I. Théophile, prêtre et moine, Essai sur divers arts
« L'or d'Arabie, dit-il, est fort précieux et d'un rouge excellent; on le trouve fréquemment employé dans les vases très anciens; les ouvriers modernes pratiquent l'imitation de cet or en mêlant, avec de l'or pâle, un cinquième de cuivre rouge, et ils causent beaucoup d'erreurs. On peut se précautionner contre cette ruse, en mettant l'or au feu. S'il est pur, il ne perd pas son éclat; mais s'il est mélangé, il le perd entièrement. »
Les ouvriers dont il s'agit, en prenant cet or pâle, or natif qui tire sa pâleur de l'argent auquel il se trouve naturellement allié, et qui ne titre guère qu'à vingt-trois carats, et en y ajoutant un cinquième de cuivre rouge, le descendaient bien réellement à dix-huit carats, titre qui était alors considéré comme titre bas.
Quant à l'or espagnol, la description qu'il donne de sa fabrication ressemblerait à une mystification, si on ne se reportait à cette époque où l'alchimie tenait en éveil tous les esprits, où la recherche du grand œuvre tournait toutes les têtes. Les Maures, très avancés alors et très subtils, ont, je ne sais dans quel intérêt, laissé croire qu'ils en possédaient le secret, et voici ce que le moine répète, dans sa probité irresponsable.
De rOr espagnol.
« Il y a aussi un or appelé espagnol, qui se compose de cuivre rouge, de poudre de basilic, de sang humain et de vinaigre. Les Gentils, dont l'habileté dans cet art est probable, se font des basilics de cette manière : ils ont sous terre une chambre dont le haut, le bas et toutes les parties sont en pierres, avec deux petites fenêtres si étroites qu'à peine on voit quelque chose à travers. Ils y mettent deux vieux coqs de douze à quinze ans, et leur donnent suiffisamment à manger. Ceux-ci, quand ils sont engraissés, par la chaleur de leur embonpoint, s'accouplent et pondent des œufs. Alors on ôte les coqs, et l'on met, pour couver les œufs, des crapauds. On leur donne du pain en nourriture. Les œufs couvés, il en sort des poulets mâles comme les poussins des poules, auxquels, au bout de sept jours, croissent des queues de serpent ; aussitôt, si la chambre n'avait un pavé en pierre, ils entreraient dans la terre. Pour prévenir cela, ceux qui les élèvent
jio LES BIJOUX ANCIENS ET MODERNES.
ont des vases d^airain ronds, de grande capacité, perforés de toutes parts, dont les orifices sont resserrés, y placent ces poulets, bouchent les ouvertures avec des couvercles en cuivre, les enfouissent sous la terre. Et ils se nourrissent six mois de terre fine qui pénètre par les trous. Après cela, ils découvrent et allument auprès un grand feu, jusqu'à ce que les animaux soient dedans entièrement brûlés. Lorsque c'est refroidi, ils retirent et broient soigneusement, y ajoutant un tiers de sang d'un homme roux. Ce sang desséché sera trituré.
« Ces deux choses réunies sont détrempées de vinaigre fort, dans un vase propre. Ensuite on prend des lames très minces de cuivre rouge très pur, on y pose de chaque côté une couche de cette préparation que Ton met au feu.
« Quand elles ont chauffé, on retire, on éteint et on lave dans la même préparation. On fait ainsi jusqu'à ce que la préparation ronge le cuivre de part en part et prenne de là le poids et la couleur de l'or. Cet or est propre à tous les ouvrages. »
Il faut croire que le courant des esprits était tel au moyen âge que même un homme intelligent n'osait entreprendre de le remonter. Le silence du moine nous en dit assez. Il ne croyait pas à l'or espagnol, mais il n'osait afficher son incrédulité. Il ne voulait pas davantage avoir l'air d'ignorer une recette que tout le monde supposait devoir exister et ne lui aurait pas pardonné de ne pas connaître.
L'impossibilité de la réalisation mettait sa responsabilité à couvert.
On a vu, aux premières pages de cette étude, que la loi qui régissait les matières d'or était tellement sévère au xvr siècle que les bijoutiers, non seulement ne pouvaient mettre en œuvre l'or d'un titre inférieur à vingt et deux carats, mais encore qu'ils ne pouvaient l'employer à un litre supérieur, sans se mettre en contravention.
A la fin du siècle dernier, le titre de dix-huit carats fut légalement adopté en France, et une loi toute récente vient d'y autoriser îa fabrication du bijou à des titres inférieurs, mais pour Texportation seulement.
L'Angleterre, rAllcmagnc et l'Italie fabriquent le bijou à tous les titres, et surtout aux titres bas.
OUTILS ET PROCEDES. Su
L'Émail, le Nielle.
Nous avons constaté dans le cours de cette étude :
Que les Romains savaient appliquer Témail sur le métal, par la fusion au feu, environ 400 ans avant notre ère;
Que vers la même date les Grecs, sous le règne de Périclès, possédaient le même secret et en faisaient usage;
Que rémail fusible sur Tor était également connu des Égyptiens, à une date qu'on ne peut faire remonter plus haut que Ptolémée- Soter, c'est-à-dire à environ 3oo ans avant notre ère;
Enfin que les Gaulois exploitaient des émailleries industriellement installées, à peu près vers la même époque.
Ces dates ne sont certaines que pour les émaux posés sur des objets de petite dimension, travail qu'il ne faut pas confondre avec celui qui a pour objet d'émailler de grandes pièces d'orfèvrerie. Il y a une telle différence entre l'un et l'autre de ces procédés, que l'un des deux a pu être pratiqué à certaines époques, sans qu'on sût ou qu'on pût exécuter l'autre, et ce, pour plusieurs raisons. D'abord parce que l'outillage de l'émailleur doit être proportionné à la dimension des pièces à émailler, et qu'il est facile de concevoir que les premiers moufles ou fourneaux à émailler n'ont pas commencé par avoir de grandes dimensions; ensuite parce que l'émail est beaucoup plus difficile à faire tenir sur les grandes que sur les petites pièces, et que conséquemment la difficulté augmente en raison de l'étendue de la pièce même. Il surgit des phénomènes de dilatation ou de contraction du métal causés par l'action du feu ou par celle du refroidissement, que ceux-là seuls connaissent qui ont pratiqué cet art; et les raisons de ces phénomènes n'ont pas encore été pénétrées, de nos jours, de façon à permettre d'en faire scientifiquement la théorie. Les plus expérimentés sont quelquefois surpris par des résultats imprévus, bien qu'on ait des données d'atelier suffisantes pour le plus grand nombre de cas. Il ne serait donc pas étonnant que l'art d'émaillcr les petites pièces ait été pratiqué par les anciens, à certaines époques où il semblait impossible d'en émailler de grandes.
Donc la date de l'invention de l'émail, considéré dans son application générale, ne peut être déterminée d'une façon absolue; il faut.
$ia LES BIJOUX ANCIENS ET MODERNES.
pour faire utilement des recherches probantes à ce sujet, classer la matière en petits et grands émaux.
Le nielle est différent de l'émail ; son élasticité relative lui permet de supporter les dilatations et les contractions que les seules variations de la température font éprouver au métal, après que la pièce est sortie du moufle et refroidie depuis quelque temps. 11 faut voir, dans cette action naturelle, la raison qui fit longtemps préférer le nielle à l'émail pour la décoration des bagues, car on a remarqué sans doute que le nielle continuait d'être employé sur les bagues, alors qu'on émaillait depuis longtemps les autres bijoux. Si la bague du roi Ethalwulf eût été émaillée, les écrasements qui l'ont déformée si complètement n'auraient pas laissé subsister une parcelle d'émail, tandis que le nielle y est resté dans le plus grand nombre d'endroits. Quant aux bagues du moyen âge qui ont été émaillées, c'est à grand'peine qu'on y découvre encore quelques rares fragments de substance vitrifiée, même quand elles ont conservé leur forme. De nos jours, la bague est le seul bijou auquel il soit difficile de faire adhérer l'émail en plein, pour un long temps. Cela tient à la dilatation qui s'opère sur le cercle métallique, en agrandit la circonférence et chasse l'émail qui, par suite de son manque d'élasticité, ne peut se prêter à cet agrandissement.
Il ne faut donc établir aucun rapport entre l'émail et le nielle, il faut surtout se défendre de tirer des conclusions de la différence ou de la concordance des périodes auxquelles ils ont été employés l'un et l'autre, car nous voyons que, de nos jours encore, on applique le nielle à la décoration de certains objets, ce qui n'empêche pas l'émail de rester un des plus grands éléments décoratifs de la fabrication des bijoux. Ils ont donc pu, de tout temps, être employés l'un et l'autre.
On pourra voir au chapitre XXVII de l'ouvrage du moine Théophile, la manière dont il fabriquait le nielle, qu'il enfermait ensuite, réduit en poudre, dans des tuyaux de plume d'oie. Mais il n'employait pas seulement le nielle en poudre, car dans un autre chapitre il prescrit, après avoir fait chauffer préalablement la pièce gravée, de promener dessus un morceau de nielle, jusqu'à ce que les traits de la gravure en soient remplis.
OUTILS ET PROCEDES. s«î
l'atelier
Il peut sembler singulier que le siège du travail ou atelier ne figure dans cette étude qu'à la suite des outils. Cet ordre que J'ai adopté n'a pourtant rien que de très logique, car l'atelier est, en quelque sorte, la dernière de toutes les inventions. En parlant de l'orfèvre, le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines^ s'exprime ainsi : « Nous pouvons nous le figurer ouvrier ambulant, venant quand il est mandé chez un homme riche qui désire avoir de lui une arme ou une parure. Celui-ci lui fournit les matières nécessaires. »
Cette coutume s'est conservée dans la plupart des contrées orientales. En Afrique et aux Indes, on voit encore les bijoutiers, chargés de leurs outils, parcourir les rues et offrir leurs services aux clients. Ceux-ci les font entrer chez eux, les installent dans leur cour; ils leur apportent une certaine quantité d'or et d'argent, quelques pierreries et désignent l'objet qu'ils désirent avoir. L'ouvrier se met à l'œuvre en plein air, et, avec une adresse que souvent envieraient nos habiles ouvriers européens, ils exécutent, avec l'aide de moyens bornés et d'outils élémentaires, des bijoux dont la tradition leur a été conservée, à travers les âges, par ceux qui les ont précédés.
L'atelier, tel que nous le voyons installé de nos jours, avec ses établis échancrés, ses peaux attachées à l'échancrure pour recueillir les déchets, la cheville en bois sur laquelle l'ouvrier scie et lime, qui en occupe le centre, ne semble guère dater que du xiv® ou du xv® siècle. On en voit la figuration dans une vieille estampe dénommée V Atelier de maître Ste/anus, qui doit sans doute cette appellation au mérite qu'elle a d'avoir été gravée par ce maître.
Le moine Théophile donne la description d'un atelier d'orfèvre au xii® siècle. On va voir qu'il n'était rien moins que commode. Il commence, au chapitre I**, par la construction de la fabrique.
« Construisez une maison spacieuse et haute, dont la longueur s'étend vers l'Orient. Dans son mur méridional, vous pratiquerez