DES SŒURS. CONDAMNATION A MORT
1,6 local. — Les jurés. — Manière de procéder. — Comparution des sœurs.. — La' sentence de mort — Examen des prétextes et du vrai motif de cette sentence. — La toilette des condamnées. — Le chapelet mis sur leur tête en guise dé couronne. — Les corps transportés au cimetière de la porte Notre-Dame.
Le tribunal révolutionnaire tenait^ ses séances dans une vaste salle rectangulaire du premier étage, mesurant neuf mètres soixante sur vingtcinq, éclairée par diï-huit fenêtres et donnant, dans le sens de la longueur; sur la rue des Ecoles et la. cour intérieure de rétablissement;, dans le sens de la largeur, sur le jardin de la maison. Au nord, elle était séparée de la. rue du Grand Séminaire, appelée alors rue de l'Éducation, par une pièce moins vaste où se réunissait le jury pour les délibérations. La grande salle, traversée il v a quelques années par un beau corridor de un mètre quatre-vingts, formait douze cellules de séminaristes et une chambre double de directeur. Un large escalier de trente-deux marche^: donnait accès à l'ancienne porte d'entrée.
En pénétrant, on voyait aux deux extrémités de nombreux gradins destinés au public et communiquant entre eux par un couloir ménagé le long du mur intérieur. « Le milieu était réservé à la justice de Lebon »..Ce qui frappait avant tout, c'était, du côté de la rue des Ecoles, adossée contre le mur et dominant toute la salle, une vaste estrade construite dans de grandes proportions et à même de recevoir de nombreux accusés. Ceux-ci, pour y arriver, devaient suivre le couloir ménagé pour eux et pour le public, traverser la salle, et aller du côté nord, gravir « un escalier rapide et escarpé comme une échelle ».
Le tribunal siégeait en face. Son estrade se dressait du côté de la cour intérieure, un peu en avant du mur dont elle était séparée par le couloir du public et des prisonniers. Au milieu se tenaient les juges, « les h... à poils'de Lebon », à leur gauche le greJEer, puis les jurés qui avaient tous devant eux une petite table avec « des verres et des carafes d'eau sucrée ou de limonade ». A droite des juges, l'accusateur public requérait avec la même férocité et le même mépris des lois que Fouquier-Tinville à Paris. Du même côté, sur le fond de l'estrade, on voyait à demi accroupis, dans un coin, les bourreaux et leur aide. Enfin, un déploiement de troupes considérables achevait de donner à ce lieu un aspect de terreur lugubre.
Le tribunal comptait quatre juges, douze jurés, I deux accusateurs publics, un greffier et un huissier. L'arrêté par lequel Joseph Lebon lé constitua, avec le nom de chaque membre, est conservé aux Archives communales de Cambrai. Il mérite d'être connu :
^ « Au nom du peuple français,
« La première section du tribunal révolutionnaire d'Arras arrivée à Cambray, entrera aujourd'hui en exercice à neuf heures du matin.
« Daiilet remplissant les fonctions de président, Marthe, Guérard et de Frémery celles de juges provisoires, Darthé et Caubrière celles d'accusateur public, Galand celles de greffier, André celles d'huissier ;
« Les jurés seront'Remy, Taffin-Bruyant, Dupuis, Gouillart, Alexis Vasseur, Boilly, Louis Régnier, Jouy, Carrault, Nicolas Lefetz, Flament et Lemirre, et au besoin tous les autres jurés du tribunal d'Arras.
« Le Conseil général de la commune de Cambrai annoncera de suite par une proclamation l'installation dud(it) tribunal, au lieu des séances de la- société populaire et nommera au moins six de ses membres pour assister à cette cérémonie.
« A Cambray, ce 21 floréal l'an 2 de la Rép- /ublique) F (rançai)*® une et indivisible.
« Le Représentant du peuple, « Joseph Lebon. »
Quelques jours seulement après la disgrâce de son chef, la bande entière fut jugée comme elle le méritait par Choudieu, représentant du peuple près l'armée du Nord :
« A Marquette, près Lille, 17 thermidor, l'an IL
« Choudieu, représentant du peuple près l'armée -du Nord, à ses collègues membres du Comité de Salut public.
« Je n'ai reçu, Gtoyens collègues, que le 16 thermidor, votre lettre en date du 16 messidor, par laquelle vous demandez s'il existe, dans les
départements; sur. "lesquels s'étend . ma. missiony quelques tribunaux .révolutîoiiBaiï'e& ou % commissions militaires :; je -me serois-<èmpresséJvde<'vous annoncer qu'il existoit à Arras un; tribunal révolutionnaire, que tous ies.^atriotes'^desi vUlesfique fat parcourues^l q,ppellentun lribimatde'Sç,ng: et\ qui est redouté au point, queAesyoytageursi'aUQngentoleur routes de quinze ou vîn^ li^ies^ poumne pas passer dans la ville d' Arras.
« fJ'ai vu des membres de ;ce tribunal ; . ils ont plutôt Voir de hourreaux.<que id&i juges ^ ils;se pro- - mènent - dans les Tues avec, une! chemise décolletée et -un sabre •• traînanlv toujours- à . terre %> «nfin ik montent au . tribunal . en ' annonçant >que <Viaff\aire de tel ou tel. va être^ expédiée ^ et qiœ bientôt on les verra passer pour aller à\ Véchafaud. J-ai êtéi moi-même le témoin auriculaire de.^es propos.C[mne con^«nnent point à des juges, parce > que leur^. impartialité seule peut inspirer la confiance i Ce tribunal est maintenant dans la ville de Cambray\^o\i il a- été'eoiîduit par le représentant du peuple Lebon, qui en était, en quelque sorte, le président.
On a écrit plusieurs fois et contre Lebon et contre le!^ tribunal f nxais-Xebon. était;. proitégé par Robespierre, et tout cequ'on apu dire n'a servi de rien.
« Salut et fraternité.
K; Pierre .Ghoumeu. »
Cette! page, . .écrite! par un farouche coïiventionnel, se passe de commentaire, et .dispense de iciter des attestations du même, genre .données par des. hommes .moins, au-toi-isés. II. suffira d'ajouter; quelques détails relatéjs par. Flahdrin,: assis-
tant assidu -aux: séances, pour achever de peindre les juges et leiitribuna! tout entier' appelé à décider du sort des Eilles de saint' ^Vincent de -Paul.
A > peine les i ijugements étaient-ils rendus et la sentence'dejmartijpronoBtcée,' que l'accusateur public s'empressait • dercrier : « ■ fi^w& la ' République / Encore destyvanside'.^moins! yi La populace répétait : <s. yîve la République! i)lhe»']XiTéSi affectant l'indifférence, vidaient/avec ostentation leurs verres d'eau isucréeiiou; de dimonade; juges, greffier, huissier, outrageaient- ■■ les condamnés.
« G?estainsij)concliitFlandrin, que dans èétetntre de la jusUee républicaine, tout était scandaleux, ignoble, •' dégoûtant, .même dans les 'formes.' Un magistrat; jqui : poussait =des cris de • j oie à propos d'une condamnation à mort; des jurés qui «'buvaient; des i juges qui insultaient à Faccusé; 'une foule de; gens sans aveu , criant, vociférant, grouillant dans. cette taverne ; nul respect, nulle. retenue, nul sentiment des convenances, même envers soimême :. tel ■ était le spectacle qu'offrait chaque jour le tribunal réçoluiionnaire dit a tribunal de -sang ».
Le moment '.arriva- pour les sœurs de comparaître devant; ces hommes qui n'avaient rien d'humain. Elles suivirent le couloir intérieur de la salle, -gravirent l'escalier -rapide de la: grande estrade et parurent aux regards» d'une foule plutôt sympathique.
Leurcompagnonide ; route 'depuis Arras, ' Jean Payen, ifutijugéi le premier ' et; rapidement a condamné: à nmort » comme « ayant conservé avec soin ..des écrits i fanatiques et contres-révolutionnaires ;.ieaché:dans 'un tas d'oeillettes une soutane avec une ceinture; gardé une ban deroUe armo-
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riée du ci-devant, prince de Vaudemont et de sa femme; vexé les patriotes; défendu à ses courageux laboureurs d'assister à la messe du curé sermenté; réuni chez lui tous les fanatiques et aristocrates du District d'Arras ; discrédité les assignats ; correspondu avec son frère, ex-curé déporté ; en un mot ayant toujours été un monstre en aristocratie et en fanatisme ».
Le président interrog^ea la sœur Fontaine et ses compagnes sur l'objet des dénonciations de Mury et sur les papiers contre-révolutionnaires trouvés dans leur maison. Jugea-t-il par trop faibles et par trop défectueuses les preuves apportées? eut-il compassion de ces femmes généreuses, indifférentes à tant de persécutions et prêtes à tous les sacrifices? craignit-il de heurter trop violemment les sentiments de la foule qui ne témoignait aucune hostilité ? Toutes' ces hypothèses sont fondées, car Flandrin, témoin oculaire, rapporte qu'il offrit aux sœurs de les remettre en liberté, si elles voulaient seulement prêter le serment. Les sœurs répondirent que leur conscience s'y refusait, a Mais, dit un des jurés, s'il le fallait pour le salut de la " République? » — « Notre conscience, reprirentelles, nous défend de le faire. » Et ce fut tout : jurés, juges, accusateurs publics n'en purent tirer davantage. La condamnation à mort devenait inévitable, elle ne se fit pas attendre.
« C'en est assez, » dit le président ; et la sentence de mort fut aussitôt prononcée. La sœur Madeleine Fontaine, principale accusée, était condamnée la première comme a Pieuse contre-révolutionnaire, ayant conservé précieusement et même caché sous u^v tas de paille une foule de brochures et de jour-
naux renfermant le royalisme le plus effréné, ayant refusé le serment^ ayant même insulté aux commissaires du district en leur disant que cela n'irait pas, qu'il n'y avait plus de diable (sic) dans l'enfer, qu'ils étaient sur la terre ».
La même peine était portée contre les sœurs Jeanne Gérard, Marie Lanel, Thérèse-Madeleine Fantou, « complices de ladite Madeleine Fontaine ».
Cette sentence et les considérants du jugement doivent être examinés avec soin : ils prouvent à la fois l'innocence des victimes et l'aveuglement sec-' taire des tribunaux de la Terreur, qui ne cherchaient même pas des raisons plausibles pour faire couler le sang".
Pieuse contre-révolutionnaire : voilà le grief principal de Joseph Lebon et du tribunal contre les accusées, le crime capital des sœurs qui motive la sentence de mort et en explique les considérants. Les sœurs sont contre-révolutionnaires, parce que pieuses. La juxtaposition de ces deux mots n'est pasindifférente. Il y avait bien des modes d'être contre-révolutionnaires, et la loi des suspects du 17 septembre 1793 en peut passer comme la liste. Il y avait le crime de contre-révolution royaliste, modérantiste, etc. Ici il s'agit d'un mode particulier, celui de la piété, de la religion, de la vie particulière aux membres dé Communautés. Ce n'est pas pour des actes spéciaux de contre-révolution que les sœurs sont condamnées, c'est pour un état général d'esprit, l'esprit religieux, opposé au monde. L'attachement inébranlable à l'Église Catholique, Apostolique, Romaine proscrite par la Révolution, et réloignemeht des prêtres constitutionnels regardés comme des intrus, tout cela est nécessairement
186 GAMÎBRAL..
considéré .comme contreTrévolutiounaiiîe; .Cause r de condamnation .et de .mort digj^e. /.d'envie v pour, c des Vierges consacrées .à Dieu ! Témoignage, précieux: et providentiel .en; faveur, de. . martyres dont Jes bourreaux eux-mêmes dans. un acte. oflElcieli: préparent la glorification i On ne saurait ;en effet désirer .rien de plu», décisif) 1 ni de plus.fort pour prouvert la .vraie cause i. de. la,, mort des sœurs ! et , de:. leur .glorieux martyre : cette cause est rattachement' à la; vraie religiQn,,à la véritable EgKsie, à.la piétés
La sœur Fontaine : et ses^ compagnes .r avaient montré une I grande, fidélité .à Dieuj : danss les tra-i casseries, : et- les.. persécution& • antérieui%Sï à -leur arrestation, dans les longues épreuves.d'une,dure. captivité^ dans leur-, contact journalier avec, les geôliers et. les. détenus, et jusque sur l'estrade. des accusés en, face des juges, et. des .bourreaux.-. Dieu: voulut, que. la vertu de ses fidèles.. Servantes :fut attestée.; publiquement par le tribunal lui-mèmei :
Viennent ensuite desi considérants tous .curieux: à étudier^. , Le, premier: rappelle la • préséncei .dans la Maisoa' de^ Charité . des ; fameux . papiers, .contre-r révolutionnaires trouvés.^ par/ UU;; ennemij, sansi témoin et plusieurs semaines après , l'inoareérationi des soaurs..:Ces papiers > accusateurs, , mis : au jour par la .fille Mury,:- et objet de l'interrogatoire du. i5 germinal an, Il ;(4.avxil. 1794),. avaient été introduits chez, les . sœurs . par s Ic: directeur iMury luirr même. L?interrogaloir« transcrit plu&hautr tout au long, le prouve, clairement,, etlai rédaction! elle-n même des procès- verbaux i du Comité^ de surveil^lanced'AEras,necl'insiQueTt-ellepas.?Xes. membres du; tribunal révolutiannaire:de iCambrlaiïne s'y tromr pèrent pas, et -c'est pour, uni autre i motif qu'ils fprfO-
LE TRIBUNAL RÉYOLUTIONNAIRE- 187
îioneèrentutleuTi! sentence. -Il est; donc f;în«lile:de:! s'arrêter plas' loDgtempsi sur le premieri «ooasidéranti i qui ' ne liitiqiï'un i prétexte pitoyable^'i
•Le second I présente cipluàid'intérêtf':! ajcutnl» refusé le sernveat^^&Mea: rattachement? à lai vraie religion proclamé en= premier lienaij il est^let grand motil du jugement,! peut+iêti*e la'Glefdertoutei'afifairei Pour les ; tribunaux i de r.la . Terireur , ■ les . insermenilés n' étaient-ils pas par excellence les partisans! de l'Eglise ^ Romaine^ proscrite dès; le -conimencenient de s la Révolu tian:,ïet les» ennemis déclarés ^de l'Eglise cons- ; tituiionnelle ^.créée par: l'Assemblée ■ Nationale en^ 1790?^ En ottti%, l6 refus de serment! tex^itaib tout' pa rticulièiremejat le ressentinxent et la hasine de 1 Joseph Lebonj àlui seubil explique et la (dure caprn tivité f ideSî sœua?s et la sentence v»de 1 ■ mort portée contre! elles. Joseph. iLebomîélaiti uniprêtre asser-» ■ mente, ^apostat j) qui croyait; ; devoir sa; . fortune à l'apostasie; aussi -poui«uivit-4l avec 'fureur?;tout ce. qui lui rappelait sa lâcheté let sa itrabiBonî: de là ses arrêtésân humains contre « les 1 prêtres. infirmes reclus- • • à Arrasv» et .l'ordre .barbare', qu'il donna d'arrêter et • de jetep en prison-Aes habitants de ; Neiiville-Vitasse, > coupables de n'avoir pas, assité à sa onesse. de prêtre, assermenté*!.- Commenfcles sceurs n'auraienl-elles ' pas surexeité la fureur! d'un tel hommePt Longtemps; directriïïesfdejla principale <mai,son deibienfaisance ; d'Arras, respectées et aimées de tous, elles s'obsjtinaiemtà ôtre?fidèlesà leur foi et à tenir leurs en gagements à leuiEGommunauté, à l'Eglise -et à Dieur
Etlea ' } : restaient!: fermes -, daius cette- • résolution . 1
1. Procès- tte Joseph Lehon. Déirbsitîon - de M'"^'"Payen et «■éponse de Lebon.
188 CAMÉRAI.
héroïque, parce qu'elles aimaient leur devoir. Elles connaissaient les directions du Pape, de leur évêque,, de leurs supérieurs, de leurs prêtres persécutés et bannis; elles savaient que le but principal de Joseph Lebon était de déshonorer en elles le carac* tère du chrétien et la consécration des vierges; et,, plutôt qu* de faire sur ce point la moindre concession, elles préféraient mourir. Dans les premiers siècles de l'Église, les martyrs versaient-ils leur sang pour une autre cause?
La sentence du tribunal de Cambrai met en avant un troisième considérant ou motif qui rappelle les actes des martyrs les plus anciens, tels que nous les lisons dans les leçons du Bréviaire : « ayant insulté aux commissaires du district », dit le jugement. Et, pour ne pas nous laisser dans le doute, sur le sens à donner au mot « insulté » employé par eux, les juges précisent eux-mêmes l'objet de l'insulte et rapportent les paroles reprochées aux condamnées : « Cela n'irait pas; — il ny avait plus de diables en enfer, ils étaient sur la terre. » Voilà toute l'insulte faite aux commissaires, et toutes les expressions jugées offensantes par les lieutenants de Joseph Lebon, qui n'hésitèrent pas a les relever dans une sentence de mort. Beaucoup de lecteurs n'hésiteraient-ils pas à prendre au sérieux une telle susceptibilité, si le considérant de la sentence rapporté dans les actes officiels n'était pas si explicite?
Quand on a vu, dans les leçons du Bréviaire, l'attitude des Vierges martyres devant les tribunaux romains, on ne s'étonne pas d'entendre les sœurs traiter de la sorte ces hommes de la Terreur^ qui avaient amoncelé autour d'eux tant de ruines.
. LE TRIBUNAL HÉVOLUTIONNAIRE. 18î>
Sainte Lucie, sainte Agathe, sainte Catherine d'Alexandrie et beaucoup d'autres vierges, prirent vivement à partie leurs juges ou leurs bourreaux. Elles disputèrent avec eux, leur jetèrent à la face l'épithète de « tyran crpel », leur reprochèrent leur « barbarie atroce », et n'omirent rien pour les faire rentrer en eux-mêmes, ou du moins- pour leur prouver quelle force il y a dans une vierge de Jésus-Christ prête à voler au martyre. L'Église a relevé le courage de ces vierges comme un acte de vertu. Les victimes de Joseph Lebon, emprisonnées et condamnées en haine de la religion, n'étaient pas tenues à plus d'égard et à plus de réserve. Leurs paroles furent cependant moins accentuées que celles de leurs modèles dans la voie du martyre : c'est qu'elles avaient affaire à des geôliers et à des juges plus intolérants, plus cruelsj moins généreux que les païens des premiers siècles. On ne vit pas en effet sous la Terreur des juges se convertir et des geôliers partager pour la Foi le sort de leurs victimes.
A un autre point de vue, que personne ne s'étonne de la hardiesse de nos martyres. Celui qui reprocha aux pharisiens leur lâche hypocrisie et qui a promis aux chrétiens persécutés, de parler pour eux devant les tribunaux et les juges de la terre, se sert souvent des enfants et des vierges pour prononcer des paroles vengeresses et faire entendre la vérité aux tyrans les plus inhumains.
Flandrin, qui assistait assidûment aux séances du tribunal révolutionnaire et qui avait suivi en particulier les différentes péripéties du jugement des sœurs, écrit ces réflexions pleines de bon sens : « Je me rappelai, en entendant leur arrêt (l'arrêt des
sœur-s)v!Çe passage de.-l'almanaehi.du père. Gérard-:' Les. préjugé;^ vous ^rendàientidw:. et îintolérajit'enpers. celui quif, fUF, des >matier.es .reUgiev&esi avait ; «ne opinion différente de. la çot/?e.
;( Et .ceSiiourhes, .les. lâches rquibassassiaaie m quatre- pauvres ivieilles» filles pquf. une «question de : conscience,;, pr^éteudaiejitv.n^avoiuj plus des préjugés; et faire la rguerre aux ipréjugésrîi»
Le peuple .comprit dobcluifljittêmey^Uielai'.véri^i table cause de. la .prison etdellarniort/des sœurs, : était . leur., titre de vierges: -«onsacréest à îDLeUji leur attachement .inébranlable .^à la^freligipr^-chrér' tienne- et à leur. vSaintrétati, Aussi resta- t-il fooidea écoutant la. (lecture délai cruelle /Sentence; il' nei battit.point.des.mainsiià son. prdinaicejril ne donna, aucun: signe d'acquiescement,, etxtémoigna îSa désapprobation, par un: morne, silenca.. Il n'alla pasi-pl us loin .cependant, .il ne pouvait ,pas^.faiiieï davantage et il laissa. les . bourreaux procéder. tranquillement; à . la toilette, des r^^condamnéesv.
C'est alors, croyons-snous,. que sespassa <un.'faiti que signalent/plusieurs documents et.récits^: mais dont, ils ne précisent .bien niieilieu ni} leimoment. Les sœurs. tenaient à,. la main: leur chapeilety dont la: récitation; les .consolait .et. soutenait leur courage. Le, bourreau voulut tout, .à coup: les.. leuï enlever, pour ..leur., lier. les... mains.. derrière, le idos;., elles, jusque-là douces, comme des agneaux, et,- -,en apparence, insensibles à. tout,. .qui, à i'exemple dudivin Maître, s'étaient, laissé arrêter^:,. conduire dans différentes prisons, .traduire devant i lei.j:Uges sans faire la moindre résistance, san&.mémeidire/un.mQtv pour la. première^ fois;., elles. se. montrèrent indi« gnées, . se redressèrent vivement, .. pressèrent, le
cb^elèt sur leur poitrÎBe: elrefiisèrèn[t''iiettement de' s'en'- dessaisira "'Le' ch^pelet'n'avait-il pas été 1« compagoonfidèle^desinaiivais jours PL'îostTument de la prière -qm-Telèrifë', foftrfiei' repose? Les bourreauxeurent un momentde surprise- et se regardèrent avant' d'insist«r.'
Un des accusateurs publîcài - Dàrthé^ ordonna ^rossièrement'd'alleïde Tâvantet de leur arracher ce qu'il' appeïait des amulettes ; rHuissiei* André , plus spirituel, Voulut soulever l'hilarité des spectateurs' haibitùés^à «e moquer des -choses leé plus sainteSj etj- dans -ce but;- il proposa<de 'placer les chapelet» ett forme de couronne sur la tête des i victimesy ce qui fut- accepté. On ne dit pas que la, foule, déjà •emue,'ait -répondu dequelque manière • à l'impîété'de l'huissier; mais les sœurs virent' dans- cette couronne "une preuve louchante de la bienveillance- spéciale* que- leur témoignait" 'leur Mère- ^ du Gîël." A ce -moment, le -plus terrible de,)leùr longetdouloureuxmartyre; elles se sentirent divinement ' soutenues- par la • Vierge - Puissante, la • Gardienne = fidèle deâ âmes consacrées- à Diteu,-" parées de'leur ' virginale 'couronne j foftes d'une fidélité '. inébranlable à leur Vocation etk leurs Voeux, elles allèrent à la mort - et austriomphé avec une doiiee joie. Elles continuèrent de prier sous les regards de la foule pressée autour de^' la 'charrette; et ^en imposèrent aux plus malveillà^nts. Le silence réservé, sympathique,. qui avait accueîllileur condamnatioii, leS' accompagna- dans les rues ' de] Cambrai; La sœur Fontaine ne se lassait pas de répéter ses paroleâ d'espérance î a Nous serons les '.dernières victimes y) y et elle se faisait facilement entendre du grand - nombre; Uôe tradition louchaïLlc ■ nous
ppprend que, plusieurs fois, elle surprit des larme» Jaas les yeux de ceux qui l'entouraient; oubliant alors ses propres souffrances, elle ieiir dit avec bonté : « Ne pleurez pas, ayez confiance, nous serons les dernières. » Noire Seigneur montant au Calvaire n'avait-il pas consolé sa Mère et les Filles de Jérusalem qui pleuraient sur lui?
La tradition locale très vivante a conservé des détails charmants sur la marche imposante, on pourrait dire triomphale, des martyres au lieu de l'exécution ; l'absence de documents contemporains écrits nous oblige à une grande réserve. Les sœurs priaient avec ferveur et ce détail ne peut être révoqué en doute, toutes les familles le rappellent, l'affirment ; elles consolaient ceux qu'elles voyaient dans la peine et cette affirmation est encore certaine, la tradition n'est-elle pas unanime? Elles auraient chanté VAçe Maris Stella et les Litanies de la Vierge, ce n' est ni impossible ni invraisemblable, plusieurs témoignages concordent sur ce point; un vieillard de plus de quatre-vingts ans nous a répété plusieurs fois que son grand-père avait suivi la charrette fatale et qu'il aimait à dire, en racontant ses souvenirs, que les sœurs étaient gaies comme des pinsons ; nous tenons à garder l'expression du bon et sympathique vieillard.
L'attitude de la sœur Fontaine frappait plus particulièrement les assistants : elle était l'âme du groupe, elle avait davantage l'air inspiré et c'est elle surtout qui parlait et consolait au nom du bon Dieu. .
Le cortège ne tarda pas à arriver sur 4a Place d'Armes et au pied de la guillotine. A la vue du couteau qui allait mettre fin à leurs longues soiif-
frances, les sœurs tombèrent à genoux et attendirent, dans la prière, le moment de consommer leur sacrifice ; peut-être songèrent-elles qu'un prêtre, logé en face de la guillotine, pouvait leur donner une dernière absolution ; bientôt elles gravirent lentement, l'une après l'autre, les degrés sanglants de l'échafaud ; on entendit plusieurs fois, coup sur coup, le cliquetis funèbre du lourd coliteau et on vit rouler trois têtes.
La sœur Fontaine mourut la dernière. Avant de se présenter aul^ourreau, elle voulut, une dernière fois, adresser des paroles de consolation et d'espérance au peuple assemblé qui n'avait cessé de les respecter, elle et ses compagnes. Elle s'avança vers lui, nous dit une lettre du temps que nous avons citée déjà, et, pleine de foi et de confiance, elle cria avec force : a Chrétiens, écoutez-moi. Nous sommes les dernières victimes^ Demain la persécution aura cessé, l'échafaud sera détruit, et les autels de Jésus se relèveront glorieux. » Sa tête roula sur la place et alla heurter celles des trois compagnes, tandis que sa belle âme, unie aux leurs, montait au ciel; le, peuple, de plus en plus sympathique, était vivement ému et attendri.
Les dernières paroles de la sainte martyre, répétées de bouche en bouche, furent consignées dans plusieurs' documents contemporains ; et, en 1860, le chanoine Thénard écrivait dans ses Souvenirs de la Terrreur à Cambrai : « Nos vieiuc Cambrésiens se plaisent encore aujourd'hui à rappeler cette prophétie qui fut accomplie. »
Les corps furent jetés dans la fosse commune du cimetière de la porte Notre-Dame, appelé aujour-
19ln CMlBJm..!
d'huiix5imetièrè>'-Sàîni-GéÈy£i'Il îèst 'situé près de ' la gare '; d& l'autre «ôté de hi ^oie iërcééi.
L'immense^ fosse', qui; recevait' les corps daias la <;haux ^vivex"était creuséentau fond, daits/ l'angle' foisné pa!rla(reûe©ntiie.des'en=ceinteSîdu'Noird et de' rOuestv Celle-ci l'iongeaitf' comme ; aujourd'hui la route d'Esca«i;dœttviifesy l'autre 'Suivait 'l'allée transversale attenante 'à la (concession actuelle des- Filles 4e la Charité; les fondements du vieux mur «xistent «neosre et '.prouvent combien ce cimetière a été, depuis un siècle j transformé et fagiraiïdir'
Est^ceà la suite de démarches-inspirées par la plétié : filiale, = est-ce - hasard= proN^idèntiel, toujours «st-il- quelles Filles de la^jChalrité de -Cambrai ont aujourd'hui leur-sépultur«^à l'endroit de 'la fameuse fosse, «près des^ victimes: de la Terreur. Dépuis cinquante .ans, : elles = reposent -là ^ nombreuses, à côtéj peut-être iauîrdessus' de! leurs' sœurs mortes pour la Fdii'.= et dans 'Une terre'Sanctifiée par les reliquesde'nombreux^martyrs. =
Les r objets .trouvés sur les-^^victimes ou dans une
voiture envoyée d'Arras par. ides âmes ^charitables^
furentsen£Voyés-au dépôt des -meableé confisqués au
profit dejl'État. Un procès- verbaihoffifciel nous ;€ai\a
conservé le curieux inventaire.