I. — l'appel de dieu
rupture, repartit le jeune homme, que je veux faire avec le monde, non un traité à l'amiable. »
Une autre patricienne l'accablait d'exhortations sur l'obéissance due aux parents. « Mais enfin, Madame, lui dit malicieusement Rodolphe, où, et depuis quand, étudiez-vous les cas de conscience, que vous sachiez si bien la valeur des commandements de DlEU ? »
Ces résistances de Rodolphe devaient paraître étranges à ceux qui avaient été toujours témoins de son admirable docilité, et il était difficile de ne pas reconnaître, dans cette conduite d'une âme si sage et si droite, l'influence d'une vocation surnaturelle. L'épreuve cependant se prolongea plusieurs mois. Rodolphe , à qui ces mois paraissaient des années, allait prendre souvent conseil de saint François de Borgia. Enfin il supplia son saint directeur d'intercéder pour lui auprès du Souverain-Pontife.
Saint Pie V était digne d'être pris pour arbitre dans une cause de cette nature. Averti par le Père Général, il cita les deux parties à comparaître devant lui. Jules d'Acquaviva était chargé de combattre, au nom du duc d'Atri, la vocation de Rodolphe, Claude d'Acquaviva devait la défendre. Les grandes raisons qu'allégua Jules furent, qu'à dix-sept ans on n'était guère en âge de prendre une décision si austère ; qu'entrer en religion pour en sortir peu après serait un déshonneur pour Rodolphe et pour les siens, et que ce déshonneur leur arriverait sûrement. « Une telle résolution est folle, venait enfin de déclarer Jules, et elle ne peut être l'effet que de quelque peine ou de quelque tristesse. »
« Non, dit alors saint Pie V, qui avait tout écouté sans interrompre, non, cette résolution ne vient pas d'une âme triste et mélancolique, mais bien d'une âme calme et joyeuse. » Et, mettant fin aux débats, il ordonna qu'on laissât à Rodolphe toute liberté de suivre sa vocation. Seulement, ayant appris que le duc devait rester peu de temps à Rome, il
voulut que son fils lui accordât ces derniers jours, et ne revînt au noviciat qu'après le départ de son père.
La générosité du duc d'Atri prévint d'ailleurs les ordres du Pape, et c'est alors qu'ayant entendu de Rodolphe la parole que cite notre chroniqueur, il lui dit : « Ah ! je le vois bien : ce n'est pas vous, mon fils, qui me parlez, mais un autre qui est en vous et auquel je ne puis résister. Faites comme il vous plaît, et servez Dieu comme il convient à vos pareils. »
Mais revenons au récit du P. Gazet :
« Cela dict et bien entendu de Rodolphe, lequel ne laissa escouller le temps ny l'occasion Car, comme le duc et sa famille estoient empeschés pour quelque visite qui survint, le jeune homme, tout bellement, sans dire adieu à son père ny à aultre, comme il estoit accoutré à la domestique, s'en vint, sans serviteur, par le millieu de Rome avecq grandissime allégresse, au lieu d'où il avoit esté ravy.
» Mais, à la porte de la maison professe il trouva quelque contredict, ce que le portier le recognoissant, et sachant les fâcheries passées, ne luy voulut ouvrir sans premièrement en avoir faict rapport au Supérieur. Et ainsi demeura le pauvre Rodolphe bonne espace à la porte, bien mortifié parce qu'il n'estoit vestu ny accompagné selon son estât, d'aultre costé bien édifié de ce qu'avoit faict le portier, monstrant le bon ordre avec lequel on procédoit en la Compagnie. Le portier retourna avec ung des Pères Assistens, envoyé du P. Général pour entendre de Rodolphe comment qu'il
l'appel de dieu (1568).
estoit retourné. Il entre en la maison tout allègre, disant : Victoria, Victoria. Et lors il raconta comme tout c'estoit passé, et du congé qu'il avoit obtenu. Le mesme, dict-il au P. Général, y estant conduict par le Père Assistent.
» Cependant le père envoya à la maison du duc pour s'asseurer de la vérité, et trouvant ainsi estre, le consigna aux Pères Assistens afin qu'ils l'examinassent comme les aultres que l'on veut recevoir. Pensât Rodolphe estre arrivé au port, se luy livra une grande bourasque. Car estant en l'examen, l'on trouva qu'il avoit fort peu estudié, soit par faute d'esprit ou aultrement, et encore qu'il fust content d'estre coadiuteur, on trouva qu'il n'avoit les forces convenables à cela, ny qu'il estoit expédient d'y penser, de sorte qu'après que le P. Général se fust informé des PP. Assistens, il luy feit dire qu'il seroit meilleur qu'il attendist encore quelque temps, et que, cependant, mesme en l'office de Camérier, il se pourroit advancer aux lettres, comme avoit faict son oncle Claude, et que cela serviroit encore pour meurir d'avantage sa vocation.
» A ceste réponse Rodolphe ne répliqua rien de bouche, mais avec les yeux et sanglots, pleurant comme ung enfant, de sorte qu'il esmeut les Pères a compassion et à retourner au P. Général pour impetrer de luy qu'il fust receu, encore que luy manquassent les bonnes lettres, auxquelles il pourroit, par
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après, estre apliqué. Le P. Général donna le bon mot, disant qu'il espéroit en Dieu, qu'en la Compagnie Rodolphe feroit grand progrès aux lettres, ce que vrayment advint depuis.
» On ne scauroit croire le contentement que receust Rodolphe de ceste nouvelle, qu'il sembloit sortir tout de soy mesme levant continuellement les mains aux cieux, remerciant Dieu et sa sainte Mère. Finalement il fut receu à la première probation (i), de là entre les aultres novices où il se comporta tellement que c'estoit un miroir d'humilité, de charité. »
I. Ce fut le 2 avril 1568 que Rodolphe fut reçu au noviciat. Il avait dix-sept ans et quatre mois.
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La vie religieuse.
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LA Compagnie de Jésus, du vivant de saint Ignace, n'avait point à Rome de maison de noviciat : sa pauvreté et le petit nombre de ses novices rendaient d'ailleurs cette privation nécessaire et peu sensible. Après la mort du Fondateur, cependant, la première Congrégation générale avait, en 1558, chargé le P. Laynez d'établir un noviciat, Laynez n'y put réussir, et se contenta de réunir les novices, déjà plus nombreux, en partie au Collège Romain, et en partie à la maison professe. Les postulants entraient au Collège Germanique et y demeuraient quelque temps.
La deuxième Congrégation ayant réitéré le vœu de la première, François de Borgia, troisième Général de la Compagnie, constitua, le 20 septembre 1565, un poviciat régulier, et chercha aussitôt à lui trouver une maison.
Mgr Jean-André Croci, évêque de Tivoli, gouvernait alors une petite église paroissiale appelée Saint-André au Monte Cavallo. A la demande de son neveu, le P. Louis Croci, il la céda volontiers à la Compagnie, et Pie V, ratifiant par un bref cette cession, transféra la
paroisse à l'église du Sauveur, puis à celle de Saint- Vincent.
D'autre part, Donna Jeanne d'Aragon, duchesse de Tagliacozzo, mère de Marc-Antoine Colonna, apprenant que saint François de Borgia, qu'elle vénérait profondément, voulait établir un noviciat à Saint- André, s'offrit à en être la fondatrice. A la maison de Mgr Croci, acquise en 1566 par le Général, elle ajouta quelques dépendances, un vignoble, et la rente d'un capital de 6000 écus. Le t,o novembre 1568, la Compagnie prenait possession de l'église, en y célébrant la fête de saint André, et aussitôt, un groupe de novices y venait habiter.
La vieille église paroissiale était pauvre et peu solide ; en 1567, François de Borgia en fit commencer une autre plus vaste qu'on achevait en 1568, et dont le cardinal Marc-Antoine Colonna venait lui-même consacrer le maître-autel.
C'est cette même année 1568, le 2 avril, que Rodolphe d'Acquaviva entrait au noviciat.
Saint-André était encore trop étroit et trop pauvre pour recevoir tous les novices de Rome ; un bon nombre habitaient la maison professe, sous la direction du P. Alphonse Ruiz; d'autres vivaient au Collège Romain, surtout pour y servir à la cuisine ; d'autres enfin étaient à Saint-André. Des maîtres des novices, dépendant de celui de la maison professe, dirigeaient les novices
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du Collège Romain et de Saint- André. Celui de Saint- André s'appelait Jules Fatio (ou Fazio) (i).
Dieu bénissait le saint admirable qui gouvernait alors la Compagnie en lui envoyant, de tous les points de l'Europe, des novices déjà illustres par l'éclat de leur nom et celui de leur sainteté. Trente-sept novices étaient entrés au noviciat de Rome en 1567, trente-quatre y entrèrent en 1568, et quarante-et-un en 1569. Italiens ou Espagnols, Polonais ou Français, Allemands ou Flamands, certains avaient déjà rendu de grands services à l'Église, beaucoup se préparaient à en rendre de glorieux. On remarquait parmi eux François Torres, Fabio de Fabiis, un Visconti, trois Giustiniani, Claude d'Acquaviva, Stanislas Warszevicki, ami du roi de Pologne Sigismond, futur légat de Grégoire XIII auprès du roi Jean de Suède, Pierre Skarga, Jean Possevin, surtout le doux et charmant saint Stanislas Kostka.
Rodolphe d'Acquaviva se jugeait indigne de devenir leur frère ; il aspirait seulement au bonheur de les servir ; aussi demanda-t-il en grâce de n'être dans la Compagnie que Frère coadjuteur. Mais on lui dit de
I. Ce n'est que le 7 juin 158g que le P. Alphonse Ruiz fut nommé Recteur et maître des novices de Saint-André, et que cette maison devint le siège principal du noviciat. Rodolphe avait déjà quitté Saint-André. Nous empruntons tous ces renseignements à une histoire manuscrite italienne intitulée : Notitie istorkhe appartenenii aile Cappellette di S. Stanislao Kostka. (Archives de Saint-André.)
rester sans crainte où Dieu l'avait mis, et bientôt il attirait lui-même tous les regards.
L'histoire manuscrite du noviciat de Rome(i) donne, de la candeur du jeune novice, un trait charmant que nous lui empruntons : « Rodolphe, dit un chroniqueur anonyme, fut toujours signalé en toutes vertus, mais particulièrement en trois : la charité, l'humilité, l'obéissance. Il avait sur ces vertus des conceptions si hautes, qu'il semblait impossible qu'il eût naturellement tant de pénétration. Il fut, en outre, doué d'une haute pureté et d'une grande simplicité. Je vais raconter, à ce propos, une jolie chose qui lui arriva au noviciat. Tous les novices prenaient un jour leur récréation dans la salle, causant, selon leur habitude, avec beaucoup de ferveur de choses spirituelles, quand apparut à l'improviste le P. Alphonse Ruiz, leur maître. Il leur demanda à chacun ce dont ils discouraient, et, voyant qu'il en était bien comme il le désirait, il leur dit, le cœur plein de consolation : « C'est bien,*mes fils, nous nous trouvons ici, mais Dieu se trouve au milieu de nous; » et, se tournant alors vers Rodolphe, qui se montrait plus attentif qu'aucun autre, « N'est-ce pas vrai cela, Rodolphe ? » lui fit-il. — « Si, Père, » répondit Rodolphe, avec sa simplicité ordinaire. — « Oh ! bien, alors, quelle foi est la nôtre ! reprit le Père ; nous sommes assis, et nous laissons Notre-Seigneur Jésus-Christ debout ; portez-