‹ Les bienheureux martyrs de SalsetteChapitre 46 sur 88 · II. — LUTTES ET ÉPREUVES · texte numérisé non relu

II. — LUTTES ET ÉPREUVES

Grand Mogol, auquel elles eurent le don de plaire, n'avait retenu les bras prêts à frapper.

Akbar aurait voulu cependant ménager un triomphe à cet homme dont la grandeur morale le subjuguait. Il lui fit donc savoir, quelques jours plus tard, que le gourou qui l'avait défié était un sorcier et un malfaiteur digne de mort, et que lui, Akbar, serait ravi de le voir brûler, d'autant plus qu'à cause de son influence sur le peuple, il ne savait comment lui infliger la peine que méritaient ses crimes, « Acceptez donc l'épreuve du feu, disait le roi. J'y ferai entrer le provocateur le premier ; puis, quand il sera brûlé, je vous défendrai d'y pénétrer. »

A cette proposition, Rodolphe répondit simplement qu'il ne pouvait causer la mort de personne. « Mais il ne s'agit pas de causer sa mort, répliqua Akbar, ce sora moi qui la causerai ; vous, vous n'avez qu'à faire semblant d'accepter son défi. » — « Cela même ne m'est pas possible, dit Rodolphe. La religion chrétienne est sainte, elle n'admet pas ces feintes. Elle hait et condamne tout ce qui est dissimulé. Si cet homme est coupable, faites-le juger selon vos lois, et condamnez-le ; et si vous voulez éprouver la constance des chrétiens, faites-moi jeter dans les flammes. »

Rodolphe et le P. Henriquez, son interprète, s'attendaient à voir leur réponse jugée sévèrement. Elle jeta au contraire dans l'admiration Akbar et sa cour.

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Tous regardèrent cette loyauté si délicate et si fière comme le plus grand miracle qui pût leur être donné de voir.

Le P. Montferrat, qui était à Agra lorsque cet incident se déroulait à Fatehpour, revint à la cour le 4 août, et eut bientôt l'occasion de confesser lui aussi sa foi. Le samedi venu, en effet, les trois missionnaires furent, comme d'habitude, appelés au palais, où six des plus doctes musulmans les attendaient. A la demande d'Akbar, le P. Rodolphe commençait à raconter la naissance du Sauveur, quand, l'interrompant vivement, un musulman nia l'authenticité des saintes Ecritures. Rodolphe, en quelques paroles, l'établit si victorieusement, qu'Aboul Fazel lui-même, présent à la discussion, déclara que les livres des chrétiens étaient authentiques, et que leur texte n'avait pu être altéré, ni avant, ni depuis l'hégire du Prophète. <'< Ce ne sont pas les chrétiens, s'écria alors Montferrat, c'est Mahomet qui, en homme faux qu'il était, a essayé de corrompre nos saints Livres, et a rempli son Alcoran de tant d'erreurs et d'iniquités,qu'on peut vous les rendre évidentes. »

Cette réponse fit visiblement souffrir l'empereur, qui pria les Pères d'épargner désormais Mahomet. On lui répondit que, voyant le désir de connaître la vérité, on avait cru bien faire en la lui exposant nettement, et en s'efforçant de le retirer d'une erreur dan^

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gereuse ; que d'ailleurs il n'était pas équitable que les mahométans pussent impunément blasphémer le Fils de Dieu, et qu'il leur fût interdit, à eux, de dire ce qu'ils pensaient de l'Alcoran.

Cet avertissement d'Akbar était pourtant l'indice d'un changement dont les missionnaires s'étaient déjà doutés. Rodolphe continua ses catéchismes hebdomadaires, mais il lui fut bientôt aisé de voir que, plus l'esprit d'Akbar s'ouvrait à la lumière, plus son cœur la redoutait : les conséquences morales du christianisme effrayaient ce prince sensuel, et, par son exemple, il allait montrer combien, selon la parole du Seigneur, il est difficile aux riches de cette sorte d'entrer dans le royaume des Cieux.

Il était bien évident pour ceux qui l'entouraient que de cœur Akbar n'était plus mahométan. Lui que les musulmans d'Asie vénèrent encore comme un de leurs plus saints croyants, il se moquait franchement de Mahomet. Il n'était point païen non plus, et, par malheur, il n'était pas encore chrétien, et il ne voulait pas l'être. Il continuait sans doute à témoigner une grande, bienveillance aux missionnaires, et surtout à Rodolphe, mais il demeurait sensuel et orgueilleux, ne consentant à plier ni ses passions, ni son esprit, sous le joug de la foi et de la loi de Jésus-Christ.

Son humeur même commençait à se ressentir des fluctuations de son âme. Tantôt il écoutait Rodolphe

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avec plaisir, et il l'approuvait ; tantôt il n'écoutait rien ou feignait de dormir, pour ne pas avoir à approuver ou à répondre. Puis, c'étaient des jeux et des fêtes sans fin, qui achevaient de distraire cet esprit si mobile, des austères pensées qui pouvaient y germer.

Akbar était passionné pour les combats d'éléphants, de panthères, de coqs ou même d'hommes, et plus encore pour des joies moins innocentes.

Un jour, il convia le P. Rodolphe à un spectacle qu'il disait fort divertissant. C'était un sati, ou supplice de veuves païennes, qui devaient se brûler sur la tombe de leurs maris. Rodolphe refusa d'accompagner le prince à cet horrible spectacle, et, avec une fermeté apostolique, il lui affirma que Dieu détestait ces coutumes.

Akbar avait donné à son peuple la permission d'embrasser le christianisme. Seulement, cette autorisation, il n'avait jamais voulu la promulguer officiellement ; de sorte que beaucoup de ses sujets, n'osant se fier à sa volonté mal connue, redoutaient d'abjurer leurs erreurs. Il avait aussi promis aux Pères de les aider à bâtir un hôpital, mais les secours promis ne furent jamais donnés. Du reste, avec cette inconséquence d'un homme qui lutte avec sa propre conscience, tandis qu'il rejetait la foi, il voulait que son second fils, Barhias, fût instruit à l'européenne, par le P. Montferrat, et, s'il lui plaisait, élevé dans la religion chrétienne.

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Tandis qu'Akbar, effrayé par l'austérité du christianisme, revenait ainsi de son premier enthousiasme, il était facile de prévoir que la colère toujours croissante des mahométans aurait un jour raison de la bienveillance du Grand Mogol.

Aussi le P. d'Acquaviva écrivait- il à cette époque au P. Everard Mercurian : « Le sujet de ma plus » grande joie, dans cette contrée, est que j'y suis » proche du martyre. Nous avons confessé jÉsus- » Christ, en effet, et nous n'avons rien caché. Nous » avons déclaré que Mahomet n'était pas le prophète » de Dieu, et nous avons dit que le Christ était le Fils » de Dieu. Or, on ne peut entendre ici cette seconde » affirmation sans qu'aussitôt tout le monde se bouche » les oreilles. On ne peut dire la première sans être » immédiatement et sans procès mis à mort. Et pour- » tant, devant le roi et toute sa cour, nous avons » affirmé que Mahomet est un antéchrist ; aussi le » supplice n'est différé pour nous que jusqu'à la » mort du Roi. D'autant plus que nous avons aussi » contre nous des païens qui nous détestent, parce » que nous avons blâmé en public leurs mauvaises » coutumes, celle en particulier qu'ils ont de brûler » les veuves sur le tombeau de leurs maris. Nous » avons dit au Roi qu'il péchait en tolérant ces cou- » tûmes. »

Dans une autre lettre plus intime, le P. Rodolphe

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