III. — LE MARTYRE
chantant, ils barbouillaient l'idole du sang des chrétiens, surtout de celui des Pères, dont les démons, au dire du sorcier, avaient grand soif.
Cependant le P. François Aranha, laissé pour mort sur le champ du massacre, n'était que blessé ; et quand il eut repris ses sens, voyant non loin de lui un taillis de buissons assez épais, il s'y traîna en rampant et s'y tapit. Mais il ne put faire ce mouvement assez rapidement pour n'être pas vu. Une femme qui, près de là, gardait un petit troupeau, l'avait aperçu. Aussi quand les païens, leur offrande achevée, revinrent contempler leurs morts, et que, trouvant seulement quatre corps étendus, ils se demandaient où était le cinquième, qu'ils étaient sûrs d'avoir frappé, l'Indienne leur indiqua les buissons.
Le soleil était déjà très bas sur l'horizon : les meurtriers n'avaient donc pas de temps à perdre. Ils lancent alors un chien à la recherche du fugitif, qui fut bientôt découvert, car le pauvre Frère gisait à quelques pas seulement des autres, haletant, perdant son sang et offrant sa vie à Dieu.
A sa vue, les païens poussent des cris de joie. Leurs clameurs retentissent dans le village, et, à cet horrible appel, les habitants accourent en hâte. Les femmes et les enfants apportaient des haches, des roseaux aiguisés, des couteaux ; et chacun s'approchant lui faisait sa blessure, le frappant partout où il pouvait atteindre.
Acquav
l66 L. V. — SALSETTE.
Aussi ceux qui virent ensuite et ensevelirent son saint corps, disaient que la peau en était percée comme un crible, tant elle avait reçu de coups.
Les coups pourtant n'étaient point mortels. On pouvait donc prolonger la fête. Tout en laissant la foule le piétiner et le frapper, on traîne lentement le martyr devant une idole, et on le force à se tenir sur un pied, dans l'attitude ordinaire des coupables que l'on voulait tourmenter.
Le sorcier, qui dirigeait la bande, lui ordonne alors de courber la tête devant l'idole et de la saluer. Mais Aranha, le visage ferme, et du ton d'un homme qui n'a pas peur, répond, et ce furent ses dernières paroles : « Je ne suis pas assez fou ni assez lâche pour adorer comme un dieu de la pierre et du bois. »
Il n'eut pas besoin d'en dire davantage. Un païen, qui était près de lui, lui assène un coup de hache sur la tête. Les autres, le secouant avec rage, le traînent deux fois autour de l'idole, sautant et hurlant comme des forcenés, puis, l'attachant par les côtés, ils en font un but à leurs flèches ; à chaque coup ils criaient : « C'est lui qui bâtit des chapelles et qui plante des croix !» Ils recommencèrent ensuite l'offrande du sang à l'idole. Enfin les enfants s'amusèrent à percer le martyr de leurs armes, jusqu'à ce qu'ils fussent fatigués de ce jeu.
La nuit venue, les meurtriers se retirèrent, laissant