LA TRAVERSÉE
cabine beaucoup de reliques insignes (i). Aussi vous pouvez vous imaginer la joie que goûtera notre âme avec les saints, sur l'Océan. Adieu. »
La traversée de Lisbonne à Goa était de six longs mois : on comptait environ deux mille cinq cents lieues jusqu'au Cap, puis six cents jusqu'à Mozambique et neuf cents enfin jusqu'à Goa.
Trois navires devaient aller de conserve dans l'Inde, Chacun reçut quelques missionnaires. Rodolphe fut tout heureux de monter à bord du Saint-Grégoire, dont le nom lui rappelait les joies de son sacerdoce» Cinq missionnaires et cinq cents passagers formaient l'équipage de ce navire, et sa composition promettait aux religieux de nombreuses occasions de se dévouer et de souffrir. Malgré de rudes coups de vent, on arriva sans accidents au Cap. A la vue de la terre, les passagers ne purent retenir les accès de leur bruyante gaîté. Rodolphe lui-même disait plus tard qu'il avait eu alors la plus grande impression de joie de sa vie, et que son âme avait songé aussitôt au bonheur qu'elle éprouverait quand, au terme du grand voyage, elle verrait apparaître le rivage de l'éternité.
On avait doublé le Cap de Bonne- Espérance le 2 1 juin ; un mois après on abordait à Mozambique. Rodolphe et ses compagnons avaient jusque-là rempli
I. Ils portaient le corps d'un saint Boniface, martyr, d'un martyr de la légion thébaine, et la tête d'une des compagnes de sainte Ursule.
sur la flotte les rôles de catéchiste et de prédicateur ; car, dans ces âges de foi, la religion avait le droit de se montrer partout. Rodolphe avait, en outre, pris la charge d'infirmier ; un Européen était mort sur le Saint-G^'cgoire : il l'avait, pendant sa longue maladie, assisté mieux qu'un frère. Mais, à partir de Mozambique, son zèle put encore mieux s'exercer : on avait en effet acheté à Mozambique quatre cents Cafres et on les avait entassés, comme du bétail, sur les trois navires. Beaucoup étaient malades, et dix-huit moururent bientôt ; ne pouvant se faire comprendre de tous , Rodolphe essaya du moins de les gagner par une charité à laquelle les infortunés étaient trop peu habitués. Quelques-uns comprenant un peu le portugais, il s'en servit pour évangéliserles autres; et, grâce à l'affection de ce prêtre, les pauvres gens ne maudirent pas le peuple qui les arrachait à leur patrie : en échange de la liberté, plusieurs même consentirent à accepter la foi.
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Gljapttre Deuxième
Le Collège de Saint- Paul.
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LE 13 septembre 1578, veille de la fête de l'Exaltation de la Sainte Croix, le Saint-Gî^égoire abordait à Goa. Le lendemain était, pour la ville, un jour de grande solennité : on y honorait une relique insigne de la vraie Croix, envoyée depuis peu par Éverard Mercurian.
En foulant pour la première fois cette terre si désirée qu'il devait un jour, — il le savait, — arroser de son sang, Rodolphe ne put maîtriser son émotion, et, se jetant à genoux, il baisa longuement le sable, comme le prêtre baise l'autel où il va sacrifier.
Goa, la vieille cité mahratte, conquise en 1520 par le grand Alphonse d'Albuquerque, n'était plus alors dans l'état déplorable oii François Xavier l'avait trouvée trente-six ans plus tôt, en 1542. — Le séminaire de la Sainte- Foi, fondé en 1541 par le gouverneur Etienne de Gama, était passé, en 1548, sous la direction des Pères de la Compagnie, et avait reçu le nom de collège de Saint-Paul. — Le corps du grand apôtre des Indes y était conservé dans un merveilleux état de fraîcheur, et une communauté fervente s'était
groupée près de ce tombeau chaque jour plus glorieux (i).
Près de Goa se trouvent les petites îles de Cioran et de Divar, autrefois repaires d'idolâtres, alors chrétientés florissantes. Pour reposer Rodolphe des fatigues de la traversée, le Père qui était chargé d'administrer Divar, l'invita à venir passer un jour près de lui. Il voulait ménager au nouveau venu d'Europe une surprise qui le consolât.
Une troupe de quatre cents enfants attendaient Rodolphe sur la plage de Divar. Formant une longue procession, ils venaient deux à deux, chantant dans leur langue les couplets de la doctrine chrétienne composés pour eux par Xavier lui-même. L'air en était si simple et si touchant qu'on était ému en l'entendant. La procession achevée, les enfants se groupèrent auprès du Père d'Europe, pour le remercier d'être venu de si loin travailler à leur salut. Cet accueil imprévu émut aux larmes l'apôtre, qui, dès ce moment, promit à Dieu de n'aimer plus au monde que ce peuple.
Un mois plus tard, on ménageait à Rodolphe une
I Le collège de Saint-Paul était l'unique maison de la Compagnie à Goa. La maison professe et l'église du bon JÉSUS furent fondées en 1581. En attendant que l'église fût bâtie, les Pères exercèrent leurs ministères dans l'église de Notre-Dame du Rosaire, où saint François Xavier avait coutume de faire le catéchisme aux enfants. Le corps de saint François Xavier, transporté dans l'église de la maison professe, y repose encore aujourd'hui. — Du collège de Saint-Paul il ne reste plus que quelques ruines.