DUPIN
L’homme que nous allons essayer de peindre à grands coups de brosse, comme on peint ces portants de coulisses qui représentent tantôt un arbre au milieu d’une forêt, tantôt une cheminée qui fume, a quelque chose dans ses allures qui rappelle le paysan du Danube, — avant l’invasion des principautés par un monsieur à qui elles faisaient envie.
Né dans le Nivernais, le 1er février 1783, André -Marie-Jean-
Jacques Dupin essaya les premiers chassés croisés de son enfance dans une petite ville que les huguenots rendirent industrielle après l’édit de Nantes. — A ses premiers vagissements il était facile de reconnaître qu’il serait un jour, ou un avocat très-distingué du barreau de Paris ou un porteur d’eau des Barreaux verts de la Courtille. Hâtons-nous de dire qu’il ne fut jamais initié aux joies pures et champêtres de cette localité.
La physionomie de ce jurisprudent est lourde et commune ; elle participe de la poire de bon-chrétien ratatinée, et vue au cœur de l’hiver, et d’un cerneau en décom-
position ; sa face est auvergnate, son sourire est auvergnat, sa gaieté et sa mère étaient Auvergnates; et cependant s’il n’est pas Auvergnat par le cœur, il l’est encore par les souliers.
On dirait que la nature s’est étudiée à perfectionner cette laideur; aussi se plaisait-il souvent à rappeler cette pensée d’un emballeur : Que la laideur sur le visage d’une femme est une police d’assurance contre l’incendie , mais qu’un homme est toujours assez beau quand il a l’âme belle.
A l’âge de 17 ans l’aîné des trois Horaces, Dupin, Jean-Jacques, vint à Paris suivre les cours de Tronchet, ancien collègue de
son père, autorisé par le directoire à ouvrir une académie de législation. Le savant jurisconsulte lui inspira de bonne heure les douces rêveries du Code pénal, la connaissance approfondie des hypothèques, et celle non moins aimable des fruits pendant par racines.
Le jeune Dupin détestait cordialement l’empire; et, s’il faut en croire le biographe des Contemporains de M. Eugène, né à Mirecourt (Vosges), notre jeune Cujas, en discutant les lois de l’ancienne Rome et en rapportant quelques souvenirs historiques, avait donné au duc d’Enghien les traits de Germanicus, et à Bonaparte ceux de Tibère. La police lui rendit son
inimitié pour le premier consul en faisant saisir son Manuel du Droit romain , qu’il venait d’ellaborer dans l’étude d’un avoué de la rue Bourbon-Villeneuve, où il était alors premier clerc.
Dupin jura qu’on lui payerait tôt ou tard cette façon d’agir.
L’àge de la conscription arrivait pour lui à pas de géant. Or, comme il s’était fait une loi en dehors des cinq Codes de détester cordialement le premier consul, de craindre beaucoup la guerre et d’aimer passionnément le calembour, il se mit en tête de devenir docteur en droit pour échapper, disait-il, au dangereux honneur d’être exposé à servir de chair à canon pour
le service de la patrie. M. Dupin, à vingt-trois ans, était déjà un grand légiste, tant il avait en horreur de devenir un grand capitaine.
Aléa jacta est! s’était-il dit, je ne serai pas soldat, mais je défendrai la veuve et l’orphelin — d’abord ; — je défendrai mes intérêts ensuite.
César venait de passer le Rubicon.
Mais César avait fait ses Commentaires, — et M. Dupin voulut avoir les siens. Il mit en ordre les décrets rendus par Napoléon; il débrouilla le chaos et fit des annotations par pur amour du Code, et un peu pour faire oublier Germanicus et Tibère. Sa devise était
de deux jours l’un : Jurisprudentiel
EST JUSTI ATQUE INJUSTl SC1ENTIA.
Les autres jours il se servait régulièrement de celle-ci : révélât ridendo leges. Les jours pairs, il était rare de ne pas voir M. Dupin farci de drolichonneries et de calembours à cheveux gris.
J’ai rencontré souvent de ces gens à bons mots, De ces hommes charmants qui n’étaient que des
[sots.
M. Dupin n’a jamais été un homme charmant. (Voyez Nadar.)
Les bons mots sont comme les boutons de chemises ; ils nous manquent souvent; mais, si parfois M. Dupin hasardait l’anecdote ou risquait les bons mots pour finir
ensuite par des arguments irrésistibles et victorieux, ils ne manquaient jamais leur effet sur les juges et sur l’auditoire.
M. Dupin a donné cent fois raison à Teste, qui a dit de lui :
« C’est un paillasse doublé de Démosthène. »
Ses cailloux étaient des calembours.
Son exorde est une mayonnaise de brusqueries et de sarcasmes — (sauce aux câpres); sa péroraison est le Puff à l’attendrissement.
Pour arriver au cœur qu’importe le chemin!
L’esprit de M. Dupin prend toujours les rues basses. — Mais il arrive.
M. Dupin plaida longtemps à la lre chambre, depuis l’article 214 et suivants, jusqu’à l’article 312 inclusivement. Sa faconde et son extrême jeunesse ne lui permettaient pas de s’exposer à plaider l’émancipation, article 476 ; non plus les droits du mineur émancipé, articles 484, 488 et 489, depuis qu’un jour, dans un moment de joyeuse humeur, il avait osé dire, en défendant les droits d’un mineur :
« Le mineur émancipé, — s’il est aveugle, devra nécessairement apprendre la clarinette; — la faim justifie les moyens. Mais s’il est myope, — il n’aura pas cette jouissance à moins qu’il n’ait Fintention- très-louabi.i: de
vexer un propriétaire qui V aurait augmenté sans motif. »
l)u propriétaire à la propriété, il n’y a souvent que la distance d’un imbécile à la chose matérielle; en attaquant cette intelligence servie par des organes qu’on intitule : un propriétaire, M. Dupin s’enlevait le droit de plaider de longtemps sur l’article 544 et suivants, sur la propriété que, dans ses conférences, M. Dupin avait traitée ainsi :
« Prenons, disait-il, la propriété corps à corps et tâchons de lui faire dire son secret.
« Quelques commentateurs ont prétendu que la propriété ressemblait à un champignon placé hors de portée, au-
quel chacun cherchait à attacher son chapeau.
« Nous ferons tomber cette définition en répondant qu’à ce compte il n’y aurait là que les Patagons et autres géants qui pourraient devenir propriétaires; or, vous savez qu’il n’en est rien.
« Pour nous, Messieurs, la propriété est une allumette chimique que tour à tour nous venons frotter contre la muraille : elle s'enflamme pour les uns et fait long feu pour les autres.
— Voilà.»
L'allumette chimique s’était enflammée pour lui. Après quelques procès pour la veuve et l'orphelin, il reconnut l'utilité de plaider à grandes guides pour les hommes et les journaux politiques et de
devenir propriétaire à Raffigny (Nièvre).
L'homme absurde est celui qui ne change jamais.
M. Dupin définissait devant un cercle d'amis, cinq ans plus tard, la qualité du propriétaire :
« Le propriétaire est celui qui a pignon sur rue. Il doit ressembler au boa, et dormir trois mois comme ce serpent et ne s’éveiller que le jour du terme.
« Pour moi, disait-il, le propriétaire est une épée de Damoclès suspendue sur la tête des locataires par un fil d’argent. — Le fil casse à chaque trimestre, et tous les locataires, à tour de rôle, sont obligés de le rattacher.. »
M. Dupin n’hésita plus à plaider en faveur de l’art. 544 et suivants.
Il venait d’être atteint d’une californie-entérite. Il y avait un Lucius Licinius Crassus dans la famille des Dupin, — 1814 ans après Jésus-Christ.
Marie- Jean- Jacques applaudit bruyamment à la chute du héros qui allait dansl’exil expier sa gloire.
Il osa parler plus souvent de Germanicus sans la crainte de Tibère.
Les électeurs marchands de draps de Château- Chinoii l’envoyèrent à la chambre. Il y fut l’un des antagonistes les plus acharnés durant les cent jours. Il avait à venger la saisie de son livre de Droit romain; il se mit à battre le
1er rouge de l’hyperbole et dans un de ses discours-ministre il lit rejeter la proposition tendant à proclamer Napoléon II après l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau. — La proposition fut rejetée.
M. Dupin, reconnaissant que de toutes les décrépitudes, la plus redoutable est celle des bottes, vira de bord, acheta des bottes neuves et publia le fameux opuscule qui a pour titre : De la libre Défense des accusés. Le malin jurisconsulte sentait qu’en revenant se placer sous l’égide de la magistrature, à cette époque où la terreur blanche relevait les échafauds, il se faisait des partisans nombreux dans le parti de l’opposition d’alors.
Il y avait là, quel qu’en fût le mobile, un véritable élan de courage. Peut-être venait-il à ce moment de lire ce vers de Racine :
11 est beau de mourir pour conserver sa loi;
ou, peut-être était-il sûr qu’il n’en mourrait pas. On n’a jamais pu savoir....
Maître Dupin défendit le maréchal Ney devant la chambre des pairs et déploya pour obtenir son salut toutes les ressources de son talent oratoire; mais la victime était condamnée d’avance!
M. Dupin a un cœur comme un autre, aussi n’hésita-t-il pas, dix ans plus lard, d’assister au convoi de l’accusateur de l’illustre maréchal
et de réciter un De profundis sur sa tombe ! Au fond, M. Dupin est bon par instinct et équilibriste par vertu.
Ce Janus moderne , avec son énorme faux col, n’a jamais été fils d’Apollon ; aucune nymphe du nom de Creuse ne lui donna le jour; et si, comme ce dieu de la fable, >il est gratifié d’une rare prudence, .s’il a deux visages comme lui, soyez sûr que ce n’est que pour ses besoins personnels, èt aussi parce qu’il aime à faire son ronron comme un vieux chat, sous tous les gouvernements possibles.
Les ordonnances de juillet 1830 parurent. M. Dupin se livre avec amour à de nouveaux sauts de
carpe fantastiques et devient le point de mire d’un parti qui avait compté sur lui au jour du danger.
Mais comme dans les cas périlleux il vaut mieux se sauver que de commettre une lâcheté, M. Dupin n’hésite pas à se lever le premier pour s’élancer — dans sa cave au péril de sa vie, d’où on l’en — retire — ivre d’enthousiasme pour sa belle conduite pendant les trois jours.
Le Cujas de la Nièvre aurait pu mourir, il ne l’a pas voulu; il avait là, certes, une belle occasion de servir sa patrie,
Mais la vie est un songe et la mort un réveil;
et Cujas a préféré dormir — au fruit de la fusillade.
Il y a des gens qui ont dit qu’il était mort et ressuscité le troisième jour, comme Jésus-Christ.
M. Dupin ne se bat qu’à coups de langue.
11 en meurt.
. Ci gît un foudre d’éloquence Qui nous a charmés bien souvent:
Il fit à la jurisprudence Faire plus d’un pas en avant;
Du palais de Thémis il ébranlait les voûtes; De nos législateurs il fut le plus malin :
Mais, hélas ! il est mort de frayeur ou de faim ; Car, depuis que le Louvre est encombré de croûtes, On n’entend plus parler du pain.