‹ Les bienheureux martyrs de SalsetteChapitre 14 sur 88 · L. I. — ATRI · texte numérisé non relu

L. I. — ATRI

bre et la donna. Le pauvre s'en alla comblant son bienfaiteur de bénédictions, et, à quelques jours de là, il revint, paré de son manteau neuf, se montrer à Rodolphe et le remercier encore. Mais son vêtement bizarre, dont certains ornements armoriés indiquaient la provenance, excita la défiance des valets, qui, le prenant pour un voleur, s'apprêtaient à le traiter en conséquence, quand Rodolphe, attiré par le bruit, descendit en courant, et, prenant le mendiant par la main, le conduisit avec amour et respect jusqu'à la porte du palais.

Le plus grand bonheur de Rodolphe était de se dépouiller lui-même pour revêtir Jésus-Christ pauvre, et il lui arrivait souvent, quand il passait dans une rue et voyait des mendiants venir à lui, de donner à l'un son manteau, à l'autre son pourpoint, et il rentrait ensuite au palais en bien modeste équipage. On avait remarqué qu'il donnait d'autant plus volontiers ses habits qu'ils étaient neufs ou précieux. Il reprenait alors ses vêtements usés, et son humilité était satisfaite en même temps que sa charité.

Rodolphe était austère, plus que son âge ne l'eût permis ou que son innocence n'eût semblé l'exiger. Chaque samedi il jeûnait en l'honneur de la Sainte Vierge, et pour se préparer à la communion du dimanche. Toujours, du reste, il mesurait si parcimonieusement sa nourriture, que sa vie était un jeûne perpétuel qui l'aurait vite consumé, si Dieu, comme le disait la

II r. — LE PÈRE DES PAUVRES.

duchesse sa mère, n'avait miraculeusement soutenu ses forces.

Les malheureux bénéficiaient encore de ses abstinences. Surtout quand on le servait à part, il ne mangeait presque rien, et faisait envoyer à une famille pauvre les mets qu'on lui avait préparés.

Tant de charité valut à Rodolphe d'Acquaviva, de la reconnaissance populaire , un titre que bien peu d'enfants ont reçu : on l'appelait le père des pauvres. Il savait qu on l'appelait ainsi et il s'en réjouissait : il disait que ce titre lui était infiniment plus précieux que son rang de prince.

On aurait pu le nommer encore l'avocat des pauvres, car il s'était donné ce rôle. Quiconque avait besoin, dans le duché, d'obtenir la remise d'une dette ou la réparation d'une injustice, était sûr d'avoir en lui un soutien énergique. Il attendait, à la grande salle du palais, les pauvres solliciteurs, prenait de leurs mains les suppliques, et, les portant à sa mère, il demandait leur prompte expédition, donnant pour raison que ces gens venaient de loin, que leurs familles attendaient, surtout qu'ils étaient pauvres. Jamais la duchesse ne refusait : elle était trop heureuse de voir son fils animé d'un si noble et d'un si saint dévouement ; parfois cependant elle faisait mine de refuser ou d'hésiter, afin de se donner le spectacle des instances éloquentes de son enfant.

ATRI

Plus que les autres pauvres, les malades étaient aimés de Rodolphe, et sa charité, à leur égard, allait jusqu'à l'héroïsme. Dès qu'il pouvait s'enfuir du palais, il courait à l'hôpital consoler et servir les malades. Il le fit d'abord à la dérobée, puis, voyant sa conduite approuvée, il y mit moins de mystère, et se faisait même accompagner parfois d'un serviteur ou d'un page.

Quand un pauvre arrivait à l'hôpital, d'où qu'il vînt, Rodolphe lui lavait lui-même les pieds, lui préparait un lit et l'y couchait. Puis il faisait demander au palais ce dont le malheureux avait besoin, l'exhortait à souffrir avec patience, et le traitait enfin comme s'il eût été son frère et son seigneur.

Non content de voir les pauvres à l'hôpital, le saint enfant les visitait chez eux, et il allait aux plus abandonnés . Cette conduite avait l'approbation de la duchesse, qui pourtant était quelque peu inquiète sur les suites que pourraient avoir les imprudences de son fils . Elle savait qu'aucune maladie contagieuse ne l'arrêtait, qu'il allait même plus volontiers chez les plus dangereusement atteints, s'asseyait sur leur grabat pour leur parler de Dieu et de leur âme. Elle craignait qu'il ne prît à son tour leurs maladies, et elle fit part de ses craintes au duc d'Atri. Mais celui-ci était un homme de foi, qui respectait son fils et comptait sur Dieu ; par un sentiment qui suffit à donner une grande idée de sa vertu, il fut d'avis qu'il valait mieux

Page 1