I. La philosophie de l'art en Italie, p. i
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voit que si le grand art et son milieu sont contemporains, ce n'est pas un hasard qui les assemble ; c'est que le second ébauche, développe, mûrit, gâte et dissout avec soi le premier, à travers les accidents du grand pêle-mêle humain et les jets imprévus de Toriginalité personnelle. Il apporte et emporte Tart à sa suite. » Et puis encore*:... « Dernière preuve de la dépendance qui attache l'originalité individuelle à la vie sociale et proportionne les facultés inventives de l'artiste aux énergies actives de la nation. » Peut-être dira-t-on que je vais, à propos de bijouterie, chercher mes citations bien haut. C'est que je crois fermement qu'il n'y a pas de petit art. Il y a l'art, ou rien. L'histoire est là pour démontrer que jamais un art n'a progressé seul. Les orfèvres de talent ont toujours été les contemporains des grands peintres et des grands sculpteurs.
Jamais, je le répète, il n'a été fait, en un espace de temps aussi restreint, une aussi grande dépense de forces et d'imagination que dans le nôtre. Le sphinx, qui maintenant s'appelle la mode, a tout impitoyablement dévoré.
Nous voici à la fin de la dernière des sept études qui composent ce travail. On a pu remarquer dans chacune des six premières qui sont la bague, le pendant d'oreille, le collier, le bracelet, la broche et la coiffure, que les ouvrages faits en diamants tendent de plus en plus à se substituer, en France et dans la grande consommation, aux ouvrages en bijouterie. Seule, la châtelaine a résisté à cet envahissement. La richesse lui sied mal. Tous les efforts qui ont été tentés pour l'en couvrir ont échoué. Le xviii® siècle avec ses musettes, ses chapeaux fleuris, ses lyres et ses colombes, a dû revenir à la ciselure, après une tentative malheureuse de la remplacer par des brillants. Le xix® a renouvelé le même essai, sans mieux réussir. La cause paraît donc être jugée. La châtelaine, dernier refuge du travail du bijoutier, le préservera peut-être d'un oubli complet.
La décadence de l'art du bijoutier date, en effet, du jour où la joaillerie commença à lui être préférée ; et lentement, mais sans discontinuer, depuis lors jusqu'à nos jours, cette décadence s'est accentuée davantage. Peu à peu la mode de briller, de faire parade de sa richesse, s'installa dans nos mœurs et se substitua à la notion intelligente des choses qui relèvent du goût, et le goût s'est amoindri. On peut certai-
I. La philosophie de Vart dans les Pays-Bas, p. 171. Germer Baillière, éditeur^ 1869.
nement considérer cette évolution comme une des causes-quî ont contribué à établir Tinfériorité du bijou moderne par rapport à l'ancien, et joindre cette cause aux deux autres qui font Tobjet du premier chapitre, car, dans Pindustrie, ce qui ne se fait plus se désapprend.
Que rhabileté ait passé des mains du bijoutier dans celles du joaillier, cela ne suffit pas, parce que ce dernier se meut dans un champ forcément restreint et ne conserve qu'une bien petite partie des traditions techniques. Il n'emploie qu'un seul métal, l'argent. Il ne lui fait subir qu'une, deux, trois préparations au plus, toujours invariablement les mêmes qui sont l'embouti, puis l'ajustage et le sertissage des pierres. L'effet qu'il cherche à obtenir ne varie pas davantage; c'est toujours, à l'aide du seul diamant, le plus d'éclat, le plus de richesse possible. De quelque nature, de quelque couleur que soit l'objet qu'il a choisi pour modèle, feuille de rose, plume d'oiseau ou poil d'animal, c'est toujours par une surface couverte de brillants qu'il la représentera.
Qu'il y a loin de cette uniformité de but, de moyens et de résultats, à la variété infinie des effets qu'obtient le bijoutier, à la quantité de matériaux qu'il emploie, à la somme des travaux qu'il doit savoir exécuter! Tous les métaux lui sont familiers, le platine, l'argent, le fer. Il marie leurs teintes à celle de l'or, qu'il sait rendre jaune, rose, vert, gris et blanc, suivant l'alliage qu'il lui impose. A côté de cette palette métallique, il possède les nielles, les émaux de toutes couleurs, opaques, transparents. Il les couche dans des champs flinqués et guillochés, il les emprisonne dans des cloisons déliées, il les pose en creux et en relief, il utilise leur transparence pour accentuer et colorer diversement les sujets obtenus en basse taille, il se sert de leur opacité pour modeler en ronde bosse des motifs auxquels la peinture au feu viendra donner la coloration nécessaire. Il ajoute encore à ces ressources celles que lui apportent les pierres de tout ordre, le vert pré de Témeraude, le bleu céleste du saphir, le rouge ardent du rubis, les chatoiements de l'opale, le bleu tendre de la turquoise. Il faut, pour monter ces pierres, qu'il fasse œuvre de joaillier, qu'il les ajuste d'abord et les sertisse ensuite. Puis vient l'emploi des perles, du corail, de l'ambre et même de l'ivoire. Il taille et monte les jaspes, les agates, les sardoines, les lapis, le cristal de roche. Les travaux d'incrustation sur ces pierres lui sont aussi familiers que sur le fer.
Si nous passons de l'examen des couleurs dont il dispose à celui des formes qui lui sont accessibles, le champ devient plus vaste encore,
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car nulle ne lui est interdite. Il peut parcourir réchelle entière de la création : l'herbe des champs, la fleur, Tinsecte, l'oiseau, tous les êtres vivants qui peuplent les mers et la terre, jusqu'à la figure humaine. La matière qu'il emploie se prête à tout, les moyens de la travailler sont nombreux. Il peut, à son gré, mouler et fondre plein ou creux comme le fabricant de bronze, prendre sur pièce comme Tarmurier, tordre comme le ferronnier et repousser comme l'orfèvre. Les procédés de découpage et d'embouti lui sont familiers, la gravure et la ciselure font partie intégrante de sa profession. A la liste de ces ressources infinies, il faut ajouter encore que, dans la nature des matériaux qu'il emploie, rien ne s'oppose à l'exécution de chefs-d'œuvre d'art. L'or et les émaux se prêtent à tout et rendent en raison directe du talent avec lequel ils sont travaillés. Nos ancêtres nous ont laissé des œuvres qui ne nous permettent pas d'en douter.
Je reconnais que les ouvriers joailliers produisent des ouvrages d'une grande élégance et d'une jolie invention, et je me hâte de constater qu'ils ont d'autant plus de mérite à le faire, que les ressources dont ils disposent sont moindres. Le premier écueil qu'ils rencontrent sur leur route provient de la richesse même de la matière qu'ils emploient. En effet, l'éclat aveuglant est l'ennemi de tout modelé ; sa puissance rayonnante est telle, qu'elle confond ensemble tous les plans et qu'on ne peut arriver à reproduire avec succès, par le procédé de la joaillerie, que des motifs traités autant que possible en silhouette, c'est-à-dire placés les uns auprès des autres, de façon que les découpures de chacun d'eux se détachent nettement, soit sur le vide, soit sur un fond d'une autre nature qui les mette en valeur.
Tout compte fait, la joaillerie n'est qu'une branche de la bijouterie qui, favorisée par la mode, s'est développée seule, aux dépens de l'arbre entier. Ce développement disproportionné est d'autant plus fâcheux, que le joaillier ne s'exerce, ainsi qu'on vient de le voir, qu'à un genre de travail spécial et limité pendant ce temps, tous les autres, beaucoup plus nombreux et très variés, qui sont employés à la fabrication du bijou, se pratiquent de moins en moins et tendent à tomber en désuétude et à être oubliés.