‹ Les bijoux, anciens et modernesChapitre 231 sur 250 · I. Mycènes, du D' Schliemann · texte numérisé non relu

I. Mycènes, du D' Schliemann

tiques occidentaux, tel qu'il subsiste encore aujourd'hui et tel probablement qu'il n'a jamais cessé d'exister. Il est vrai qu'elles ne sont pas toutes semblables; il en est qui représentent des papillons, d'autres des poulpes, des étoiles, et des anémones de mer, etc.; aussi peut-on admettre qu'elles constituent une sorte de collection faite dans un espace de temps plus ou moins long, par ceux qui en furent les propriétaires, à une date qui est vraisemblablement antérieure aux temps héroïques. Mais ce qui leur donne un grand air de parenté entre elles, c'est une sorte d'accord qui résulte du calme, de la douceur et de la tranquillité de leur expression. Ici, rien de terrible et de farouche ; tout semble avoir été vu par des yeux et rendu par des imaginations que les visions terribles n'ont pas encore hantées et perverties. Point de figures d'épouvante, point de typhons anguipèdes, point de harpies; tout y est simplement vu et simplement rendu dans son sens ornemental; la pieuvre elle-même, loin de prendre un horrible aspect, contourne élégamment ses tentacules pour le plaisir des yeux : elle devient presque aimable. Sur la plupart de ces compositions, la flore et la faune marines s'épanouissent à souhait, dans leur primitive sincérité et dans leurs beautés élémentaires. Tout y est simple. L'homme, dans cette première période d'étonnement et de contemplation, n'a pas encore eu l'idée d'ajouter sa propre image à la représentation des spectacles qui l'entourent. C'est comme un essai qu'il tente, l'esquisse d'un tableau qu'il achèvera plus tard, le jour où, résumant toutes ses admirations, il évoquera, dans une brillante synthèse, l'image de la beauté achevée et fera sortir Vénus triomphante du sein de cette mer dont la puissance créatrice, dont la sublime fécondité lui apparaissent inépuisables.

Tout ce bagage ornemental révèle une sérénité dans l'observation, une tranquillité d'àme, on dirait presque une sécurité morale que rien n'est venu encore troubler. Il semble qu'il appartienne à ces temps heureux que l'antiquité a si poétiquement surnommé Vâge (Vor. Cependant les qualités remarquables qui distinguent la fabrication de c^ superbes pièces nous montrent assez clairement que l'industrie qui les a produites s'exerçait déjà depuis de longues années et qu'elle avait acquis une très grande habileté. Cette suite d'observations corrobore l'opinion que j'ai déjà émise, que la bractée fut la forme du bijou le plus ancien après la pépite.

Il faut rapprocher des bractées trouvées à Mycènes, qui sont à

peu près les plus anciennes que nous connaissions, celles qui ont été découvertes à Kertch. Ces dernières, qui datent d^environ 400 ans avant J.-C. S appartiennent, selon toute apparence, à la dernière période qui vit fleurir ce bijou. Mais si la fabrication en est restée la même, combien l'inspiration s'en est modifiée ! Les imaginations poétiques, douces ou terribles, y ont pris la place de renonciation simple et naïve; les monstruosités y coudoient les élégances; mais les unes et les autres offrent à peine un souvenir lointain de la nature. Tout y est tourné au symbolisme, et Ton a lu dans le cours de ces études que le sens de plusieurs de ces anciens mythes était déjà oublié, perdu du temps de Pausanias.

Il est cependant curieux de voir que la mode des bractées, qui peut-être n'a jamais été usitée par la nation grecque proprement dite, bien qu'elle semble l'avoir été par ses prédécesseurs et qui, à coup sûr, ne Tétait plus à l'époque dont je parle, se soit conservée aussi tard chez d'autres peuples. Ce fait prend un intérêt d'autant plus grand, que, parmi tous les objets trouvés dans la sépulture de Koul-Oba, la plus grande partie, tels que masques de gorgone, danseuses, sphinx ailés, etc., est certainement de fabrication ou d'inspiration grecque; ils se trouvent mêlés à d'autres bractées d'une fabrication simple et primitive, qu'on dirait appartenir aux premiers âges du monde.

Il faut encore remarquer que plusieurs des personnages ensevelis à Kertch avaient le visage couvert d'un masque d'or, comme ceux qui ont été trouvés à Mycènes. Ces coïncidences ne laissent pas que d'établir un certain rapport entre ces deux civilisations, séparées par un espace de douze à quinze siècles peut-être, puisque, d'après les évaluations, c'est environ 2000 ans avant J.-C. qu'eut lieu l'invasion des Pélasges sur le territoire grec.

Ce mode d'emploi de l'or natif, qui limitait les proportions de l'objet qu'on voulait fabriquer au volume même du morceau de métal qu'on avait trouvé, dura jusqu'au jour où l'homme en eut découvert la fusibilité. Un accident, un hasard peut amener cette découverte. Une lame d'or oubliée, ou laissée trop longtemps soumise à l'action du feu, fut peut-être retrouvée en grenaille, et l'anxiété de tous dut être vive jusqu'au jour où un sage, un penseur, eut trouvé les éléments précieux de la reconstruction dans le fait même de la destruction qui

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