LES PRODIGES
duc : cet appartement était orné de plusieurs portraits de saints Jésuites, entre autres de ceux de Rodolphe et de ses compagnons.
Un jour, plusieurs serviteurs, réunis dans cette chambre, se laissaient aller à leur envie de murmurer, et Scalandrini, plusardent que les autres, faisait retomber sa colère sur Pierre Spinelli, et sur les Jésuites en général. « Ah ! ne dites pas de mal de ces Pères, \ fit remarquer quelqu'un ; ils sont bons, et font du ! bien ; » — et, montrant le portrait de Rodolphe : j « Tenez, ajouta-t-il, voyez comme ceux-ci se sont laissé martyriser pour la foi ! \
— Martyrisés, reprit Scalandrini, vous croyez cela ? ' Ils avaient dû entrer dans quelque champ pour voler des fruits, et on les a tués à coups de bâton. D'ailleurs i ces bons Pères ne viendront pas nous dire, de l'autre *{ monde, s'ils sont martyrs ou non. »
Ces plaisanteries assurèrent naturellement un triomphe au railleur, qui, le soir venu, après avoir rempli son office auprès du duc, alla se coucher dans la chambre où il avait insulté Rodolphe. Mais voici qu'au milieu de son sommeil, il s'entend appeler vivement. Il ouvre les yeux, et voit, devant lui, l'homme peint dans le tableau, mais tout resplendissant, et suivi de ses compagnons. « Me reconnais-tu? » dit la vision. — « Oui », répond en tremblant Scalandrini — « Eh bien, vois, poursuivit Rodolphe, comment Dieu honore ses
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serviteurs martyrisés pour sa foi, et non pas, comme tu le crois et cherches à le faire croire, punis pour des délits. Parle mieux à l'avenir, et surtout vis mieux si tu ne veux pas mourir mal, et être éternellement châtié. »
Le pauvre homme terrifié se mit à pousser des cris si aigus, que le duc vint à la hâte auprès de lui, et le trouva demi-mort, ayant à peine la force de lui raconter ce qui venait de lui arriver. Le lendemain, Scalandrini alla se confesser, et bientôt, pour mieux suivre le conseil du martyr, il se fit admettre chez les Capucins.
Peu de temps après le martyre des Bienheureux, un enfant de Salsette, baptisé en 1581, se trouvait en butte aux plus atroces persécutions de la part de sa mère et de ses parents. Ces païens forcenés voulaient à tout prix pervertir cet enfant, et, pour l'empêcher de se rendre à Goa, où la liberté lui aurait été garantie, ils le tenaient rigoureusement enfermé. Le petit prisonnier souffrait déjà depuis dix jours, quand il vit apparaître dans sa prison les Pères Rodolphe et Pacheco, qu'il avait vus souvent avant leur martyre. Le Père Pacheco fit de la main droite un geste qui lui était habituel, et il dit : « Ne craignez rien, Bernardin, ne craignez rien ; » puis il l'exhorta à la patience, lui promettant un prompt secours. Peu de jours après cette vision, l'enfant réussit à s'échapper, et put gagner Goa.
Mais c'est à un de leurs frères, au P. Marcel-Fran-
LES TRODIGES.
çois Mastrilli, que nos martyrs réservaient la plus célèbre de leurs apparitions. Déjà Marcel avait reçu de S. François Xavier lui-même -la promesse du martyre, mais nos saints devaient la lui confirmer d'une façon plus solennelle. Mastrilli passait à Lorette, le 14 juillet 1634, et, pour célébrer le double anniversaire delà mort d'Ignace d'Azevedo et de Rodolphe d'Acquaviva, il voulut demeurer toute la nuit en prières. Or, durant cette veille, Marcel crut voir s'avancer la Reine du Ciel entourée de deux groupes de bienheureux martyrs, qui, s'agenouillant aux pieds de Notre-Dame, la conjurèrent d'accorder à Mastrilli la grâce du martyre. Puis, comme si cette prière était exaucée, Marcel se vit transporté en plein Japon, sur le point d'être supplicié ; c'est de fait ce qui devait lui arriver quatre ans plus tard, le 17 octobre 1637.
IV. — D'autres saints ont attribué à l'influence du Bienheureux Rodolphe leur vocation à l'apostolat. Le Bienheureux Charles Spinola étudiait à Naples, en 1584, quand la nouvelle du martyre de Salsette parvint dans cette ville. Charles hésitait alors sur le choix d'une carrière : l'exemple de Rodolphe mit un terme à ses hésitations. Il ressemblait déjà au fils du duc d'Atri par la noblesse du sang et par la pureté du cœur, il résolut de lui ressembler encore par la générosité de la vie. Admis dans la Compagnie de Jésus , Charles
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sollicita avec ardeur les missions de l'Inde. Envoyé au Japon, il y fut brûlé vif.le lo septembre 1622. Quelques jours avant son martyre, le Bienheureux Charles écrivait, de sa prison d'Omura, au Père Mutius Vitelleschi, Général de la Compagnie, qu'il était redevable à Rodolphe d'Acquaviva de la triple grâce de la vocation religieuse, de l'apostolat et du martyre.
Rodolphe était mort depuis un mois, lorsque, le 15 août 1583, Louis de Gonzague reçut à Madrid, de Notre-Dame du Bon Conseil, l'ordre d'entrer dans la Compagnie de Jésus. Cet ordre, qui mit fin à ses indécisions, n'est-il pas permis de croire que Rodolphe le provoqua ? Il était naturel que Rodolphe confiât à son jeune parent le soin de le remplacer dans la Compagnie, et assurément, durant les deux ans de lutte que Louis dut livrer contre les siens, aucun exemple, aucun souvenir ne dut le fortifier davantage que celui du fils du duc d'Atri, son cousin et son modèle.
La bienfaisante influence des Martyrs de Salsette s'étendait aussi loin que leur renommée. Le 15 juillet 1591, des Luthériens saccageaient, à Comotaw, en Bohême, un collège de la Compagnie. Les assiégés semblaient perdus, et ils se préparaient à imiter le martyre dont ils célébraient l'anniversaire, quand, par une protection manifeste des Bienheureux qu'ils invoquaient, ils purent s'échapper et virent même les Luthériens, remis de leur accès de rage, leur demander