‹ Les bijoux, anciens et modernesChapitre 5 sur 250 · PRÉFACE. XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIX

C'est une opinion qu'il faut oser formuler ici que la Renaissance, toute brillante qu'elle ait été, et malgré les chefs-d'œuvre qu'elle a fait éclore dans la bijouterie comme dans les autres arts, n'a pas eu finalement d'action féconde. L'éclat a été grand, mais il n'a pas duré. C'est, dans notre histoire, un beau jour auquel n'ont succédé que tristesse et que brumes. La décadence a suivi de près Tapothéose. La cause de ce brusque arrêt dans l'épanouissement de l'art français, les esthéticiens se sont mis à la chercher, et peut- être l'ont-ils trouvée en l'attribuant à ce fait que l'introduction dans notre pays des méthodes artistiques de l'Italie a été trop vive, trop violente, trop impérieuse, et que par elle ont été détournées de leur direction naturelle les qualités propres à notre génie national, filles de notre race, de nos traditions, de nos mœurs. Nos sculpteurs et nos peintres, en sabreuvant à la coupe de l'art italien, au xv^ siècle, y ont puisé une ivresse factice à laquelle n'a succédé que le désenchantement. Ils ont quitté, leur première, leur bonne nourricière, qui était la patrie, et ont fait comme ces animaux qui, buvant le lait d'une mère étrangère, d'autre espèce qu'eux, ne tardent pas à dépérir.

Ce qui est certain, c'est que la bijouterie, après l'effort inouï de la Renaissance, paraît dégénérer. Les orfèvres ont perdu leur route. Ils sont à bout d'inventions. Un art, pour rester dans le droit chemin, doit toujours marcher avec son temps, exprimer ses mœurs, ses tendances, traduire ses aspirations, répondre à ses habitudes et aux exigences sociales. La cour des Valois eut sans doute des bijoutiers de grand mérite, mais elle acheva d'enlever aux bijoux leur caractère national. Quand arriva Henri IV, on ne fabriquait plus de ces rares parures

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savamment composées, où l'or et l'argent n'étaient prétexte qu'à figurines délicieuses, qu'à ciselures exquises. Le bon Béarnais, guerroyant sans cesse, avait autre chose à faire qu'à fournir à des orfèvres des motifs pour colliers ou pour pendants d'oreilles. S'il en donnait à ses maîtresses, c'étaient des perles pesantes et assez lourdement montées. Le diamant commençait d'ailleurs à ne plus être l'accessoire, mais le principal dans ces aimables bagatelles. On venait de trouver l'art de le tailler à facettes, ce qui permettait de l'employer sous ses formes les plus exiguës, d'en faire ressortir tout l'éclat, et de donner aux moindres bijoux l'aspect le plus étincelant. Aussi le bijoutier va-t-il faire place aux joailliers pendant les deux siècles qui suivent, et le diamant va-t-il prendre dans la parure, à partir de Louis XIV, une place prépondérante sinon exclusive.

Le cardinal Mazarin, en réunissant dans ses collections d'objets d'art les plus magnifiques pierres qu'il avait pu trouver, avait contribué à donner le goût des diamants au roi-soleil. La profusion qu'on en fit à la cour est inimaginable. Qu'on lise les Mémoires du temps, ceux de Saint-Simon, le Journal de Dangeau, les Lettres de M"' de Sévigné, on voit qu'à tout instant Louis XIV s'occupe de bijoux, qu'il en achète, qu'il en distribue à ses courtisans, aux dames d'honneur de la reine, qu'il en prodigue à tous ceux qui l'entourent, soit comme marque de sa bienveillance, soit par ostentation de magnificence. Les loteries qu'il organise à ses réceptions* de Versailles, ce sont les diamants qui en font les frais. Même à l'époque où la tristesse et les économies nécessitées par les guerres avaient succédé au faste éblouissant des débuts, même pendant le règne morose de M"^ de Maintenon, alors que les somptueuses vaisselles d'argent étaient portées à la

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Monnaie pour être fondues et transformées en lingots, on continuait, à la cour, en manière de divertissement, à donner de ces loteries qui changeaient les salons de Versailles en sortes de boutiques tenues par les princesses du sang, par les dames d'atours, et où Ton donnait des numéros qui faisaient attribuer aux heureux gagnants, suivant le caprice du hasard, des pierreries, des bonbonnières, des bijoux de toutes sortes.

A cette date, c'est-à-dire vers 1698, Louis XIV ne portait plus de diamants sur ses habits qu'à l'occasion des grandes cérémonies, où, suivant le rapport de Saint-Simon, il en avait pour dix millions, ce qui les rendait si pesants, que le souverain pouvait à peine les porter*. 11 n'avait même plus de bagues à ses doigts. Quelle différence avec les premières années, alors que tout lui souriait, que l'argent emplissait les coffres de l'État! Jamais on n'avait vu plus de luxe dans les vêtements, tout scintillants d'or et de pierreries !

Louis XV hérita de la même passion, et le diamant, pendant tout le xviu* siècle, ne cessa pas d'être en honneur. Comme il ny en avait pas assez pour satisfaire à toutes les vanités, à toutes les convoitises, on chercha des pierres qui pussent rivaliser avec celle-ci. On eut les roseSy les cailloux d'Alençon, les jargons. Strass inventa les imitations de diamant. Et, pour répondre aux mêmes besoins de parcimonie dans le faste et le clinquant, Leblanc, fondeur du roi, mit à la mode le similor, qu'on employa dans les menues pièces de la parure, pour les boucles de soulier, les pommes de canne, les gardes d'épée, et même les boîtes de montre.

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