‹ Les bienheureuses Filles de la Charité d'Arras [microform]Chapitre 30 sur 58 · LE CONVOI. — DERNIÈRES HEURES DES SOEURS · texte numérisé non relu

LE CONVOI. — DERNIÈRES HEURES DES SOEURS

Arras comme représentant du peuple, il eut hâte de venger l'ancien curé de Neuville et fit arrêter Payen et toute sa famille. Il se rendit ensuite à son ancienne paroisse pour triompher à sa manière du prisonnier et de ceux qui autrefois avaient imité , son opposition. En partant, il laissa à la municipalité l'ordre cruel « de faire arrêter et conduire à Arras, tous ceux qui en 92 n'avaient pas assisté aux messes des prêtres constitutionnels». La haine aveugle d'un prêtre apostat pouvait-elle aller plus loin?

En exécution de cette mesure barbare, nombreux « paysans et paysannes » furent enfermés dans les prisons d' Arras. Lebbn qui voulait surtout les effrayer et s'en servir comme témoins contre les fermiers influents, en particulier contre Payen, ordonna à Duponchel, maire d'Arras, de les visiter dans leurs prisons et de leur promettre la liberté, s'ils voulaient accuser Payen de les avoir empêchés d'assister à la messe du curé constitutionnel. En même temps, pour préparer un dossier et établir des charges, il fît faire de nombreuses perquisitions dans la maison de l'honorable fermier. Mais perquisitions et procès-verbaux multipliés à loisir n'amenèrent aucun résultat. La cause languissait et ne semblait pas pouvoir aboutir, quand, le 3 messidor, le hasard fit trouver au fond d'un grenier, cachées dans un monceau d'oeillettes, une soutane et une ceinture; elles provenaient probablement de l'ancien curé de Blaireville, frère de Jean Payen, et ne pouvaient en soi, fournir aucun prétexte sérieux pour inquiéter l'infortuné prisonnier de 1 Hôtel-Dieu. Les autorités d' Arras en jugèrent autrement, et virent dans cette découverte le pré-

texte cherché depuis longtemps, pour livrer au bourreau leur victime.

Le District, imis au courant, reprit bien vite la cause de l'homme que voulait perdre Lebon : il se fit lire le 4 messidor, les procès- verbaux dressés précédemment, ordonna de réunir les pièces à conviction, et; arrêta d'envoyerleitout à Cambrai, au représentant du peuple. iLa lettre d'envoi est datée du 6 messidor. Elle arriva à Cambrai au moment où Caubrière donnait l'ordre d'envoyer au tribunal de cette ville les Filles de la Charité. La réponse ne pouvait pas se faire attendre; le District exalté par la. lettre de Caubrière qui réclamait les Filles de la Charité, crut bon de la prévenir. Connaissant bieù la haine et le ressentiment du représentant pour Payen, assuré que la soutane et la ceinture, trouvées trois jours auparavant, suffiraient amplement pour amener une condamnation à mort, il voulut montrer du zèle, et — peut-être aussi se conformant à des instructions antérieures - — il prit sur lui de faire partir sans retard Jean Payen. par le convoi des sœurs. La décision dut être prise vers onze heures et demie^du soir, une heure environ après l'ordre donné au commandant de gendarmerie de « faire conduire sur-^le-champ à Cambray», la sœur Fontaine et ses compagnes. Le directeur de THôtel-Dieu en reçut avis aussitôt et prévint le prisonnier.

La charrette où étaient montées les sœurs alla, au sortir des Baudets, devant l'Hôtel-Dieu, tout près de la Providence, attendre avec la nouvelle victime, l'ordre définitif du départ. Elle y resta plus d'une heure : l'ordre du départ n'arriva qu'à une heure du matin.

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Que se passa- t-il alors? Les sœurs obtinrentelles de l'agent national la faveur d'être introduites dans cette dernière prison, pour prendre congé des dames leurs bienfiaitrices et longtemps leurs compagnes ,de captivité? Préférèrent-elles, en pleine nuit et loin des principaux commissaires, avoir recours à la bienveillance plus facile à intéresser d'un conducteur ou d'un geôlier? Ou bien encore, seules sur la charrette, dans la rue Baudimont, tout près de la Providence, attendant patiemment qu'on voulût bien se mettre en route, trouvèrent-elles dans les circonstance et dans la disposition des lieux, le moyen d'avertir Madame Cartier et d'avoir avec elle l'entretien que nous allons rapporter? Ces trois hypothèses sont également possibles.

Si le lecteuç cependant préférait admettre que les conducteurs, prévoyant une attente un peu longue, confièrent eux-mêmes les sœurs à la directrice de la Providence, pour être plus libres de leurs mouvements et n'avoir pas à les garder, la supposition serait conforme aux mœnrs connues des agents et geôliers d'Arras et de Cambrai à cette époque.

Toujours est-il que la sœur Fontaine et ses compagnes virent M"^^ Cartier et ses enfants, leur firent, sans être inquiétées, leurs derniers adieux et prolongèrent avec elles un dernier entrelien. Cette entrevue suprême, dont le souvenir s'est religieusement conservé dans la famille Béreux, n'est, pas inférieure aux plus belles scènes de l'ère des martyrs. La sœur Fontaine avait hâte d'annoncer à l'ancienne bienfaitrice de sa maison, l'ordre cruel de l'accusateur public, le départ incessant des sœurs pour le tribunal et leur mort pro-

chaîne. « Nous devînmes pâles comme la mort à cette gj-ave nouvelle », disait plus tard M™® Cartier, quand elle racontait les émotions de cette triste nuit. Si on ne reculait pas devant la condamnation des bienfaitrices des pauvres, l'innocence, l'âge, le sexe seraient-ils respectés, et une mère ne devait-elle pas redouter, pour ses filles, les pires excès? La sœur Fontaine s'appliqua à relever le courage de cette mère, rendue plus malheureuse par la présence de ses quatre enfants dans la prison. Des paroles ne lui suffirent pas, elle donna à son amie comme témoignage de reconnaissance, et comme souvenir des longs mois de souffrances supportées en commun, un chapelet de poche, symbole et témoin de la prière qui avait soutenu le courage des captives.

Elle eut ensuite une inspiration sublime qui nous révèle tout son cœur de supérieure et de mère, et nous ramène aux siècles des grands martyrs. En dehors du strict nécessaire pour le voyage de Cambrai, il lui restait, pour son entretien et celui de ses trois compagnes, la somme de sept francs : c'était tout son trésor et toute sa réserve. Assurée de ne pas faire à Cambrai le moindre séjour, et de porter dans quelques heures sa tête sur l'éehafaud, elle ne voulut pas garder cet argent. Le souvenir de ses jeunes compagnes, les sœurs Micheau etFabre, parties pour l'exil quelques mois auparavant, se présenta alors plus vivement à sa mémoire. Elle eut foi que ces deux Filles de la Charité, modèles de générosité et d'attachement à leur vocation, reviendr-aient un jour à Arras relever la Maison de Charité, reprendre ses œuvres, mettre à profit les grâces nombreuses, que tant de persécutions allaient

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