‹ Les bienheureuses Filles de la Charité d'Arras [microform]Chapitre 18 sur 58 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

ARRIVÉE DE JOSEPH LEBON. PREMIERES PERSÉCUTIONS A LA MAISON DE CHARITE. LA TERREUR A ARRAS

Les représentants du peuple en mission. — Joseph Lebon est envoyé à Arras. — Perquisitions minutieuses à la Maison de Charité. — Inventaires. — Procès-verbal de refus de serment. — Expidsion des religieuses des différents hôpitaux. — Les Filles de la Charité sont conservées à cause de leurs secrets et de leurs recettes pour guérir les mala- . des. — Mesures violentes prises par Joseph Lebon. — Le tribunal de sang. — La Terreur dans Arras et le Pas-de- Calais. — Lettre de Darthé. — Paix jelative à la Maison de Charité. — Comptes tenus par la sœur Fontaine pendant l'année 1793 et les premiers jours de 1794. — La pension promise aux Religieuses après la confiscation de leurs biens, n'est pas payée aux Filles de la Charité d' Arras. — Les sœurs dénoncées au club. — Deux d'entre elles, les sœurs Micheau et Fabre, passent la frontière.

Cependant, à Paris et en province, les événements marchaient, avec une rapidité effrayante, vers l'anarchie et la ruine des institutions. L'Église catholique, nous venons de le dire, fut proscrite la première; le roi tomba le lo août 1792; dans les premiers jours de septembre, la Législative n'essaya même pas d'empêcher les affreux massacres des Carmes, de l'Abbaye, de la Force, de Saint-Firmin ; le 21 du même mois, la Convention,

la troisième et la plus terrible des Assemblées de la Révolution, abolit la Royauté, puis cita Louis XVI à sa barre; le 21 janvier 1793, le roi porta sa tête sur l'échafaud, et à partir de ce jour le sang ne cessa de couler dans la capitale.

La Convention n'épargna pas longtemps les provinces : elle envoya en mission, dans les départements, des représentants chargés « d'établir, d'appliquer ou d'aggraver le gouvernement révolutionnaire ». Ils étaient investis de « pouvoirs illimités », et autorisés à prendre «toutes lesimesures de salut public qu'ils jugeaient nécessaires ou utiles. Ils ne devaient éprouver aucune « dilBculté que leur zèle ne surmontât ». « Quand la loi était muette ou qu'elle présentait des doutes, leurs lumières et leur prudence devaient y suppléer. » Munis de telles instructions, non seulement ils surent combler les lacunes de la loi, au besoin ils agirent contre la loi elle-même; un très grand nombre prit pour modèle Robespierre et le Comité de Salut public : ils destituèrent les autorités locales, versèrent le sang à flots, « ordonnèrent des atrocités ou les laissèrent commettre sous leurs yeux » et s'acquirent pour la plupart une triste célébrité. A Arras et à Cambrai, Joseph Jiebon ne le céda à aucun de ses collègues en cruauié et en mesures sanguinaires.

Cet homme néfaste, fils d'un sergent-à-verges de l'échevinage d' Arras, fit ses études, avec succès, au collège des Oratoriens de cette ville, et, à la fin de ses humanités, entra à l'Oratoire. Nommé, aussitôt après son noviciat, professeur au collège de Beaune en Bourgogne, il étudia très superficiellement les sciences ecclésiastiques, et fut ordonné

prêtre, à Noël àe l'année 1789, par le fameux :Tàlleyrand,.évêque d'Aulun.

II s'empressa, en 1791, de prêter,' bien qu'il n'y fût pas tenu, le serment de fidélité à la Constitution civile du Clerg-é, accepta le 4 juin une petite cure au Vernoi, près de Beau ne, et, revenu à Arras, à cause de la maladie de samère, frappée de folie, il dévint curé constitutionnel dé NeuviUe-Vitasse, tout près de sa ville natale.

La soutane lui pesa très vite, aussi, se lança-t-il dans la politique, tout en gardant son titre de curé aussi' longtemps qu'il n'eut pas d'autre moyen de vivre. ; en septembre 1792, il réussit à se faire nommer . maire d'Arras, puis administrateur du département du Pas-de-Calais et -arriva enfin à la Convention : il n'avait que vii^gt-huit ans.

L'amitié de Robespierre liii valut différentes missions importantes, surtout celle de représentant du peuple dans le Pas-de-Calais.

Quelques jours seulement après qu'il y fut arrivé, les tracasseries et les persécutions de toutes sortes commencèrent pour les Filles de la Charité. Il fit son entrée à Arras, le 1 1 Brumaire an II (i^- .no-l vembre 1798) ; quelques jours après, le 24 du même mois (i4 novembre), les sœurs virent arriver, envoyés par le District et le Conseil généralde la Commune, deux comihissaires^ Effroy et Duponchel, chargés de s'assurer si elles.avaient prêté le serment et de « faire toutes autres réquisitions ». Les sœurs, très fermes' dès le commencement, déclarèrent qu'elles n'avaient pas prêté le serment et ne voulaient pas le prêter; le délai. qu'on leur proposait était inutile, elles ne changeraient pas de résolution, c'était pour elles une question de conscience.

« .Ce jourd'huy, vingt quatreboEuiiiakejiraiLdeux de . la République ■. française ;:une et . indivisible, deux heures i après midi, snous Jacques : Philippe ..Duponchel et Charles Joseph, EfiPrÔy, . ofEciers mu- .■ nicipaux, commissaires * nommés, par le Conseil généralde la^commune d'iArras^ià l'effet de. signifier ; aux six citoyennesiconnues cydevantsousi le nom de sœurs .de. Charité, de: prêter le serment prescrit par la loi, dans le délai de^quinze jours, que; >leur - en ayant fait part, elles i^ont;. tous répondu 'quelle .n'a^oit pas besoin : de délay; et çr«eZZe n'étoitripas dans: liintention ide le faire. C'est jen. conséquence der ce, nous, commissaires susdits: avons; cruinécessaire de faire l'inventaire ides meubles i et effets existans < dans ladite maison , pour en- référer ensuite eau Conseil général de la! Commune, et y avons procédéi en présenceide la citoyenne i Madeleine . Fontaine.Jî)irec£rice: d'icelle, • ainsi qu^il suit :. ... » Les commissaires visitèrent donc la maison, aprèa.avoiripris acte du refus des sœurs; ils voulurent .tout; vpir,, pénétrèrent dans les réduits les plus obscurs^ etidressèrent l'inventaire des moindres . objets.. Le.«urlendemain, ils revinrent accompagnés de l'oflScier imunicipal Brougiard, .visitèrent, de nouveau, uncipartie de la maison, i et dressèrent -un .inventaire supplémentaire. Les deux pièces, lîsignées par ilansœur? Fontaine et les commissaires, sont; conservées: i aux Archives départementales du Pas-derCalais.

H ait j ours s après , le 3 frimaire an II : (2 3 no vembre 1798), ile District prenait un arrêté des plus tyranniques, chassait ide > tous les hôpitaux les religieuses 1 qui n'avaient pas prêtéde' serment, et convertissait - en-.sprason ; l'Hôtelr-Dieu • ett la Brovi-

dence. Il bouleversait complètement la Maison de Charité, qui devait s'appeler désormais Maison de l'Humanité, et dont le jardin allait être planté d'herbes médicinales. Il lui imposait, avec un directeur au traitement de 4-ooo livres, tout un personnel laïc : médecin, chirurgien, apothicaire, payés chacun i.Soo livres, et une lingère qui avait le privilège de loger dans la maison. Quant aux sœurs, il n'osait encore les expulser malgré leur refus de serment, et se contentait de les menacer à nouveau et de leur rappeler la loi. La raison de ces craintes et de ces hésitations est curieuse à étudier dans l'article XXII de l'arrêté. Le District ne se montrait tolérant, ni par sympathie, ni par reconnaissance; mais les sœurs avaient, dans Arras, la réputation de posséder des secrets précieux, et de connaître des recettes particulières pour soigner les malades et guérir les maladies : avant de les chasser ou de les jeter en prison, on voulait leur arracher leurs secrets et pénétrer- leur manière de faire. Les sœurs répondirent à ces .vexations par le calme, maintinrent courageusement leur refus de serment, et attendirent sans s'émouvoir les événements qui s'annonçaient terribles.

Depuis son arrivée, Joseph Lebon se multipliait et déployait une activité et une énergie prodigieuses, pour répandre la terreur telle que la voulaient les Jacobins; il parcourait le département dans tous les sens, épurait les administrations, ordonnait partout des arrestations en masse. « Il ne se passe pas 24 heures, écrivait-il le 6 frimaire (26 novembre 1793), que je ne déporte au tribunal criminel révolutionnaire à Arras, deux ou trois gibiers de guillotine ». Dans tous les actes de son

administration, il se montrait d'autant plus irritable ■ et violent, qu'il trouvait de la résistance à Arras même, dans le tribunal révolutionnaire nouvellement installé. Celui-ci avait de la peine à comprendre le représentant et à entrer dans ses vues; il prononçait bien de temps en temps des condamnations à mort, mais il s'en tenait le plus souvent à la simple réclusion; le sang lui répugnait, et il acquittait, sans trop hésiter, ceux qu'il ne trouvait coupables d'aucuns crimes. Lebon ne pouvait manœuvrer longtemps avec un pareil instrument. Il tâtonna el fit des essais pendant trois mois. Enfin, en février 1794» il finit par trouver des jurés, des juges et un accusateur public, capables de toutes les illégalités et de tous les crimes. Il transforma aussitôt son tribunal et marcha de l'avant. Laissons un de ses lieutenants, Darthé, membre du tribunal d'Arras, et plus tard accusateur public à Cambrai, nous dire ce qui se passa alors à Arras et dans le Pas-de-Calais :

« A Arras, le 2.g ventôse, an II de la République (19 mars 1794)» etc. »

<( Je vais te donner, cher ami, quelques détails de ce qui se passe ici.

« Lebon est revenu de Paris, transporté d'une sainte fureur contre l'inertie qui entravait les mesures révolutionnaires. Tout de suite un juryterrible, à l'instar de celui de Paris, a été adapté au tribunal révolutionnaire; ce jury est composé de soixante b...gres à poil.

(.(. Un arrêté vigoureux a fait claquemurer les femmes aristocrates dont les maris sont incarcérés, et les maris dont les femmes le sont.

« Les rédacteurs et fonctionnaires publics, signataires des arrêtés liberticides de . iç^ga, > le sont és^alement. »

« Une perquisition vient d' être faite x'k la citadelle de Doullens /7ar une commission ardente Ae sept patriotes (j'étais du nombre). On y. a trouvé des papiers contre-révolutionnaires, des provisions de bouche et d'argent énormes. L'infâme, commandant se prêtait et favorisait la correspondance des monstres dont la garde lui était confiée;.Nous l!avons enlevé, ainsi que douze de ces scélérats. La, ^ai/Zotine, depuis ce moment j ne désempare pas;. leS: ducs,

les marquis, les comtes et barons^ , (hommes

et femmes), tombent comme grêle.

« La société populaire vient de se régénérer ;. de trois à quatre cents membres qui la composaient, elle n!est plus que de soixante-trois, y compris une douzaine d'absens (les deux Robespierre,. Lebon, GuïFroy, etc.). Delleville n'en est plus, Golland (Galarid), Osselin père, Baugières (Beugniet), président du tribunal révolutionnaire, etc. On m'a

rendu justice, 'je suis des soixante-trois. Nous venojis d'arrêter que>nous dresserions l'acte d'accusation de tous les gros aristocrates d'u^rras d'abord^ et ensuite des autres endroits du département. »

« Le tribunal ne peut plus suffire; aussi Lebon vient-il d'y adjoindre une seconde section.

<c L'esprit public est ici monté au plus haut degré. Dubois, ci-devant président du département, est démasqué comme un intrigant et un ambitieux, un noble enfin.

« Lebon n est occupé quà rédiger des- actes d'accusations, et nous, à cinq a six , a interroger , faire des çisites domiciliaires dans, lesquelles, nous

faisons toujours des.découvertes précieuses : nous ne dormonsyplus.

« Guffroy- a. révolté tous les ^patriotes contre lui. II. doit être, rayé de. la. société.. Ses= numéros et sa lettre, à Dubois sont abominables. ILenfile le chemin . de. la , guillotine . ; »

« Le. -fameux Wallart,,, président du District.de .Saint-Pol, yient d'être suspendu et mis. en état d'arrestation' par les ordres de Lebon. Caprou, Lavocat, .Henri, Thellier, .père et i fils, Amort, Ange,, Joana,. :Eusèbe, . Herman, etc., etc., etc., ont;été.aTT!êtés,,ily a quelques Jours, par le; Comité .de surveillance.: de Saint:-Pol. Il .n'y aj pas un de ces cpquinsrJà, qui n'ait mérité d'éternuer. dans la .^esoce.i Tu. imagines bien qudLçi falludonner, quelques eoups.de fauet. Je lance. d'ici nos.sans-culattcs et leur, mets le, feu sous le ventre. »

« Nous l'avons juré aussi : .la .Convention a idéclaré qu'elle sauverait le; peuple,, nous la seconderons -de tout notre pouvoir. .Les rapports de •St-Just,out embrasé, toutes les- âmes.; »

(c.Demeuliez^m'aiditquetu pensais àimoi. Arras peut-être Icisiège; d'uneides six, commissions populaires q.u?on va installer, si le.projetestde les disséminer dans la République. »

« Lebon, et safemme t'embrassent et ta/femme. »

«, Je t'embxasse. . » . Sign.é :,.Darthé » .

« Un jury terrible yi. .«.La guillotine ne^dè-

s^mp'are.pas.y).-- — «Lehonin'est oocupàqzc'à rédiger des actes d'accusation y). — .« Nous^iue dormons plus ». — ce Les. ducs,, marquzs, comtes, barons... ionibent comme grêle ». — Puis l'ironie jointe à la cruauté : « Il n'y. en a pas -.un-de. ces coquins-là

«8 . ARRÀS.

qui n'ait mérité d'éternuer dans la besace. » -r- Voilà bien le règne de la Terreur dans tout ce qu'il a d'affreux, avec la froide cruauté de ses tyrans, ses arrestations en masse, ses condamnations sans nombre, ses ravages effrayants. « Le nombre des victimes de (Joseph) Lebon s'élève, à Arras seulement, à trois cent quatre-vingt-dix », dira l'officier municipal Rouvroy devant les Assises de la Somme 1.

Pendant les longues semaines, passablement agitées, qui préparèrent à Arras ce régime de sang , on laissa jouir les sœurs d'une tranquillité relative. Elles continuèrent à s'occuper des pauvres dans leur maison et à domicile ; les aumônes n'étant nullement taries, elles se faisaient un devoir de les recueillir avec beaucoup de soin, et de les distribuer aux malheureux qui mettaient en elles leur confiance. Plus d'une fois, malgré le danger de telles charités, elles donnèrent des secours à de pauvres proscrits qui gagnaient la frontière de Belgique, à la faveur d'un déguisement. Le souvenir s'est conservé longtemps d'un personnage mystérieux, se disant évêque, obligé de quitter son diocèse et sa patrie, et qui leur demanda un morceau de pain.

Les comptes de cette terrible époque, tenus avec une régularité parfaite par la sœur Fontaine , sont conservés à la Maison de Charité. Le détail des recettes et des dépenses pour toute l'année 1 798, pour janvier et les premiers jours de février 1794» met en relief un caractère moins étudié jusquici des familles chrétiennes pendant la Révplution :

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