‹ Les bienheureux martyrs de SalsetteChapitre 28 sur 88 · II. — LA VIE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

II. — LA VIE RELIGIEUSE

travail, devaient le faire réussir, et, à la fin du cours, on pouvait écrire de lui : « Progrès remarquables. Il pourra enseigner la philosophie quand il aura étudié la théologie ; il a le talent de la prédication et est homme de relations, mais sa santé est médiocre (i). » Rodolphe, au Collège Romain, fut surtout excellent religieux. Sa complexion délicate ne l'empêchait pas de se traiter rudement. Il habitait, paraît-il, un petit recoin sous le toit ; l'hiver, ses mains étaient gonflées d'engelures qui se changeaient vite en plaies. Lui ne se plaignait jamais de rien, mais, comme à Saint- André et à Macerata, il s'ingéniait à servir toujours les autres. Sa charité éclatait surtout lorsqu'il pouvait soigner des malades. Comme son humilité et sa bonté lui avaient concilié parmi ses condisciples une grande autorité, il s'en servait pour verser du baume sur toutes les blessures qu'on lui découvrait ; aussi ses paroles et sa seule présence remplissaient-elles les âmes de courage et d'entrain.

Tant de maturité et d'amabilité avaient laissé dans

l'esprit de ceux qui connurent alors Rodolphe une

! ineffaçable impression. Le P. Charles Mastrilli qui,

I pendant quatre ans, vécut à ses côtés, s'était mis à

; observer toutes ses actions, afin d'y surprendre quelque

I. « Fruchis sttcdii prœcipuus. Habet talentum legendi cursum^ audit a iheologiaj etiam ialenhan cottciciiajidi et conversandi. Va le tu do incdiocris. » (Archives romaines.)

imperfection ; il n'en put relever aucune ; aussi, quand on lui demandait plus tard quelle était la vertu caractéristique de Rodolphe , il répondait que tous les charmes delà sainteté brillaient en lui à un tel point, qu'on ne saurait dire ce qui l'emportait ; qu'il n'était que modestie, qu'humilité, que charité, que bonté, que vertu en un mot, et que, dans cette âme, il n'y avait rien de faible ou de languissant. Précieux témoignage qu'on devait rendre plus tard à Louis de Gonzague et à Jean Berchmans ! Il eût suffi à la gloire de Rodolphe, et il lui aurait mérité la vénération due aux saints, quand même l'auréole du martyre ne serait pas plus lard venue parer son front.

A la fin de l'année scolaire 1574, Rodolphe passa du Collège Romain au Collège Germanique où, tout en suivant les cours de théologie, il devait être répétiteur des élèves. Fondé par saint Ignace pour donner à l'Allemagne des prêtres saints et savants, capables de combattre et de refouler le luthéranisme, le Collège Germanique abritait déjà une jeunesse nombreuse, et tant d'espérances reposaient sur elle, que le Père Michel Lauretano, Recteur du collège, cherchait à l'entourer des maitres les meilleurs et les plus saints. Aussi, ayant depuis longtemps remarqué Rodolphe, il avait demandé qu'il fût, pendant sa théologie, répétiteur de philosophie au Germanique, et ce désir venait d'être exaucé.

LA VIE RELIGIEUSE

I.e préfet des études du Collège Romain était le célèbre Père Ledesma. Les Pères Parra et Paez enseignaient la théologie scolastique, et le Père Jean Fernandez la théologie positive. Pendant trois ans, de 1574 à 1577, Rodolphe suivit leurs cours. Nous aimerions à avoir de nombreux détails sur ces années de préparation silencieuse, mais de même que les évangélistes ont raconté en un mot l'enfance de Jésus- Christ, les historiens du Collège Romain n'ont fait de la sainteté de Rodolphe que des éloges généraux.

D'apparence assez chétive, il avait un air si aimable qu'il gagnait les cœurs au premier abord ; à son seu maintien on comprenait qu'il avait toujours le cœur en haut, et ses paroles n'étaient jamais que l'épanchement d'une âme pleine de Dieu. Pauvre et austère, il jeûnait souvent et faisait un fréquent usage du cilice ; mais, réservant se srigueurs pour lui seul, il était pour les autres d'une incomparable charité. Il avait l'esprit trop droit pour ne pas comprendre qu'à Rome il devait surtout étudier. Il ne s'en faisait point faute, et excitait même l'ardeur de ses frères en leur disant que le travail était ce que Dieu demandait alors d'eux.

Au Germanique, Rodolphe n'avait plus le loisir de s'employer aux travaux domestiques, comme il l'avait fait précédemment. Il s'en dédommageait en se livrant tout entier à la direction des élèves qu'on lui avait confiés. La maturité de ce jeune homme de vingt-cinq

ans était si grande, sa prudence et sa rectitude d'esprit si parfaites, qu'il acquit bientôt au collège une influence exceptionnelle.

Il était chargé de diriger la plus importante Congrégation de la Sainte Vierge, et de présider la répétition des cours de physique. Il remplit si bien ces fonctions, que le P. Lauretano, s'appuyant de plus en plus sur lui, en fit un des consulteurs de la maison, et celui dont l'avis était le mieux écouté.

Quant aux élèves, la bonté de Rodolphe et sa candeur virginale leur avaient inspiré une telle confiance, qu'ils allaient à lui moins comme à un maître que comme à un père et à un saint. Aussi son départ les devait-il jeter tous dans la désolation.

Ce départ ne devait point tarder beaucoup. Si Dieu mûrissait si vite Rodolphe d'Acquaviva, c'est, en effet, qu'il avait sur lui de grands desseins. Il en voulait faire un vase d'élection destiné à porter son nom avec honneur devant les rois et devant les nations infidèles.

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La vocation à l'apostolat.

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UN jour, pendant son enfance à Atri, Rodolphe avait déclaré à trois de ses pages que plus tard il irait loin, très loin dans l'Inde, et qu'il y mourrait martyr de la main des barbares. Il assurait qu'il savait cela positivement. Les trois enfants avaient souri de cette prédiction, et ils l'avaient presque oubliée quand ils apprirent sa réalisation ; ils étaient alors devenus docteurs, et l'un même, primicier du Chapitre ; ils rapportèrent le trait dont ils avaient été témoins, mais personne ne put dire comment Rodolphe enfant avait connu son sort futur.

A peine entré dans la Compagnie de Jésus, il avait senti ce désir confus d'apostolat solliciter son cœur avec plus de clarté et de force. L'espoir de vivre caché, de secourir des âmes abandonnées, de souffrir davantage, de verser son sang pour la foi, tous ces attraits surnaturels qui composent ce qu'on nomme la vocation, assaillaient constamment Rodolphe. Aussi le désir, la passion de l'apostolat devinrent bientôt l'âme de sa vie. Il ne passait point de jour sans offrir à Dieu quelque sacrifice afin de mériter d'être élu par lui, car il savait que c'est Dieu qui choisit ses apôtres, et non les

apôtres qui choisissent Dieu. Il n'omettait d'ailleurs aucune occasion d'exposer ses vœux à ses Supérieurs.

Le P. Everard Mercurian avait succédé, le 21 avril 1573, au Père François de Borgia. François avait mis sa générosité de prince, ou plutôt de saint, au service des missions lointaines, et il n'avait pas craint de priver les provinces d'Europe de leurs meilleurs sujets pour les envoyer porter la foi de Jésus-Christ au Brésil, au Pérou, au Japon et dans l'Inde. Aussi les missions de la Compagnie étaient-elles alors dans un merveilleux état de ferveur, et l'annonce fréquente de nouveaux martyrs faisait battre d'espérance le cœur des religieux d'Europe. Tout récemment encore, en 1570, uneabondante hécatombe avait été offerte à Dieu. Deux troupes, l'une de quarante, l'autre de vingt-et-un missionnaires avaient été massacrées par les calvinistes. Ignace d'Azevedo était à la tête de la première (i).

Rodolphe d'Acquaviva voulait donc être apôtre. Mais le P. Everard Mercurian, héritier cependant du grand cœur de saint François , ne pouvait se résoudre à exaucer ses désirs. Les talents de Rodolphe faisaient en effet concevoir à la Compagnie de trop grandes espérances, pour qu'on jugeât prudent de s'en priver

I. S. Franrois de Borgia avait envoyé soixante-et-un missionnaires au Brésil. Les quarante du premier convoi furent massacrés à Palma, le 15 juillet 1570 ; les vingt-etun du second convoi furent atteints, et, eux aussi, massacrés en vue des côtes du Brésil. Saint François de Borgia, sans se laisser décourager, envoya aussitôt treize autres Pères.

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