I08 L. IV. — FAT EH POUR
disait au P. Nuno Rodriguez, Recteur du collège Saint-Paul de Goa :
« Vous aurez, mon Père, par les lettres envoyées
» au P. Provincial, des nouvelles de nos œuvres. Ici,
» à vous, le Père de mon âme, je ne parlerai que de
» moi. Vous savez combien j'ai désiré cette mission,
» et combien j'ai été heureux quand on m'y a envoyé.
» J'ai goûté enfin la joie que je désirais tant, de con-
» fesser le Nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ de-
» vant les rois et les princes de ce monde, et j'ai
» l'espoir d'en obtenir une de ces morts que l'Ecri-
» ture appelle précieuses aux regards de Dieu. Sachez,
» mon Père, qu'il y en a beaucoup ici qui nous dési-
» rent cette mort : elle n'est éloignée de nous qu'au-
» tant que le Roi l'est de la tombe. En attendant
» qu'elle vienne, nous ne manquons pas du reste de
» sujets d'épreuves, si bien que parfois la vie me
» pèse, car il a plu à Dieu, qui m'a conduit dans cette
» expédition, de nous présenter, non pas de ces calices
» qu'il appelle enivrants, mais de ceux plutôt dont le
» vin est mêlé de fiel. Malgré tout cependant, nous
» n'avons pas encore résisté jusqu'au sang, et ma joie
» est telle que, n'était la charge de Supérieur que
» l'obéissance m'a imposée, et si elle pouvait être
» donnée à mon compagnon, je surabonderais de joie,
» autant qu'on en peut goûter au milieu d'une nation
» perverse, où l'on ne voit rien que péché, où l'on
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LUTTES ET ÉPREUVES
» n'entend rien que le nom odieux de Mahomet. S'ils
» nomment parfois Jésus, c'est pour l'appeler le Pro-
» phète et nier sa divinité. Et moi, je ne connais pas
» ce jÉsus-là; je ne sais parler que de Jésus le Fils de
» de Dieu ; aussi j'aime à le nommer, et je me ras-
» sasie en répétant sans cesse : Jésus-Christ, Fils de
» Dieu ! Cela adoucit ma peine ; mais de ceux qui
» m'entendent, les uns, alors, se bouchent les oreilles,
» d'autres se moquent de moi ou me maudissent. Du
» moins, dès que je suis rentré chez moi, je me dé-
» dommage, et je tâche de faire acclamer Jésus, Fils
» de Dieu, par les quelques âmes chrétiennes qui
» se sont retirées près de nous comme dans une arche.
» Quand nous allons voir le Roi et l'instruire de son
» salut, nous trouvons des hommes occupés à réciter
» ces prières que les mahométans font avec tant de
» gravité, et nous sommes ainsi contraints de con-
» templer l'abomination de ces sépulcres blanchis. En
» un mot, Mahomet est tout ici... En l'honneur de ce
» monstre tartare, ils fléchissent le genou, se pros-
» ternent, lèvent les mains au Ciel, répandent des
» aumônes, font toutes leurs actions ; et nous, il ne
» nous est pas permis de trop élever la voix pour ne
» point mettre en péril les jours du Roi. Ainsi il nous
» est interdit de mourir, et pourtant nous ne pouvons
» guère vivre, car (selon la parole de Psalmiste) notre
» zèle nous fait dessécher.
IIO L. IV. — FATEHPOUR.
» Si encore notre espérance était analogue à celle » des âmes du Purgatoire, nous aurions une conso- » lation semblable à la leur. Mais leur espérance, à » elle, est fondée ; la nôtre dépend d'un événement » bien incertain : la conversion du Roi. Enfin Dieu » nous a donné, malgré tout, de travailler à son ser- » vice avec autant de confiance que si nous étions » assurés du succès... Une autre cause de consolation » pour nous, c'est qu'en vivant ici, nous exposons con- » tinuellement notre vie ; et cette situation, tout vrai » fils de la Compagnie, me semble-t-il, doit nous l'en- » vier, car personne na plus de charité que celui qui » donne sa vie pour ses amis. Certes, nous ne l'avons » pas encore, cette charité parfaite, puisque nous » n'avons pas encore résisté jusqu'au sang ; mais c'est » du moins ici que nous sommes le mieux à même » de l'obtenir de Dieu. Aussi je vous demande, mon » Père, vous qui m'avez toujours aimé, de m'aider à » remercier Dieu d'un si grand bienfait, et, puisque » j'ai parlé de la charité, la plus douce chose qui soit » au monde, je ne veux pas vous distraire de sa sua- » vite. C'est donc en elle que je vous laisse, en me » recommandant, du fond du cœur, à vos saints Sacri- » fices et à vos prières. »
De Fatehpour, le 28 septembre 1580.
Dès qu'il fut averti des difficultés que rencontraient
LUTTES ET ÉPREUVES
ses missionnaires, le P. Provincial de Goa voulut avoir de plus amples informations, et, profitant d'une visite qu'il devait fai^e en 1581 dans le nord de la mission portugaise, il pria le P. Rodolphe de venir le trouver à Damao.
Akbar consentit d'abord au départ de Rodolphe, mais, se ravisant bientôt, il ne laissa partir que le seul P. François Henriquez, dont, aussi bien, la présence n'était plus nécessaire , parce que Rodolphe parlait facilement le persan. Henriquez d'ailleurs était odieux aux musulmans, qui ne voyaient en lui qu'un apostat. Aussi dut-il même se déguiser pour échapper à leur vengeance pendant son long voyage.
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G|)apitre Troisième.
La Solitude. — La Persécution.
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HENRiQUEZ était à peine parti, qu'une révolte inopinée mit en émoi la cour du Grand Mogol, et enleva à l'empereur le goût des controverses. Son frère, qui gouvernait, au-delà de l' Indus, la riche province de Caboul, venait de s'allier avec les révoltés du Bengale, et, à la tête de douze mille hommes, il avait passé l'Indus et s'avançait sur Delhi. Akbar dut entrer aussitôt en campagne : au mois de février 1581, il partit d'Agra avec cinq mille éléphants et une armée trois fois supérieure en nombre à celle des révoltés.
Le chef des rebelles avait habilement donné comme prétexte à sa prise d'armes l'évolution religieuse du Grand Mogol. Akbar, prétendait-il, voulait changer de religion, et Mahomet devait être vengé. Les mahométans avaient avidement accueilli ce faux bruit, et la mère d'Akbar, ses femmes, ses ministres, répétaient publiquement que Mahomet était irrité des égards dont les étrangers étaient chez eux l'objet.
Soit qu'il voulût dissimuler, soit que ses sentiments eussent en effet changé, Akbar se montra dès lors plus réservé vis-à-vis de ses hôtes. Il ne voulut point que Rodolphe le suivît pendant sa campagne, et il se