ALEXANDRE DUMAS
Je n’ai que quelques pages à consacrer au terrible Savoyard de la littérature, au Rabasson du roman, au Harpin du feuilleton; à là p?us grande, à la plus inconcevable binette du xixe siècle , à Alexandre Dumas enfin. — Cette faible ébauche n’est qu’un prétexte de classification parmi les hommes célèbres de mon livre.
Alexandre Dumas a aujourd’hui cinquante-cinq ans, et cinq pieds
huit pouces. — Il est né avec lu siècle et mourra avec lui. Son visage est brun, ses cheveux crépus comme la laine beige. Pour toute barbe, il ne porte que de petites moustaches : ses yeux sont bleus et fort doux; l’ensemble de son visage est plus étrange que beau, et rappelle infiniment l’ossification d’un nègre, — d’un nègre fin. — Ses cheveux paraissent s’être déjà voués au blanc. — On sait quel parti Dantan a su tirer de cette bizarre physionomie, l’une des plus remarquables du musée grotesque. — Nadar, non moins heureux, l’a panthéonisé, et son spirituel crayon vous le représente en tête de cette pochade senti i-biogra-
phique avec une effrayante ressemblance;
Un bon abbé, le curé de Villers- Cotterets, avait pris soin d’élever le jeune Alexandre. 11 lui donna, pendant cinq ou six ans, des leçons de latin ; et même, discernant chez son élève un goût prononcé pour la poésie légère, goût que Dumas attribue au hasard d’être né dans la chambre où mourut Desmoutiers, le professeur lui faisait faire aussi, à intervalles, quelques bouts - rimés français.
Quant à l’arithmétique, trois maîtres d’école avaient successivement renoncé à lui faire entrer les quatre premières règles dans la tête. — Il n’a jamais su calculer , même ses intérêts. 3
Pour notre héros, !a tragédie classique est une honnête femme qui se fait estimer; le drame romantique est une femme entretenue cjui vous séduit. — 11 donna dans les femmes entretenues, dédaigna la tragédie et fit successivement plusieurs drames qui établirent bientôt sa colossale réputation.
On le considérait, après Henri 111 et Christine, comme le premier dramaturge que possédât la France moderne, et il est peu de théâtres qui ne lui doivent d’immenses succès. — Il eut peu, fort peu de succès ronflants.
Dumas ouvrit une usine littéraire de la force de quatorze chevaux, pour la fabrication de drames
modernes, romans-renaissance, romans historiques par à peu près, feuilletons-romans, mémoires et tout ce qui concerne son état. Il fabrique à la vapeur et va en ville.
Dumas travaille sans cesse, écrit à l’heure, le jour, la nuit et ne vise qu’à la postérité de demain matin.
Il a des petits Trissotins tout autour de lui qui compilent, compulsent , arrangent, dérangent, piochent, carcassent et beuglent, pendant que le grand maître, le batteur d’or, le chef de l’usine, guilloche, polit, sculpte et burine de charmants dessins, et fait de cette mise en œuvre préparée une perle ou un diamant de plus à l’écrin déjà si précieux qui renferme sa couronne littéraire.
— Ah ! monsieur, vous venez de me rendre le plus grand service, à moi, pauvre fille, lui dit un jour une charmante actrice en se jetant dans ses bras ou à ses pieds, vous me faites ma réputation. Je vous dois mon avenir, et je ne sais comment vous en remercier.
— Marions-nous.
Et ils se marièrent — à la Daumont.
— Eurent-ils beaucoup d’enfants ?
— Deux. Un garçon d’esprit et une fille charmante.
Dans son enthousiasme paternel il s’écria un jour en voyant ces deux chérubins ; «Le devoir d’un père est de faire sucer à ses enfants, tour
à tour, un sucre d’orge et les bons principes ; il est prudent de m’en débarrasser et de les laisser longtemps en sevrage. »
Dumas vint s’établir sur les hauteurs de Saint-Germain. Il y fit bâtir le château dé Monte-Cristo.
Mais un jour il y fut saisi d’étonnement et par autorité de justice, et revint à Paris prendre la direction du Théâtre-Historique.
On connaît l’histoire de celte période de la vie littéraire de Dumas, et les nouvelles pérégrinations de ce terrible Savoyard que les fanatiques placent dans le voisinage de Corneille. L’un d’eux, homme d’esprit, assure qu’il a une sonnette à sa porte comme les sages-
femmes pour les directeurs pressés ; je suis tenté d’y croire.
Il a heureusement créé le Mousquetaire comme agence littéraire et de placement pour les toquésde lettres , les invalides de la pensée ; cette succursale de la Salpêtrière intellectuelle procure des tombeaux aux morts à domicile, des pensions aux vivants et l’occasion à ses correspondants de souvent prouver qu’ils ne sont que des imbéciles. — Dumas s’en amuse, et sa vie se passe gaiement.