BAGUE DV BARON DE TURRE
Coll. du baron Pichon.
On retrouve vers le xv* siècle une forme de bague qui semble copiée sur les bagues antiques à chatons épatés dont il est question plus haut. Le chaton s'étale outre mesure des deux côtés, puis, brusquement l'anneau forme un angle presque aigu pour retourner prendre le dessous du doigt. M. le baron Pichon en possède une de ce genre,
dont la pierre sigillaire est accostée de deux écussons, sur chacun desquels sont gravées trois lettres qui, réunies, forment le mot lOV-IAL, auquel il faut bien se garder d'attribuer le sens moderne. Il suppose que ce genre de bague se portait plus particu- BAocE A CHATON épaté. Hèremeut aux jointures des doigts, ce dont collection du baron Pichon. jj ^^ f^^^ p^^ couclure que ks bagues de
jointure auraient toutes eu cette forme singulière. Ainsi dans le portrait du sculpteur Andréa Ordini, qui est à Hampton-Court, la bague qu'il porte sur la dernière jointure de l'annulaire est très fine et ressemble à toute autre. Une toile de Van Eyck, conservée à la National Gallery, nous montre un personnage et sa femme. Celle-ci porte une bague de jointure aussi très délicate à la main gauche, sur la dernière phalange d'un de ses doigts.
Accessoirement, dans le même musée, on peut citer, comme exemple de bagues portées au pouce, le roi Philippe IV par Velasquez, et la femme de Pordenone dans une toile de ce peintre où il a représenté sa famille. Elle en porte deux au pouce de la main gauche.
En France, on peut voir une bague de jointure, figurée au doigt de Pierre de Bourbon, seigneur de Beaujeu, dont la statue existe dans l'église à Aigueperse près de Riom, une autre fine et mince au doigt médium de la statue funéraire de Marguerite d'Autriche, dans l'église de Brou, et une autre à la main d'Anne de Graville, dame d'honneur de la reine Claude de France, dont le portrait faisait partie de la collection Gaignières.
Les bagues de jointure étaient, du reste, également usitées dans l'antiquité. Il y a au Louvre un personnage couché sur un sarcophage étrusque, en terre cuite, qui en porte une à la première phalange de l'index et une autre à la même phalange de l'annulaire. On conserve, au musée des Offices à Florence, une main de bronze, fragment d'une statue, qui porte les deux mêmes anneaux aux mêmes articulations.
11 est à remarquer que, parmi les bagues que nous venons d'étu-
ANNEAUX ET BAGUES
dier, il n'en existe pour ainsi dire pas qui soient ornées de pierres précieuses. Cependant ceux qui le pouvaient se couvraient volontiers les doigts de rubis, de saphirs et de diamants. Seulement ces richesses ont subi le sort de tout ce dont la valeur intrinsèque forme le principal mérite. Elles ont été dispersées pour des besoins de réalisation, et probablement modifiées dans la succession des années, à mesure que l'art de tailler les pierres s'est perfectionné. Ces modifications de la taille, tout en augmentant le prix et la beauté des pierres, les ont dénaturées en tant que documents historiques et en ont fait perdre la trace. Pour se convaincre du goût qu'on avait alors des belles pierres, il ne faut que lire les inventaires du temps. On verra, par exemple, dans celui des joyaux du roi Jean le Bon *, fait en i364, alors qu'il é.tait en captivité, une nomenclature de bagues en rubis, en saphirs et en diamants qui ne s'élève pas à moins de quarante-trois. On peut juger, d'après cette quantité possédée par un seul, combien, au moyen âge, les bagues riches devaient être à la mode.
Nous voyons apparaître au xv" siècle une forme de bague entièrement nouvelle.
Avant qu'on eût découvert les principes définitifs de la taille du diamant, c'est-à-dire le nombre, la coordonnance et l'inclinaison des facettes, il était d'usage, pour les grands seigneurs, de porter à leur doigt ce qu'on appelait alors des pointes naïves. C'étaient de beaux diamants naturels offrant exactement la figure de deux pyramides qu'on aurait soudées ensemble par la base, c'est-à-dire d'un octaèdre parfait. pointe
*" * naïve.
Si l'on veut bien se rendre compte de la façon dont il fallait sertir la pierre pour laisser voir au milieu du chaton l'une des deux pyramides, on comprendra qu'il était nécessaire de cacher l'autre dans la sertissure, et, pour ce faire, de donner à l'anneau, en cet endroit, une épaisseur au moins égale à la hauteur de la pyramide inférieure.
Lorsque la pierre était ainsi tenue, les règles du goût le plus élémentaire poussaient l'ouvrier à la dégager, c'est-à-dire à abattre des deux côtés toute l'épaisseur du métal en suivant dans une certaine mesure l'inclinaison de la pointe naïve. Il obtenait ainsi la
I. Testament du roi Jean le Bon et Inventaire de ses joyaux, publié par Germain Bapst (1884).
forme pyramidale qui a fourni la caractéristique du chaton de toutes les bagues de ce siècle et de la plupart de celles du siècle suivant, remplaçant avantageusement, tout en en gardant parfois les détails décoratifs, le lourd et plat chaton à arceaux gothiques qui se faisait
alors en Allemagne et en Angleterre, et dont Holbein nous a conservé le souvenir dans le portrait de femme qui fait partie à Rome de la galerie Doria, sous le n** 45.
Cette invention apparaît à une date absolument précise, celle où Cosme de Médicis la choisit pour emblème, 1420 à 1460, et semble être d'origine italienne, puis avoir passé en France, où Wœriot, dans son œuvre gravée, i56i, fixe celle de son complet épanouissement.
En même temps, l'emploi des émaux devenait plus fréquent dans la fabrication des bagues. On s'en servait pour décorer les chatons taillés en pointe, qui, tout en reproduisant la forme alors à la mode, servaient à sertir des pierres de toutes sortes. Telle est la bague n" 28, au musée Poldi Pezzoli à Milan, qui est un travail vénitien, et celle exposée dans une des vitrines de la galerie d'Apollon, au Louvre. Dans les deux.
TROIS ANNEAUX EHLkCÈS.
Tirés des armes de Cosmc de Médicis.