LE B. RODOLPHE D'ACQUAVIVA
(D'après une ancienne gravure.)
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LE MARTYRE
Le lundi, 1 5 juillet 1583(1), Rodolphe d' Acquaviva et ses compagnons célèbrent la sainte messe dès l'aube. Ce jour était pour eux celui d'un pieux anniversaire : treize ans plus tôt, à pareille date, Ignace d'Azevedo et quarante de ses compagnons avaient été massacrés. pour la foi. Fortifiés par ce souvenir et par le sang de Jésus-Christ, les apôtres se mettent en route. Ils allaient à l'assaut de la dernière redoute de Satan, ils allaient offrir au Rédempteur le premier sacrifice qu'il eût reçu sur le sol idolâtre, mais ils ne savaient pas qu'ils seraient les victimes de cet assaut et de ce sacrifice.
Personne sur la route ne se présentait à eux, pas même aux environs du village. La veille seulement Rodolphe avait été surpris de se voir précédé par une sorte de méchant homme complètement nu, qui gambadait en faisant mille contorsions, à la manière des sorciers quand ils évoquent le démon. Cet homme, qu'ils ne connaissaient pas, tramait leur mort. C'était un devin, le plus consulté du pays : sans son avis on
I. En réalité le P. d'Acquaviva fut martyrisé le 25 juillet, si l'on compte d'après l'ancien style, alors en vigueur à Salsette. La réforme grégorienne avait en effet été appliquée en Europe en 1583. Elle avait amené la suppression de dix jours du 4 au 15 octot)re. Mais cette correction ne fut connue dans l'Inde qu'au mois de septembre 1583. L'ancien btyle ne cessa qu'à cette époque.
n'osait rien entreprendre, et tous ses ordres étaient sacrés. Tout en sautant, il prononçait des incantations inintelligibles : c'étaient des invitations à la vengeance, des exhortations à ne pas souffrir que le signe de la Croix fût planté dans le pays.
Aujourd'hui le sorcier n'apparaissait plus. Un homme pourtant s'approcha des Pères quand ils furent tout près du village : c'était le chef des Ganzaris, nobles autochtones ; de l'air le plus aimable, il dit aux Pères de ne point s'étonner si personne ne venait les recevoir, mais que la discorde régnait dans le village, que du reste les Pères et les chrétiens pouvaient à leur aise prendre leur repas , et qu'ensuite tous les Indiens viendraient ensemble leur rendre les honneurs qu'ils méritaient. Pacheco avait reçu ce traître ; il le conduisit au P. Rodolphe, qui s'était retiré à l'écart pour réciter le saint office. Rodolphe accueillit le Ganzari avec une exquise bonté, et lui offrit sa médiation pour mettre fin à la prétendue discorde ; l'Indien parut l'agréer, mais répondit qu'il ne pouvait rien accepter avant de s'être entendu avec ses frères, et il se retira.
Les chrétiens, pour la plupart, avaient été faire cuire leur riz au village ; les Pères, restés seuls avec les deux Portugais et quelques Indiens, ayant alors aperçu près des ruines d'un temple une petite esplanade, vont la visiter et même la mesurer, faisant remarquer qu'on
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aurait là, à l'occasion, un emplacement tout disposé pour recevoir une chapelle.
Ils étaient observés par quelques idolâtres, qui épiaient toutes leurs paroles, et qui, entendant parler de chapelle, firent mine de s'en aller. En se retirant, ils purent voir encore un Indien former une croix avec deux branches de palmier, et la placer, en faisant de grands sis^nes de joie, sur le toit de feuilles qui abritait la hutte. Les espions disparaissent à ce coup et vont tout raconter aux Ganzaris réunis, au nombre de trente, dans une case peu éloignée de celle des Pères. I D'horribles clameurs s'élèvent alors, parmi lesquelles I ondistinguait surtout une voix stridente. «Qu'est cela?» demandent les Pères. « Ce sont, répond le chrétien qui venait de planter la croix, ce sont les diables qui se réunissent pour fuir ensemble de ce pays. » Mais un autre chrétien, envoyé aux informations, rapportait une tout autre réponse. Les cris étaient poussés par le sorcier que la veille on avait rencontré sur la route. Il était au milieu des Ganzaris, faisant ses incantations et un sacrifice au démon, et il criait comme un possédé que les dieux voulaient comme victimes ces cinq coqs, (les Pères évidemment), et que lui les leur avait déjà offerts, mais qu'il restait à verser leur sang. Et il hurlait : « Tuez ces sorciers qui viennent dire des messes, et planter des croix, et bâtir des chapelles ; sinon ils vont chasser nos dieux, et tous se feront chré-
tiens, comme ceux de l'île voisine. » — Les Ganzaris rvîpondaient en hurlant et en brandissant leurs sabres.
L'Indien achevait ce rapport quand un païen accourt et conseille au P. Rodolphe de fuir promptement, parce qu'on en voulait à sa vie. Mais ce conseil venait trop tard pour être suivi. Les Pères n'avaient pas fait vingt pas dans la direction de Cincinin , qu'ils entendent derrière eux des cris désespérés. Ils se retournent, et voient les chrétiens qui les avaient accompagnés , fuyant à toutes jambes. Une trentaine d'infidèles les poursuivaient, conduits par le sorcier. Il était nu, et jetait en l'air du sable en signe de malédiction. Les autres lui répondaient en frappant leurs boucliers de leurs armes.
Au même moment, une troupe, qui depuis longtemps devait être aux aguets , débouche du côté opposé, coupant toute retraite aux missionnaires ; puis deux cents autres païens se montrent à droite, et une bande enfin apparaît à gauche, conduite par deux jeunes gens qui portaient , comme le sorcier , leur chevelure en désordre. Cette bande fut la première à rejoindre les Pères.
Un millier d'hommes armés cernaient les chrétiens. Plusieurs avaient des sabres, des lances ou des haches ; beaucoup n'avaient que des flèches. Les chrétiens d'Orlin tentèrent d'arrêter les païens : ils les suppliaient d'épargner leurs Pères, des innocents qui leur
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avaient fait tant de bien. Mais personne n'écoutait leurs prières.
Le secrétaire de Rachol, Gonzalo Rodriguez, saisit alors un mousquet que portait un de ses serviteurs, et il allait faire feu quand Alphonse Paclieco, le retenant par la main : « Non, Seigneur Gonzalo, lui dit-il doucement ; c'est pour leur faire du bien, ce n'est point pour les tuer que nous sommes venus ici ; » et, arrachant la mèche du mousquet, il l'éteignit. Michel Acosta, Indien, a depuis affirmé que le P, Rodolphe lui avait dit à peu près les mêmes paroles : qu'il était venu pour sauver les âmes de ces malheureux , non pour tuer leurs corps ; puis, que se tournant vers les chrétiens qui étaient restés près de lui, il leur avait dit : « J'abandonne de grand cœur à Dieu mon âme et mon corps ; impossible désormais de résister ou de fuir. »
Cependant le P. Pacheco, s'avançant vers les barbares, leur tendait les bras d'un air affectueux, et dans leur langue, qu'il connaissait très bien : « Ne craignez donc pas,» disait-il... Il ne put rien ajouter : les meurtriers étaient déjà sur lui.
Avant que le cercle ne fût complètement fermé, un chrétien avait offert son cheval au P. Rodolphe, l'assurant qu'il pourrait encore s'échapper sur cette excellente monture. Rodolphe était venu chercher le martyre de trop loin pour le fuir quand il se présentait.
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Il avait refusé. Tous ensemble, les yeux levés au Ciel, ils offrirent alors leurs vies en sacrifice ; puis, croisant leurs mains sur leur poitrine, ils attendirent la mort.
« Quel est le grand Père ? » demandent les jeunes gens qui conduisaient la bande. Ils voulaient dire : le Supérieur ; et, comprenant que Rodolphe était celui qu'ils cherchaient , un de ces hommes brandit son cimeterre, et, d'un coup, il lui tranche les jarrets. Le martyr, sans se plaindre, tombe sur ses genoux, et, défaisant le col de sa soutane, il l'ouvre du côté gauche, penche sa tête à droite, et présente ainsi son cou découvert au meurtrier. — Bien souvent, autrefois, on avait vu Rodolphe, dans l'ardeur de sa prière, préluder à cette scène sublime, et, découvrant sa gorge» on l'avait entendu s'écrier : « Mon cœur est prêt, ô mon Dieu ; mon cou est prêt, ô le Dieu de mon cœur! » (i)
Le païen lui fait deux profondes entailles, l'une près de l'autre : aucune ne détache la tête. Un autre lui porte alors à l'épaule un coup terrible, qui sépare presque le bras du buste ; enfin une flèche l'atteint en pleine poitrine et l'achève. — Avant d'expirer, Rodolphe dit : « Pardonnez-leur, Seigneur ; » et il ajoute : « Saint François Xavier, priez Dieu pour moi. Seigneur Jésus, recevez mon esprit. » 11 répète trois fois
I. Paratnm corme wn, Deus^ et parât tan colliim tneum, De us cor dis jnei
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cette dernière invocation, puis s'affaisse. Il avait trentetrois ans : il avait vécu seize ans dans la Compagnie de Jésus.
On abat ensuite le Frère François Aranha d'un coup de sabre sur la gorge et d'un coup de lance dans le côté. Il tombe, et on le croit mort.
Le P. Pierre Berna s'avance. On lui assène sur la tête un coup si bien porté (avec une hache ou un cimeterre, on ne sait), que le cerveau et la partie postérieure du crâne pendaient.à peine retenus par la peau. On lui enfonce ensuite un œil dans la tête avec un épieu ferré ; enfin un coup égaré lui tranche la moitié de l'oreille droite. Pierre tombe près du Frère Aranha, sur le bord d'une petite rizière et à côté d'un buisson. On s'acharne alors sur son cadavre, on le mutile horriblement, en criant : « Tiens, baptise maintenant ! fais des chrétiens ! (i) Tiens ! cette chair, c'est pour la vache que tu as tuée ! ce sang, c'est pour l'eau que tu as profanée ! »
Du reste, en frappant tous les martyrs, les meurtriers ne cessaient de répéter : « Plantez des croix, maintenant ! bâtissez des églises ! baptisez ! faites des chrétiens ! »
Après le P. Berna, on immole le P. Alphonse
I. Gli tagliarono altre membra del corpo e glie ne empieron le bocca mottegiando e dicendo : Hor viene e battezza e fa cristiani. — Bartoli, Vita e morte del P. Ridolfo Aquaviva, p. 124.
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Pacheco. Voyant qu'on commençait par les autres, Alphonse s'était déjà écrié : « Frappez-moi donc ! C'est moi qui ai détruit vos idoles ! » On lui plonge alors une lance dans la poitrine. Lui se met à genoux, étend les bras en croix, et, levant les yeux au Ciel, il dit : « Seigneur, vous avez été percé d'une lance pour moi, par égard pour celle qui m'a frappé, je vous demande de leur pardonner et de leur envoyer d'autres missionnaires qui les conduisent au Ciel. » Ces paroles irritent les bourreaux, qui lui portent un second coup de lance à la gorge et le tuent.
Le P. Antoine Francisco est le dernier frappé. On lui brise la tête et on lui perce le corps de flèches. Tous les jours, en disant la sainte messe, il demandait à Dieu la grâce du martyre, et, le matin même de son sacrifice, le précieux sang avait bouillonné dans son calice au moment où il le portait à ses lèvres.
Ainsi tombèrent ces jeunes martyrs (i), la fleur de la province des Indes ; il fallait sans doute au Seigneur le sacrifice de ces vies pleines d'espérances pour qu'il se résolût à convertir Salsette.
Loin d'assouvir les païens, le sang des missionnaires n'avait fait que les mieux enivrer. Se jetant alors sur les chrétiens de Rachol et d'Orlin qui avaient accom-
I . Alphonse Pacheco avait trente-trois ans, et dix- sept ans de vie religieuse ; — Pierre Berna trente-trois ans, six ans de vie religieuse ; — Antoine Francisco trente ans, douze ans de vie religieuse; — François Aranha trente ans, dix ans de vie religieuse.
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pagné les Pères, ils en massacrent une quinzaine et en blessent un plus grand nombre. Quelques-uns moururent ensuite de leurs blessures ; beaucoup, laissés pour morts, se rétablirent, et, dix-sept ans plus tard, cités comme témoins au procès canonique institué pour la béatification des martyrs, ils pouvaient montrer leurs cicatrices : certains en portaient jusqu'à sept.
Le premier chrétien tué fut le secrétaire portugais, Gonzalo Rodriguez. Une flèche lui traversa le cœur. Parmi les autres victimes, quatre Indiens surtout méritent d'être signalés. Ils étaient brahmes et avaient toujours été admirables de foi et de piété. Deux d'entre eux étaient des enfants que les Pères avaient élevés.
Dominique, un de ces enfants, suivait toujours le P. Berna dans ses courses apostoliques. Il l'accompagnait quand celui-ci avait fait tuer la vache sacrée. Son bonheur était de renverser et de briser des idoles. Les idolâtres, qui le savaient, détestaient cet enfant, et son oncle voulut avoir la gloire de le tuer de sa main. Il lui enfonça une flèche dans le cœur, et l'étendit mort à ses pieds.
L'autre enfant s'appelait Alphonse. Il avait vu tomber le P. Pacheco, son maître et son père dans la foi, et, sans s'effrayer,il attendait résolument les bourreaux. Ceux-ci voulaient à toute force s'emparer du bréviaire du P. Pacheco, que l'enfant tenait fortement serré dans
ses mains. Mais, insensible à leurs menaces, Alphonse défendait son trésor comme le peut faire un pauvre enfant luttant contre des hommes armés. Enfin les barbares irrités lui coupèrent les deux mains, et, pour qu'il ne pût s'enfuir, lui tranchèrent les jarrets. Ils le laissèrent souffrir dans cet état jusqu'au lendemain. Alors quelqu'un, l'ayant retrouvé vivant, l'acheva.
Les deux autres Indiens, Paul d'Acosta et François Rodriguez, étaient les soutiens de la chrétienté de Salsette, qu'ils édifiaient par leurs exemples et aidaient de leurs bons offices. Paul avait l'habitude de lire sans cesse la passion et la mort des martyrs ; cette lecture lui arrachait toujours d'abondantes larmes, et il brûlait du désir de mourir comme eux. Quant à François, il s'était souvent exposé pour les intérêts de la foi ; il désirait lui aussi le martyre, et était si intimement persuadé qu'il lui serait accordé, qu'un Père lui reprochant un jour quelques enfantillages, il avait répondu : « Oh ! supportez-moi avec patience, car je serai martyr, et j'expierai en une fois toutes mes fautes en répandant mon sang pour les effacer. »
Les brahmes, croyant avoir fini leur œuvre de carnage, s'étaient retirés près d'une de leurs idoles, pour lui offrir leurs armes ensanglantées, et la prier d'agréer le sacrifice vengeur qu'ils venaient d'accomplir. Tout en