I. Procès de Joseph Lebon, 1. 1, page i5i
celui de leur charité s'exerçant large et généreuse jusque sous le couperet de la guillotine.
Pendant ces quatorze mois, avec des administrateurs qui avaient déjà multiplié les ruines, et allaient devenir, avec Joseph Lebon, des terroristes avides de sang, les rentes de la Maison de Charité non confisquées étaient payées régulièrement. Les « troncs » de la Maison et des paroisses rapportaient selon le mois : six livres, deux livres, vingtquatre livres, quatorze livres, etc. j le 6 janvier 1794, trente-six jours avant l'arrestation des sœurs, le tronc de la Maison contenait trois cents livres.
De « jeunes demoiselles » faisaient des quêtes dans les paroisses et ramassaient : vingt-six livres quatorze sols en janvier 1798, trente-deux livres douze sols en avril, quarante et une livres seize sols au mois de mai, trente-quatre livres cinq sols en juillet, soixante-trois livres trois sols au mois d'août, trente-deux livres en octobre. En novembre, les demoiselles des paroisses sont devenues « de jeunes citoyennes qui font la quête dans les sections ». Elles recueillent encore : quarante-cinq livres en novembre, trente-deux livres huit sols en décembre, et le 20 janvier 1794» quelques jours seulement avant l'emprisonnement des sœurs, elles apportent à la sœur Fontaine cinquante livres, six sols, six deniers.
En 1794, le nom des mois républicains nivôse et pluviôse est écrit pour la première fois dans les comptes, et de la main de la sœur Fontaine ; pour la première fois aussi, les sœurs sont appelées « des citoyennes qui dirigent la Maison de Charité ».
Dans le même temps les dons anonymes sont
f.iOO .-AERAS. :.
. GOîisidéEables.. Sous, la rxrbriqufi,,f«/îe>.j»e/'S07ine/.a donné j ou unei p&'sonne : inconnue r, a i donné, . . nous voyoBS; inscrites.'desisoniraes : de ttoîs cents. livres
, le ;8 mai 1793» = de.quarante-hidt Jiyres les .4 et
aS-jui^i, de trai». cents .livrfis, ..puis. de:. six. livres
, dixî sois-le.' aS août, le. 21 s.epterabrec de. cinquante
: llvreSi .Au, moisidci, novembre, quand la. persécution est deyanuCi plus violente .par l'arrivée de Joseph Leboui,. les personnes, inconnues . donnent
'; encore. • successive ment; : vingt livres, .cinquante .livr6s,;/trois livres^ cinquante^livres, : cent six livres ; enfin, en -.déeejnbje ; 1793 .nous rJeievonsi . cii|quante livres ; c'estle. dernier don^inscrit sous. ce titre.
.Ainsi,, malgré l'énuigration et le .malaise ;.général, les Servantes des. pauvres conservaientla. confiance des famill'es,.savaientattirier d'abondanteSvaumQnes,
< et continuaientià fairele bien; combien. ces, chiffres sont: éloquents !
D'autre: part, la sœur , Fontaine : me veillait . pas
. avec un soin ; moins jaloux sur les Tentes et sur lestautres droits cde.sa maison; elle. ne .négligeait
, rien, .pour empêcher la spoliatioa des., biens des pauvresT ou.pour faire restituer ou, remplacer ceux
. quii avaient été enlevés dès le, commencement de la .Révolution.
L'ancienne Administration, de la; pro.vince, les Etats d'Artois, supprimés avec tant .d!autres. institutions, avaient coutume ; d'accorder à. la Maison
. de .Charité, des secours. eâ.nature, La supérieure ne se réçignapas: facilement, à voir des, pauvres.privés
ide ces, ressources ; elles'adressa sans hésiter, à la municipalité .d'Arras. et lui .demanda la .même faveur. Dans sa pétition elle rappelle la bonté « :des .cir-devant Etats .d'Artois . » . et, fidèle aux
iS6ntini.'eiits.,quiî doivent, anûner une âme Gonsacrée - à..Dieu, lellei.promet les vœux et Ifis prièrfis ■ 'des sœurs paur la prospérité. du: royaume.
« A Messieurs, Messieurs le Maire et Officiers ; municipaux! de. la ville d!Arras.
« Supplient, très .humblement, les sœurs de la Charité,, établies .pour secourir les. pauvres de la ville; et cité . d'Arras, de vouloir bien, leur accorder tdeux pièces de vin pour le besoin des pauvres- .malades, idix.-huit ipots , d'eau-de-vie pour faire L'eau vulnéraire .et: cordiale dont elles ont continuellement besoin,.. et deux corde de. bois, ainsi que lies. Assemblées, générales des cirdevant Etats d'Artois iont toujours eu. la bonté de leur accorder .^
« -Quoi faisant,» elles ne cesseront, Messieurs, -. d' adresser, lews vmua; etleurs prières pour ta prospérité dm royaume.. »
Signé ; : « Sœur -Fontaine, supérieure des Filles de la Charité ; d'Arras.
« Arras, le. .28 juillet 1^91. »
La municipalité accueillit très bien cette 'demande et l'envoya avec: avis favorable au '.Directoire du District, pour être représentéeà rAdminîstratîon.du Département.
. « A Arras, le 4 £ioût. 1791.
« A Messieurs du Directoire du District d'Arras.
« Messieurs,
.« LeSi sœurs. de;la Maison de. la Charité de cette ville recevaient annuellement, à \xtre d'aumône, de
la part des États d'Artois, du vin, de l'eau-de-vie et du bois pour être employés au soulagement des pauvres malades, auxquels elles donnent leurs soins. Elles s'adressent à nous aujourd'hui par une requête dont nous avons l'honneur de vous adresser copie coUationnée, pour obtenir la continuité de cette aumône. Comme l'Administration du Département a succédé à celle des Etals, nous avons cru devoir vous prier de lui transmettre cette copie .et d'être favorables dans votre avis à la demande qui y est exprimée, et dont l'objet est de continuer aux pauvres malades de cette ville, les secours que la bienfaisance et l'humanité de l'ancienne Administration avaient coutume de destiner à cet honorable usage. « Les Officiers municipaux delà Commune d'Arras, »
Nous ne savons pas dans quelle mesure le Département fit droit à cette demande, il ordonna pourtant de donner à la Maison de Charité, de la tourbe et du charbon.
En 1790, l'aliénation des biens ecclésiastiques avait fait perdre à la Maison de Charité « une rente au Capital de 28.879 livres, au cours annuel de 1.193 livres 19 sols, créée au profit de ladite Maison sur les biens de l'évêché d'Arras, par le cidevant évêque Gonzié ». La sœur Fontaine ne cessa de réclamer la reconstitution de cette rente. Le 21 février 1798, alors que les communautés religieuses se voyaient partout' obligées de quitter les établissements publics, elle écrivit hardiment au District, dematida la reconstitution de la rente et réclama le « payement des arrérages dus depuis le i^' Janvier 1790 ».
Au mois de mars et de juillet de cette même année 1798, elle n'hésita pas à demander et à faire
iemander par ses compagnes la pension qui leur était due en vertu des lois d'octobre 1790 et août 1792. Son dossier et ceux de ses compagnes sont complets dans les dépôts des Archives départementales du Pas-de-Calais ; la demande des sœurs, leur extrait de baptême, un certificat pour chacune de ja mère Deleau, supérieure générale des Filles de. il Charité, attestant qu'elles font partie de la « Congrégation » depuis telle époque, qu'elles y sont restées tant d'années, et que leur dot ne leur a pas été rendue, tout s'y trouve ; il y manque cependant une pièce, pièce capitale aux yeux du District, c'est l'attestation que le serment a été prêté devant la municipalité. L'absence de cette pièce rendit nulles lesdemandes, et aucune des compagnes de la sœur Fontaine ne figure dans le registre des comptes de l'Administration, où se lisent, très régulièrement inscrits, les noms des prêtres séculiers et réguliers et des nombreuses communautés qui touchaient des pensions.
Les sœurs ne reçurent donc jamais la pension promise par les Assemblées qui avaient confisqué leurs dots avec les biens de la Communauté ; elles méprisèrent jusqu'à la mort l'arrêté de frimaire-nivôse qui leur accordait à chacune un traitement de cinq cents livres, à la condition de prêter le serment ; pour vivre et pour s'entretenir, elles se contentèrent de cent cinquante livres par an et par sœur. Cette somme modique, à peine suffisante, allouée sur les biens de la Maison de Charité, leur fut payée jusqu'au jour de leur arrestation par l'administrateur EfFroy, qui semble les avoir toujours traitées avec une bienveillance marquée. Cependant, quelles que
•94 ARK^S.- '
fussent : tcettedjieni^illanGe, la sy^mpathieAdu^euple «t la toléraireet apparente des autorité.i.locales/, ni . les ! sœnrs' ^ nis ; (leurs bienfaiteurs i -ne . se faisaient . illusion'. .La '.supérieure savait que parmi, les dames. les ; plus, honorables; d'Arras. arrêté ea au nom i de t la loli des.suspectsy^plusieurs avaient. eurà. subir dfis. traitementsL plus redoutables que la mort; .surtout pour dés viergqs consacrées à Dieu ; el «elle >voulait a vaut tout icn préserver :ses compagnes plus ;j eun.es ou pliissexposées. La sœur Coutocheaux était déjà retournée • îdans- sa . famille j mais. ^ les : scaurs. Rose Miohèau .«l.Jeann.e Fàbfce.: ne- voulaient pas. aban-;? donner la Communauté^et tenaient. àLauc Vocation . plusiqu'àienrtvie. Lasagq .supérieure.attendit, pour prendre lune. décision.^ que: le , dangers.fut.plus ipres-; santretplus immédiat:. Ce.dangerpouvait-faciiement- ^tre suivi et mesuré^ grâcei.aux .dénonciations.hainéu&es et .aux;5fiolenoes du jclubl
Formé^j comone jdans la: . plupart des villes ide^ France, à l'instar rdes. Jacobins. de , Paris,.. le club. d'Arras ;était devenu puissant let. .redoutable avec r appui; du creprésentant Lebôn» .'SûS;.ora£eurs signailaientJau^iGomité dé surveillance xles g^ns suspects quivdevaiBnfc être -arrêtés etrdraduits.ett.jiig^ent. - Leurs jattaques et leurs accusations tofiraient un:jdes moyens les plus^sûrs de connaître les familles et les, indmdusiplus exposés auK.terrïble&.r.epr.âsailles..du. tribunal irévolutionnainei Auaait.des. bomanes,. .cout. rageux.îfréquentaient-ilsf assidûment le club., pour: suivreide plus près* les événements et pouvoir ..avertir à temps îdes familles, compromises. Deux hono-rables^atrébatBs^i.MM. Lefebvre de -Troismarquet, conseiller.' au vGonseOdlAiîtois,,, et Watelet de la Viiielle^^>a'noifin.mair.e-,.derla. ville, .résolurent, de ;
ARRIVÉE DE JOSEPH lEBON. «S-
s'exposer à ce danger, pour lés'FiUés^ dé Saint- Vihcenf deDâiiL 'Pendant plusieurs semaines/ ils se rendirent chaque soir au clubi'et- en suivirent soigneusement le^s travaux et lés délibérations. Quand ils entendirent dénoncerles -sœursi ils se ^ hâtèrent de? les prévenir. Plus encore/ ils" portèrent à là Maison- dé Chèrritë des ■ habits de paysannes pour les sœurs Fàbre (et Micheau, et, d'aocord<avec un homme de caûfiance, M; Cartier ' Mathieu^ . fo urnissear de la M àison dé Charité ^ qui" se: '. char- • geait dé les conduire à la frontière, ils pressèrent la supérieure dé les faire sortir d'Arrasj uri-man-dat d'arrêt pouvait être délivré d'un momest à l'autre.
La séparation précipîléfr, ptéine d'alarmes, fatdéchirante. Pbiivait-on'espérer dé se revoir ici-bas? et par quelles tribùlationst'ne'devait-on>pas=passer, avant dé se retrouver au ciel? Pourles deux proscri-' tes, la perspectiveétait l'inconnu de la 'fuite en 'pays ■ étranger ; pour la supérieure et ses trois autres compagnes, c'était la prison' à bt'ef ' délai/ le tribiinalrévolutionnaire/là mortsurréchafaudi dé tous les côtés des abîmes ! Entoutehâte, châoune serecom- manda à Dieu et ' s'efforça ■ dé sécher ' ses ■ larmes. ; Les sœurs Fabxe «t; Miche au disparurent,' Dieu qui lés réservaitcpauri relever de ses ruines la maison de Charité,; bénit IduR.courage et leur attachement à la Vocation. Quelques rares documents. échappés à la destruction nous permettent de suivre les principales étapes dé leur exil et de constater 'la protection divine iqur ne -leur 'fit' jamais • défaut; J^ous les rencontrons pour laS première -fois,; le ?20 février 1 794, à Tournay/ où elles se sont empressées d'aller demandera leur évêque "ses ordrés-et sai'béné-
diction . M^' de Conzié leur fait l'accueil le plus bienveillant, se plaît à rendre témoignage de leur vertu, et fait rédiger dans les termes les plus flatteurs le précieux certificat que nous avons donné plus haut tout au long, en traitant là question du serment. En septembre 1793, nous les retrouvons en Allemagne au monastère de Brenckhausen, dont elles ont accepté l'hospitalité, pendant un an, et qu'elles se préparent à quitter, malgré les instance s des religieuses qui veulent les retenir : l'approche des armées françaises victorieuses ne leur permet pas de s'exposer, et surtout d'exposer leurs bienfaitrices.
« Le monastère de Brenckhausen, lisons-nous dans le certificat qui leur fut délivré, atteste que les deux jeunes religieuses Rose Micheau et Thérèse Fabre, aussi longtemps qu'elles ont été ici à Brenckhausen, c'est-à-dire un an, se sont bien conduites et ont mené une vie très édifiante et méritent à cause de cela d'être bien reçues par tout le monde. Nous-mêmes les garderions encore volontiers, mais la crainte des Français les décide à se réfugier dans un autre pays. Ainsi certifie la très honorable dame Abbesse et moi.
« Brenckhausen, 27 septembre 1795.
T. V. Post. fr. Joachim Dieclinck
Abbesse. O. S. B. p. t. post ».
(Place du sceau).
Elles continuent donc à fuir, traversent l'Allemagne tout entière et pénètrent en Pologne, où un moment elles peuvent avoir l'illusion de la patrie perdue. Elles trouvent là des Filles de la Charité françaises, chassées comme elles par la Révolution ^
et elles sont reçues comme des sœurs dans des maisons de leur Communauté, elles constatent avec reconnaissance qu'on se fait un bonheur et un devoir de leur donner une cordiale hospitalité. Elles se fixent enfin à Varsovie, y travaillent aux œuvres de leur vocation et attendent pour rentrer en France la chute du Directoire et l'avènement des Consuls. Le 9 mars 1801, elles sont depuis peu de temps à l'hôpital de Saconex près de Genève. Une lettre de Pologne envoyée à cette adresse les félicite de leur heureux voyage et leur donne des nouvelles des exilés français. Plusieurs de leurs compagnes^ moins favorisées qu'elles, voudraient reprendre le chemin de la France et revoir la patrie, mais dénuées des ressources nécessaires pour le voyage^ elles doivent attendre que la Providence y pourvoie.
A ce moment la mère Deleau, supérieure générale des Filles de la Charité, faisait un appel pressant à ses filles dispersées par la Révolution, et leur demandait de revenir à Paris pour l'aider à reconstituer la Communauté presque détruite. Les sœurs Micheau et Fabre se hâtèrent de répondre à son appel. Rappelées bientôt à Arras par ceux-là mêmes qui les avaient sauvées en 1794» elles eurent le bonheur et la gloire de relever la Maison de Charité et d'y faire revivre l'esprit de leurs sainte» compagnes mortes pour la Foi. Revenons à ces dernières qui attendent calmes et courageuses le moment d'être arrêtées et jetées en prison.