THÉOPHILE GAUTIER
Tous les jours à la cour un sot de qualité peut juger de travers avec impunité; à Malherbe, à Bacon préférer Théophile.
Sophocle.
Je ne vais pas à la cour; — et je ne suis pas un sot de qualité.
J’ai donc le droit de préférer Théophile aux Malherbe et aux Racan qui forment la petite pléiade des poètes et prosateurs de notre siècle.
Mon Théophile à moi est le pre-
«lier gondolier à tous crins du feuilleton de laPresse, etl’ex-poëte solo de Tarbes, ville réputée pour son ail et pour son antiquité druidique.
Comme Atalante , Théophile Gautier a été nourri par une ourse qui le prit en affection et entre ses pattes, un jour qu’il était abandonné dans un chemin creux aux portes de la ville. — Cet allaitement oursicole devait plus tard réagir dans sa vie d’écrivain par la perpétration de deux petits ours qu’il fil jouer dans la tanière des Variétés, sous les titres le Tricorne enchanté eAle Voyage en Espagne : Cornac, don Alphonse Siraudin.
Mais n’anticipons pas.
Théophile Gautier est né en 1 8 1 1 un peu avant la comète. Il acheva ses humanités à Charlemagne, où il se lia bientôt avec Gérard de Nerval, son copin et son collaborateur le plus actif. Il a fait ses classes; — son père les balayait.
Gautier n’est devenu poète que par accident, un jour qu’il n’avait rien à faire. Tous ses instincts le portèrent d’abord à être peintre.
Peu soucieux des classes de Charlemagne, il alla étudier l’art plastique dans les musées et finit par entrer rapin chez le peintre Rioult.
Il peignait assez bien pour un poète et ne poétisait pas mal pour un peintre. Il avait en tête une foule
de tableaux superbes, mais en dépit de ses efforts, dit Eugène né à Mi recourt, il n’enfantait que des proûles. — II prit la plume et laissa reposer son pinceau. Il essaya de rimer quelques strophes modestes et les lut à ses amis. I/une d’elles se terminait ainsi :
D’ailleurs je te dirai que Rioult mon maître fait Un tableau qui, je crois, sera d’un grand effet.
Comme c’est simple et comme cela promettait déjà!...
Comme on sent dans ces deux vers la poésie de la jeunesse, et qu’il y a de jeunesse dans celte poésie qu’il a répandue à profusion dans ses œuvres charmantes!
Je ne puis résister au plaisir
d’extraire une strophe d 'Alberlus, l’un de ses premiers ouvrages poétiques, dans lequel l’auteur nous apprend qu’il est maigre, qu’il aime les chats, les grands cheveux et le cassis :
L’orfraie à la rameur sourde de la tempête Mêle ses cris ; le toit craque, la bûche pète ;
La flamme tourbillonne et dans un grand chaudron
Rempli jusques aux bords d’utie eau puante et
[noire,
On entend résonner coquemare et bouilloire Et le matou qui fait ron-ron.
En ce temps-là, c’était en 1831 on arrêtait M. Théophile Gautier au coin des rues pour lui voler ses idées. Aujourd’hui que l’esprit est au rabais, que le génie se vend audessous du cours, et que la gloire
court les rues (aussi est-elle un peu crottée !...), M. Théophile est moins en danger de vol, il rentre chez lui plus tranquillement , et peut tâter plus à son aise de l’apothéose avant sa mort pour jouir de l’immortalité en bon vivant.
11 excelle surtout dans le genre descriptif. Les poésies de Victor Hugo ne sont que des tragédies de l’Odéon comparées à celles-ci :
C’est Faust dans sa Comédie de la mort qui parle :
J’ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes; Les grands poissons jetaient leurs ombres vagabondes
Jusques au fond des eaux Le viûtan fouettait les ondes de sa queue;
Les syrennes peignaient leur chevelure bleue Sur leurs bancs de coraux.
Voyez comme il aime le poisson et comme il paraît heureux de pouvoir le désigner par son nom !
Admirez cette poésie poissonnière :
La Seiche horrible à voir , le requin, Y orque é norme, Le squale, le narval , le cëtacé difforme Roulaient leurs gros yeux verts.
Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine, C’est un manteau bien lourd pour une épaulehu- Que le manteau des mers ! ! . . . [maine
D’autant plus lourd qu’il était froid; ca^ le narval, qu’on ne voit que dans la mer Glaciale, se trouvait là avec ses camarades des mers du Sud, uniquement pourjouir de l’insigne honneur d’être passé en revue par Théophile. — Remarquezvous comme moi que le requin, l’orque énorme, d'ordinaire si ca-
nailles envers les voyageurs, n’ont pas osé manger un poëte de la force de Théophile, comme ils l’eussent fait d’un simple passager tombé à la mer !...
Sur le plancher des vaches, Théophile n’en est pas moins descriptif et amusant. Voyez comme sa verve poétique s’égaie aux dépens de ces vieux Chabert qui vont le 5 mai à la colonne Vendôme :
Un plumet énervé palpite Sur leurs colhacks fauves et pelés,"
Près du trou de balle, la mite A rongé leurs dolmans criblés!
Leurs culottes de peau trop larges Font mille plis sur leurs fémurs ;
Leurs sabres rouillés, lourdes charges , Embarrassent leurs pieds peu sûrs.
Théophile Gautier, en fait de
style, s’est surtout préoccupé de la forme et du contour, il s’est misa la recherche des mots qui lui semblaientle mieux faits pour peindre les objets extérieurs. Il a créé le style technologique approprié à la charpente, à la serrurerie, à la menuiserie, à la clouterie, aux beaux-arts et à l’arboriculture en faisant la chasse aux vocables de toute espèce et en se fabriquant pour son usage personnel un glossaire opulent, une caisse d’épargne de mots au moyen desquels il donne à son style l’originalité qu’il ambitionne. — Pour moi, Théophile est un des principaux chefs de l’école coloriste, le Raphanel de la littérature actuelle; le chromo-
durophane de la pensée, et le siccatif brillant (plus de frollage!) du style coloré. C’est un metteur en couleur habile., et j’avoue que , pour ma part, je n’hésiterais pas le moins du monde à consulter Gautier, si j’avais un sonnet à faire ou une chambre à mettre en couleur.
Si quelquefois il n’est pas généreux envers le pauvre artiste qui cherche à grignoter de piètres appointements à la dernière lueur de son talent qui lui reste, son style lui fait pardonner les imperfections de son cœur. Voici ce qu’il écrivait un jour sur celte pauvre Flore, qui jouait le rôle de la Fille terrible :
« Sa figure ressemble à ces dieux
décrépits et vieillots des pagodes indiennes, son cou à un morceau de parchemin et sa gorge à un baquet de colle renversé. »
Vous aurez beau dire, c’est fort drôle. On est tenté de prendre Flore en grippe, et l’on résiste avec peine au désir d’embrasser Théophile, après ces lignes aussi courageuses que coloriées.
J’avoue aussi que je ne partage pas l’opinion émise par un poêle assermenté près le Tintamarre qui.
à l’apparition de cette appréciation de la pauvre Flore, fit paraître cette épitaphe :
Ci-gît un grand fantaisiste,
Ou plutôt un fier aiglon ,
Poëte et feuilletoniste,
Chevelu comme Absalon...
On le vit, dans mainte strophe,
Exalter la cachucha;
Sa plume était chocnosophe ,
Et ses goûts ceux d’un pacha.
Sa prose assez médiocre Sentait le cinabre et l’ocre.
11 ne put prendre sur lui D’être de l’avis d’autrui...
Hernani le compta parmi ses chauds apôtres... De lui-même on le vit se moquer fréquemment... C’est en ce point seulement Qu’il fut de l’avis des autres.
Théophile eut des admirations successives pour mesdemoiselles Ozy et Carlotta Grisi et pour les ro mans emplâtres de madame de Girardin.
Je ne parlerai pas des affreuses obscénités de Mademoiselle de Maupin; depuis longtemps Théophile a jeté, lui-même, de la cendre dessus pour nettoyer la place qu’elle avait
— Gl —
maculée. — 11 s’occupe aujourd’hui de la vertu dans ses moments d’oisiveté ; malheureusement il est trèsoccupé au journal de M. de Girardin, et il ne flâne presque jamais.
Je ne reconnais que deux torts graves à Théophile : 1° il possède l’infirmité littéraire du calembour; 2° il a commis la Juive de Conslanline, où Epiménide n’eùt jamais si bien dormi qu’à la première représentation de cette œuvre. — A part cela, Gautier est mon homme ; il me va.
Gautier eut des destinées errantes comparables à celles d’Ulysse.
Mais pendant ses voyages il ne laissa jamaisla moindre Pénélopeen butte aux obsessions des amoureux. — 11 quitta donc la France et alla en
Espagne, en Angleterre et à Constantinople.
A propos de Constantinople, encore quelques citations de son style empourpré par le radieux soleil d’Orient. Je m’en empare avec transport, et je m’empresse d’en faire part à mes amis et connaissances, à tous les vrais admirateurs de l’art et du style coloré.