avait deux ans. Après Jeanne, cinq enfants devaient naître encore, deux pour mourir bientôt, les trois autres pour former, avec leurs aînés, la famille unie et chrétienne dont Jeanne fut l'ornement et la joie jusqu'en 1776.

Destinée à devenir un jour la gloire la plus pure de cette famille et du village entier, elle se vit, dès ses premières années, entourée par les siens d'une pi'édileclion particulière, et ne tarda pas à attirer l'attention de tous.

C'était déjà une belle enfant; ses qualités physiques, sa candeur, sa simplicité remarquables, une piété franche et de bon aloi, tout concourait à la distinguer des jeunes filles qu'elle fréquentait.

A douze ans, elle fit sa première communion.

Ce que fut le premier contact de cette âme destinée au Martyre, avec le Dieu de l'amour et du sacrifice, une pieuse tradition de famille nous l'apprend. Touchée dès ce moment d'une grâce de choix, Jeanne déclara ouvertement qu'elle se donnerait à Dieu, et elle n'oublia pas sa parole. Comment put germer et se dégager si tôt dans la pensée d'une enfant un projet semblable, peut-être n'est-il pas impossible de le dire !

Dès que Jeanne eut grandi, son père, qui l'aimait passionnéznent, la prenait volontiers avec lui dans ses voyages à Verdun, surtout quand il allait au monastère de Saint-Maur où l'appelaient souvent des affaires à traiter. Jeanne, remarquée par les Religieuses, fut plus d'une fois retenue au monastère et invitée à y passer quelques jours. Nul doute qu'un contact si heureux avec des Vierges

consacrées à Dieu, n'ait fortement agi sur son âme, doeile aux moindres inspirations d'En-Haut.

Il, est probable aussi que son père ou sa mère la conduisait chez les Filles de la Charité de Verdun. Les registres antérieurs à la Révolution, conservés aux archives des Filles de la Charité à Paris, nous apprennent que de Chattancourt, de Verdun et des environs il y eut, avant notre martyre, six sœurs Gérard dont quatre vivaient encore à la naissance de Jeanîie; nous avons peine à croire qu'elles n'aient pas été unies par les liens du sang à la famille Gérard de Cumières et qu'elles n'aient pas exercé de bonne heure une attraction particulière sur leur jeune parente.

En attendant l'heure de réaliser son projet, elle s'appliqua à donner, dans sa famille et au milieu du monde, de beaux exemples de charité et de piété chrétiennes.

En 1765, le i4 janvier, nous la trouvons marraine de son dernier frère, Nicolas, pour qui elle devait un jour plus particulièrement se dépenser. Déjà son attrait pour la prière s'accentuait; elle aimait à se rendre à l'église et à prolonger ses prières; elle ne partageait pas les amusements que l'âge et le milieu auraient dû lui faire rechercher. Une telle tendance n'échappa point au regard scrutateur du public, et dans le village on aimait à l'appeler, en donnant à ce mot son sens le plus vrai et le plus élevé ; « l'illuminée », c'est-à-dire la jeune fille pieuse entre toutes qui est en communication avec le Ciel.

En toute occasion, elle prouvait que sa piété n'était pas purement extérieure, mais que, poussant des racines plus profondes, elle ne reculerait

devant aiscun sacriûce. Son jeune frère et filleul, Nicolas, Tictitne d'une insolation^ réclama pendant longtemps des soins particuliers; Jeanne les lui prodigua, se dévoua pour lui tout entière, le soigna oomme une mère et commença dans sa famille et parmi les sieniS la vie d'infirmière des souffrants et des malheureux : les circonstances la préparaient ainsi à quitter le monde et à se consacrer au service des pauvres et des enfants.

Tout semblait autour d'elle concourir pour la diriger vers cette fin, entrevue dans le monastère de Saint-Maur ou dans la maison des Filles de la Charité, et choisie au jour de la première communion. L'instabilité et le vide des joies d'ici-bas se montraient à elle de très près, la détachaient du monde et portaient plus haut ses affections.

Peu de temps après sa première communion, le cercueil d'un jeune frère, enfant de quatre mois, venait à peine d'être fermé, quand elle vit mourir 5a sœur Catherine, âgée de sept ans. Puis la maladie de Nicolas, son filleul, longue et pénible, l'affecta vivement. Enfin, elle ressentit le coup le plus sensible qui peut meurtrir le cœur aimant d'une jeune fille. Le i5 août 1774? sa mère, à peine âgée de quarante-huit ans, mourut, à un moment où elle était indispensable à sa famille, laissant cinq enfants dont le plus jeune, malade, n'avait pas atteint sa dixième année. A vingtdeux ans, Jeanne devenait comme la mère de ses frères et la maîtresse de la maison 5 elle était à la hauteur d'une pareille mission.

Des coups et des épreuves de ce genre longtemps répétés font souvent entrer une âme en elle-même, et l'aident à mûrir rapidement les réso-

lutions les plus généreuses. Il semble que Dieu ait voulu préparer aînsi de bonne heure Jeanne Gérard aux grandes luttes que devait un jour couronner un Martyre glorieux.

En attendant, Jeanne se donna tout entière à ses nouveaux devoirs, paya largement sa dette à la famille, et, dans le secret du cœur, elle s'unissait toujours davantage à son Dieu.

Malgré sa grande réserve, sa piété peu ordinaire,, et même les désirs de vie religieuse qu'elle ne cachait pas, sa main fut désirée et recherchée. On la voyait réunir, les dons physiques et les qualités moraies qui promettent une épouse et une mère modèles, source pour la famille de bénédictions et de bonheur. Dans les premiers mois de 1776, un jeune homme d'une famille très en vue dans le pays, Jean-François Piéton, la demanda à son père en mariage. Sa sœur Marie- Anne plus jeune de deux ans pouvait tenir la maison, elle-même ne s'éloignait pas, la famille se fortifiait et restait unie. Dans ce projet, avantageux à tous les points de vue, la prudence humaine était pleinement satisfaite. Aussi, les instances furent-elles vives de tous les côtés, mais Jeanne ne put être amenée à donner son consentement. Son choix était fait depuis longtemps. Pour couper court à toutes les sollicitations et garder pleine et entière sa liberté, elle alla s'enfermer à Verdun chez les Filles de la Charité.

Quelques mois plus tard, le 19 novembre, sa sœur Marie- Anne était donnée à sa place, mais la tradition de la famille Piéton conserve, très précis, le souvenir du mécompte occasionné par le refus de Jeanne; il avait fallu se résigner.

Elle commença son Postulat dans la maison de Verdun au mois de juin 1776. Les Filles de la Charité étaient installées a en l'île de St-Nicolas, dans la rue Saint-Louis actuelle ». Fondées en 1698, elles étaient venues deux de Paris « pour assister les pauvres malades des paroisses de Verdun ». « Elles feront cuire les viandes, dit le contrat, porteront les bouillons, prépareront les remèdes et médicaments et distribueront toutes les douceurs et les commodités qui leur seront fournies... ». Avec les années, leurs œuvres s'étendirent, les ressources augmentèrent; depuis 1748 leur nombre s'élevait à six. L'entretien de la dernière venue se trouvait assuré pat- la fondation du sieur Jean Vuillaume, prêtre de l'Oratoire, qui avait versé à Paris 4.ooo livres de capital pour 200 livres de rente.

A l'arrivée de Jeanne Gérard, la sœur Delphine Cambre dirigeait la maison depuis dix ans. M^ Desmos, évêque de Verdun, ténioignait aux sœurs une grande sympathie qui devait le porter, peu de temps après, en 1784, à fonder une septième et une huitième sœur, et, en 1786, à leur bâtir une « belle maison ».

La nouvelle postulante put se familiariser aisément à Verdun avec les œuvres propres aux- Filles de la Charité, car la plupart y étaient réunies; au «oin des malades, les sœurs ajoutaient les classes, la visite des pauvres, la pharmacie, etc. Rien de particulier ne nous est parvenu sur cette période de probation, qui se termina dans les premiers jours de septembre 1776. Nous trouvons en effet la sœur Gérard, au Séminaire, le 17 du même mois. Là, de nouvelles et dures épreuves Tattendaient,

non pas du côté du Séminaio^e ou de la Gomiinunauté qui répondaient pleinemient à ses goûts et à ses espérances, mais du côté de ïa famille aimée dont elle avait déjà partaigé tant de deuils. Yingt jours après son entrée en Communanté, son père mourait à son tour, âgé seulement de clnqiuantecinq ans, avant d'avoir assuré l'avenir de ses plus jeunes enfants.

C'est sous l'impression d'un coup si. pénible que Jeanne Gérard se donna à la pratique àe la perfection évangélique, et travailla à devenir une bonne Fille de la Charité. La pensée accaiblante de ses jeunes frères privés de parents et incapables de se suffire ne l'abattit point. Dieu qui console ceux qui pleurent, la soutint et la fortifia, l'affermit davantage dans sa vocation, lui donna de mieux profiter des exercices du Séminaire. A en juger par l'époque hâtive de son placement, nous- pouvons croire qu'elle fut, dès le comimeneement, un modèle parmi ses jeunes^ compagnes. En avril 1777, avant huit mois révolus de probation, elle fut admise à prendre la cornette et fut envoyée à la Maison de Charité d'Arras-. Là, elle compléta sa: formation et s'abandonna, comme une enfant, à la sage direction de la seeur Fontaine, qu'elle ne devait jamais quitter, et avec qui elle devait avoir le bonheur de mourir, quinze ans plus tard, pour sa Vocation et pour la Foi.

A partir de 1777 et de son placement à Arras, la sœur Gérard entre dans le silence; oubliée du monde, elle emploie son temps et ses loisirs au soulagement des pauvres ou à l'éducation des enfants.. Dès le commencement de la Révolution, elle s'attache" étroitement à sa ampérieua^e et k se&^.

XA-SCEUft GÉRARD. 39>

coflapagnes, pour être fidèle jusqu'au bout à ses moindres fd^voirs. Son noon paraît dans les pièces officielles da refus de serment et de demande vaine de pension, dans le fameux interrogatoire où, comme ses sœurs, elle unit d'une manière parfaite la prudence à la simplicité, enfin dans la sentence de mort.

Depuis son entrée au Postulat, jusqu'à sa mortsur l'échafaud, :rie'n ne la distingue des autres martyres ses compagnes; chez les quatre servantes de Dieu ce sera le même dévoueraient, la même vie cachée. Mais comme la grâce d'En- Haut a été prodigue à son endroit avant l'entrée au Séminaire! Elle lui a donné un naturel doux, bon, sympathique; elle a fait d'elle, au milieu de circonstances exceptionnelles, le modèle accompli des âmes dociles aux inspirations du Ciel, de ces âmes généreuses qui trouvent dans les épreuves les plus sensibles, des motifs puissants de se détacher davantage du monde et de se donner plus parfaitement à Dieu.

La première communion marque dans sa vienne véritable époque, et couronne d'un éclat particulier la piété de ses jeunes années, tout en préparant les vertus de l'adolescence et de l'âge mûr.

Jusque-là Jeanne a été l'enfant adorée de ses parents; autour d'elle, dans la famille, comme au dehors, elle rencontre des sourires sympathiques, et reçoit de précieux encouragements : elle va droit à Dieu innocente, pure, généreuse; ignorante du monde, elle n'a pas la moindre idée du mal. Mais son éducation se fait rapidement, dès que le Dieu de l'Eucharistie prend possession de son âme, elle voit pleurer son père, sa mère, tous les siens devant des cercueils, qui se succèdent rapi-

40 PREMIÈRES ANNÉES DES aiARTYRES.

dément dans la maison paternelle et tandis que par sa Foi ardente elle voit au ciel deux anges de plus, elle se familiarise avec la vraie souffrance, prie davantage et prolonge ses visites au saint Sacrement. A la mort de sa mère, ses préférences pour Dieu s'allient très bien avec les exigences de sa famille, et c'est quand le monde veut de force la retenir, qu'elle quitte tout, et s'en va.

L'innocence, la prière, une correspondance entière à la grâce sont le secret de cette belle Vocation •Ql de ce départ pour la vie de Communauté.

Page 1